Aimer autrement son âme sœur
Chapitre 1 : Aimer autrement son âme sœur
3009 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 10/03/2026 12:50
Aimer autrement son âme sœur
Mélinda était dans la cuisine. Ses traits fatigués et ses cernes trahissaient ses nuits sans sommeil depuis ce jour. Sa longue robe noire absorbait la lumière du jour qui ne parvenait pas à changer son état d’âme. Elle scruta par la fenêtre qui donnait sur le jardin, mais la beauté des feuilles automnales ne l'atteignit pas, complètement indifférente. Son collier au bout duquel pendait l’alliance de son défunt mari frappait son sternum à ses moindres pas. Son cœur se serra dans sa poitrine lorsqu’un homme plus jeune que son mari frappa à sa porte. La main crispée sur la poignée, la jeune femme hésita une seconde de trop. Puis, elle la lui ouvrit et lui murmura :
— Samuel Lucas… Merci d’être venu…
Ce nom lui sonnait étrange et quelque peu repoussant, lui donnait l’impression de trahir quelque chose de sacré, mais pourtant…
— Oui, répondit-il d’une voix plus grave que celle de Jim. Qu’est-ce qu’il y a Mélinda ?
Un silence plana. La petite brune observa la mâchoire plus marquée de Samuel, ses yeux marron interrogateurs et distraits ne lui plaisaient pas, elle préférait les bleus de Jim. Pas plus que ses cheveux presque blonds en bataille, totalement à l’opposé des noirs de son mari. Mais elle savait ce qu’elle avait vu, impossible de s’être trompée. Mélinda détourna le regard et bredouilla :
— Je vous invite à déjeuner avec moi.
Il soupira et passa une main dans ses cheveux.
Mélinda cligna des yeux, le souffle coupé. Le même geste. Le même. Et pourtant étranger. Pendant une fraction de seconde, elle eut l’impression absurde que s’il levait les yeux vers elle, Jim serait de retour.
— Je… J’accepte, répondit-il. De toute manière je n’ai nulle part où aller… Et je ne garde aucun souvenir… ou presque… Autant rester ici le temps de changer de vie.
Le sang battit fort dans les tempes de Mélinda. Était-elle en train de réparer un cœur ou de briser encore plus cet homme si fragile ?
— Quel souvenir ? l’interrogea-t-elle dans un souffle.
Elle détourna son regard de celui de Samuel. L’homme se balançait d’un pied sur l’autre et souffla :
— Je ne sais pas comment le dire…
— Quoi ? murmura-t-elle, les yeux scintillants.
— Je connais cette maison… Je vous ai déjà rencontré… Mais je ne me rappelle plus… Je suis très confus depuis l’accident…
Samuel demeura droit comme un piquet, promenant son regard autour de lui. La médium l’invita au salon.
Assis l’un en face de l’autre chacun