Bouteille du tsar
Chapitre 1 : Bouteille du tsar
3182 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 05/03/2026 13:22
Cette fanfiction participe au Défi Une bouteille à la mer (Juillet à août 2023) en Seconde Chance
Bouteille du tsar
Par une journée ensoleillée d’août, au Vingt-Septième Royaume(1).
Arpentant les couloirs trop silencieux de son palais aux murs d’or et de marbre, Kochtcheï l’Immortel(2) rentra dans sa bibliothèque privée : une immense pièce aux lustres de cristal au centre de laquelle une table en cerisier plaquée or et un siège royal décoré aux armes de la famille avec un coussin beige cousu au fil d’or l’attendaient, solitaire. Sa robe se mouvait avec grâce au moindre pas lorsqu’il parcourut les étagères qui regorgaient de livres aux couvertures de toutes les couleurs dans toutes les langues du monde. Des histoires qui n'intéressent plus personne. Il prit un ouvrage à la couverture dorée ; sa main trembla malgré lui.
— Je vais donner ce grimoire à mon descendant ! Il ignore tellement son héritage ! Mais comment le lui transmettre ?
Il agita son ample robe brodée or et argent aux motifs slaves en s’approchant de la fenêtre. Il scruta l’horizon et remarqua au loin les vagues calmes de l’océan.
« J’ai trouvé ! Une bouteille contiendra le livre que je veux lui donner… En espérant, un jour, que ces murs résonneront enfin des joies d’une réunion familiale… normale… Si c’est possible. »
La mine pensive, il revint à la table. Puis il claqua des doigts et un encrier noir, une plume blanche, un parchemin ancien et une bouteille en cristal se matérialisèrent pour atterrir avec élégance sur la table.
Kochtcheï l’Immortel rédigea son message, y mettant toute son âme, à un point tel que des larmes perlèrent le coin de ses yeux en apposant sa signature. Il plia le parchemin, le rangea dans la bouteille et prit le grimoire en murmurant une incantation en slavon qui le rendit tellement petit qu’il entra sans difficulté dans celle-ci.
Le mage maléfique, les yeux rougis de ses pleurs, lévita en titubant dans son palais, le porteur de la réconciliation familiale à la main. Il vola jusqu’au quai, ignorant les belles rues incrustées de pierres précieuses et les maisons multicolores de son royaume. Même le zéphyr qui agitait les feuilles ne l’émut pas, tellement sa solitude l’étouffait. Ses yeux clairs scrutèrent l'horizon lumineux. Il murmura :
— Je sais que tu es loin, mais cette information et ce livre te sont destinés. J’ose espérer mieux faire qu'auparavant, mieux agir qu’envers ma fille !
Il leva les mains vers l’eau et entonna :
— Que les vagues et l’air portent ce message à celui qui porte mon sang ! En route pour le lointain Occident avant l’aube !
Il s’approcha des vagues qui se retirent un peu et léchèrent à peine le bout des sandales dorées du tsar. Sa main chargée de bagues déposa délicatement le récipient à la mer, le regardant s’éloigner tranquillement. La bouteille, protégée par une bulle d’air magique, flottait en suivant le mouvement des vagues vers une direction précise, tel un navire en mer.
— Voilà ! Un testament envoyé !
Il revint à petits pas dans son immense dvoretz(3) plus vide que jamais.
***
À l’instant de la décision de Kochtcheï l’Immortel d’envoyer la bouteille à la mer, à Grandview, aux États-Unis d’Amérique, par une journée ensoleillée.
Mélinda, une petite brune, était assise sur le banc du parc, lunettes de soleil sur le nez, attendant son mari. En tournant la tête vers la statue commémorative, elle remarqua un fantôme au port royal qui avançait avec calme. Un esprit errant qui promenait son regard clair sur les vivants comme s’il cherchait quelqu’un.
La médium s’approcha de l’entité et lui demanda doucement :
— Je suis Mélinda Gordon. Qui êtes-vous ?
Son interlocutrice avança vers la jeune femme, son ample robe sertie de pierres précieuses s’agita au moindre pas.
— Je suis la princesse Vassilissa La Très Sage.
« Des familles royales, cela existe encore aujourd’hui ? » s’étonna la médium. « Je pensais que tout le monde vivait dans une démocratie ! »
— Et pour quelle raison êtes-vous encore ici ?
— Mon petit-fils !
— Qui ?
Un silence. Puis :
— Richard.
— Son nom complet, la supplia-t-elle.
— Vous le connaissez !
Vassilissa se dissipa dans les airs, refusant de répondre. Mélinda expira bruyamment l’air et revint au banc où son mari l’attendait. Les yeux clairs du grand homme semblaient lui dire: « Tu viens de rencontrer un défunt particulier ? » D’un geste de la main, il l’invita à s'asseoir à ses côtés et lui demanda :
— Mél, qu’est-ce qui te préoccupe ?
Il serra la main de son épouse contre la sienne et lui sourit.
— Un esprit errant bien singulier. Elle s’affirme princesse et s’inquiète pour son petit-fils, un certain Richard…
— Et quoi ? Que veut-elle ?
— Bonne question, j’ignore ce que veut la princesse Vassilissa !
— Une Russe ? Une Romanov ? C’est la famille royale par excellence. L’Histoire n’est pas l’une de mes forces, mais je pense que c’est le nom de cette famille.
— J’en prends note et je vais faire une recherche. Par la suite, je pourrais toujours demander l’aide de notre ami Richard.
— Bonne idée ! Maintenant, promenons-nous dans la ville.
Le couple, enlacé, déambulait dans les rues de la ville avant de revenir chez lui.
***
Quelques heures plus tard, au salon de Jim et Mélinda.
La médium était assise sur un fauteuil, l’ordinateur portable ouvert sur la table en cerisier devant elle. Mélinda soupira en prenant des notes dans un cahier.
— Jim, je ne parviens à trouver aucune information fiable ! Vassilissa Romanov n’existe pas et un prénom ne permet pas de trouver des informations ! Plus de cent quatre-vingt mille résultats ! Et même avec le prénom Richard… Trop de résultats, sauf si c’est notre ami Richard Payne ?
Son mari, sur le canapé, cligna des yeux et suggéra :
— Tu verras demain… Et tu peux toujours demander à notre ami l’universitaire !
Elle lui sourit et se leva pour l’embrasser.
— Tu es formidable ! Et tu as raison !
Le couple partit s’endormir d’un sommeil léger. Mélinda eut un rêve bien révélateur.
Mélinda est dans un salon orné de décorations diverses en or et céramique. Elle se rend au fond de la salle où une immense bibliothèque trône. Les couvertures sont multicolores avec une écriture inconnue pour la médium. Elle prend l’ouvrage bleu ciel et le dépose sur la table plaquée or. Quelqu’un frappe à sa porte avec délicatesse. Elle se précipite pour l’ouvrir : un jeune homme en complet bleu marine aux cheveux blond cendré et aux yeux clairs pétillants suivi d’une femme du même âge vêtue d’une chemise blanche et d’une longue jupe beige. Il s’extasie :
— Grandma ! Je suis tellement heureux !
— Entre mon enfant !
Assis l’un en face de l’autre, le jeune homme continue son discours en tenant tendrement sa partenaire par la main :
— Je te présente ma fiancée, Catherine. Catherine, ma grand-mère, Vassilissa. Je suis tellement content !
Des tasses de thé en porcelaine et un samovar apparaissent sur la table comme par magie. Chacun en boit une gorgée.
Les yeux du jeune homme brillent de joie. Mélinda lui sourit.
— Je suis bien ravie que tu aies enfin trouvé une femme !
— Et tu seras invitée à mon mariage !
Le couple sort de la maison, laissant Mélinda sur le seuil. En se retournant, son regard s’arrête sur le livre qui repose sur la table.
L’épouse de Jim ouvrit les yeux, étonnée. Elle se leva en faisant attention pour ne pas réveiller son mari. Elle descendit prendre un verre d’eau. Vassilissa apparut dans le cadre de porte et murmura :
— Le grimoire !
— Lequel ? Pourquoi ?
— Celui sur la table ! À mon petit-fils !
La revenante disparut de sa vue. La médium pensa :
« Celui que j’ai vu en rêve ? Comment le retrouver ? »
Elle revint au lit et s’endormit d’un sommeil sans rêve.
***
Pendant la nuit, à quelque part dans l’Océan Pacifique.
Les vagues ballottaient la bouteille en cristal qui flottait, continuant son voyage vers sa destination bien précise. En moins de trois heures, propulsée par une formule magique activée par le mage maléfique, elle parvint à la berge et vola dans les airs jusqu’à un bureau dans la ville de Grandview, traversant les portes en se dématérialisant pour se recréer par la suite.
***
Le lendemain matin, à l’Université Rockland.
Mélinda parcourut les couloirs gris de l’établissement, cherchant le bureau de Richard Payne. Elle frappa à la porte et le professeur l'accueillit à l’intérieur. La pièce avait pour seuls meubles un bureau, un fauteuil, une chaise avec un coussin à motif oriental et une immense bibliothèque.
— Alors, encore un fantôme ? J’espère que ce n’est pas un poltergeist !
Vassilissa apparut derrière le bureau du professeur, observant silencieusement l’endroit et commenta :
— C’est un bureau bien pauvre et indigne de toi !
Ignorant la remarque de la défunte, Mélinda se racla la gorge et répondit :
— Oui, c’est un esprit bien particulier et non, ce n’est pas un potlergest…
— Poltergeist, le corrigea-t-il en souriant. Sinon, pourquoi est-il particulier ?
— Merci pour qualifier ainsi une princesse, s’offusqua Vassilissa en se déplaçant à la droite de la médium.
— Le fantôme, une femme, s’affirme princesse…
— Non, je le suis ! C’est un fait ! s’emporta l’entité en déplaçant des feuilles sur le bureau du professeur.
— La princesse Vassilissa, continua la médium, imperturbable.
Richard se leva pour ramasser les documents et commenta avec humour :
— Celle qui vient semer le désordre dans mes papiers ! Est-ce que ce serait grandma du côté paternel ?
— Je ne le sais pas… Je sais qu’elle veut donner un livre à son petit-fils Richard… Probablement un peu avant le mariage de celui-ci… Pourquoi ? Avez-vous une grand-mère russe ?
— Oui…
Les yeux du fantôme s’illuminèrent.
— Oui, mon petit-fils ! s’exclama Vassilissa.
— Que veut-elle ? demanda Richard une fois que son amie lui rapporta les paroles de l’esprit.
— Vous donner un livre à la couverture bleu ciel… Si mon rêve est exact…
— Ah d’accord ! Je sais comment le chercher. Je vais chez mon grand-père… Il garde la collection impressionnante de grandma ! Sinon, je dois te partager un étrange colis que j’ai trouvé ce matin sur mon bureau. Absolument inexplicable !
Il désigna la bouteille en cristal sur le coin de la table.
— Je ne comprends franchement pas comment elle se trouve là, alors que je suis le seul à accéder à mon bureau ! Une blague ?
— La bouteille est vide et contient un message, non ? commenta Mélinda en plissant les yeux.
— Ah ! Oui, je devrais voir ce que c’est !
Il déboucha rapidement le fragile objet et lut le message :
Bonjour, mon arrière-petit-fils de ma fille Vassilissa, Richard Payne,
Comme vous le savez sans doute, je suis immortel. Bien qu’ayant une vie éternelle avec moi, depuis le départ de ma fille préférée, Vassilissa la Très Sage, pour la Terre, je trouve mes journées longues, trop longues, et surtout trop silencieuses. Je regrette de m’être emporté maintes fois sur mon enfant. Votre grand-mère et votre père vous ont sans doute raconté l’histoire, donc pas de retour sur cet épisode. Depuis que Vassilissa a quitté mon Royaume, le palais est devenu fade. J’ai appris par l’entremise de fidèles messagers et de mes artefacts de voyance que Vassilissa s’est mariée à Ivan Petrovitch. Puis ils ont déménagé aux États-Unis d’Amérique où est né Paul « Pavel » Ivanovitch Payne, votre père. Et surtout, mon petit-fils que je n’ai jamais rencontré. Je le voyais grandir à travers mes artefacts. Mais bien que je puisse avoir des images et des sons — un secret que je vous dirai un jour —, ce n’est rien comparé à la présence en chair et en os. Quelle joie pour mon cœur de jouer avec mon petit-fils ou de lui apprendre quelques secrets de mon art magique ! Joie qui m’est privée par ma faute. Faute que je souhaite réparer, à titre de votre arrière-grand-père maternel, en vous offrant un cadeau, un manuscrit qui vous aidera beaucoup dans votre carrière professionnelle et vous donnera un accès direct à mon Royaume.
Dans l’espoir de vous rencontrer un jour,
Kochtcheï l'Immortel
Tsar pour toujours du Vingt-Septième Royaume
Un bref silence suivit la lecture.
— Et un manuscrit devrait être dans cette bouteille ? s’étonna Richard en secouant l’objet en tout sens.
Une moue se dessina sur le visage du professeur.
— Ce doit être une mauvaise blague ! continua-t-il en levant les mains au plafond. J’ai entendu de mon père des contes slaves, mais pour moi, c’est du folklore et à peine bon pour les enfants, pas la réalité !
— C’est ce livre miniature, s’exclama Mélinda les yeux rivés sur le minuscule grimoire magique qui tomba de la bouteille.
Le professeur récupéra l’ouvrage qui était à ses pieds. Entre ses mains, le grimoire reprit ses dimensions d’origine. Vassilissa, dont les yeux lançaient des éclairs, renversa les livres des étagères, se matérialisa sous les yeux de son petit-fils et cria :
— Ce qui est écrit est vrai ! C’est mon sang qui coule dans tes veines, et, par conséquent, celui de mon père, le tsar !
Richard se tourna vers le fantôme, se frotta les yeux et le fixa pendant plusieurs minutes, incapable de détourner son regard de l’apparition. Puis, tête penchée, il chuchota :
— Grandma ! Pourtant… Tu n’es plus de ce monde depuis… Longtemps…
L’interpellée soupira.
— N’oublie pas que les histoires que je t’ai racontées et que ton père t’a racontées ! Et je suis profondément émue que mon père, Kochtcheï l’Immortel, soit ainsi… Donc s’il te fait un cadeau, c’est un honneur !
— Je comprends mieux pourquoi mon père et ma grand-mère m’ont raconté des histoires fabuleuses de contes slaves…
— Ce sont des histoires vraies ! commenta Vassilissa en s'empourprant. Et ce grimoire ne contient aucun piège. Mon père est sincère ! Ce qui m’étonne pour être honnête !
Richard, les yeux agrandis d’étonnement, les traits figés, feuilleta l’ouvrage et versa quelques larmes en le refermant. Le fantôme cessa d’être visible pour son petit-fils et quitta la salle.
— Ce message est vraiment éclairant sur mes origines et ce livre apporte des réponses aux questions les plus insoupçonnées, bredouilla le professeur. Bien que je ne comprenne pas encore beaucoup toutes ces révélations familiales… Et grandma, je vais récupérer ce livre que tu voulais me donner le jour de mon mariage, je te le promets.
Mélinda quitta le bureau de Richard. Le professeur rangea la bouteille et le cadeau dans son sac.
***
À l’instant de la visite de la médium au bureau de Richard Payne, à la résidence de Kochtcheï.
Le tsar, assis sur son trône, scrutait avec sérieux ses artefacts de voyance — une pomme d’or et une assiette d’argent — sur la table. Un serrement en son cœur le prit lorsque son arrière-petit-fils lut le message qu’il avait écrit. Il ferma les yeux.
— Mission accomplie ! murmura-t-il. Maintenant, j’ai réparé partiellement mon erreur.
Il soupira et sa main droite, serrée en poing, se relâcha. Il rouvrit les yeux.
— Il ne manque plus que mon arrière-petit-fils vienne dans mon Royaume. Que les plats soient prêts !
Il se leva et lévita jusqu’à la fenêtre souriant à l’eau scintillante à la lumière solaire au loin. Une promesse tangible, presque réelle.
Des serviteurs invisibles s’activèrent pour dresser une table longtemps vide d’invités. Les gobelets d’or brillèrent à la lueur des chandeliers.
***
Quelques jours plus tard, à la maison de Jim et Mélinda.
Mélinda, dans la cuisine, préparait un repas pour son mari et elle. Soudain, Vassilissa apparut devant la médium. Un large sourire se dessina sur son visage et ses yeux scintillèrent comme deux saphirs. Elle affirma :
— Mon petit-fils a enfin ce grimoire que je voulais lui donner le jour de son mariage ! Je me sens légère maintenant ! Je tiens à vous remercier, jeune femme, d’avoir aidé Richard. Je m’en vais maintenant.
— Dans la Lumière ?
— Mais oui ! s’offusqua le fantôme. Je pars traverser la Smorodina, mais avant, je vais passer chez mon père. Le tsar Kochtcheï a sincèrement changé ! Au revoir !
Son visage brilla encore plus et les pierres sur sa robe prirent un éclat particulier. Vassilissa avança avec élégance vers la porte d’entrée et disparut progressivement en répétant une formule magique en slavon. Un silence s’installa avant que Mélinda commenta en essuyant des larmes qui coulèrent sur ses joues :
— Qui aurait cru que les contes puissent laisser derrière eux des esprits errants et des familles à réunir ?
***
Au loin, dans le mythique pays des contes,
Kochtcheï était sur son siège royal devant une gigantesque table garnie des plus fines et délicieuses spécialités de la cuisine russe à la lumière des chandeliers, attendant la prochaine visite de Richard Payne.
___
(1) Le Vingt-Septième Royaume — littéralement « Trideviatoe tsarstvo » ou « Royaume plus loin que trois fois neuf terres », désigne, dans le folklore russe des contes, un royaume lointain.
(2) Kochtcheï l’Immortel — un méchant sorcier des contes russes qui enlève les princesses et père de Vassilissa Premoudraja (la Très Sage et la Très Belle) selon certains contes. Immortel, sa mort se trouve dans la pointe d’une aiguille, l’aiguille est dans l’œuf, l’œuf dans le canard, le canard dans le lapin, le lapin dans un coffre, le coffre sur un chêne, le chêne sur l’île Bouïane, l’île au milieu de l’océan.
(3) Dvoretz — Château des contes slaves.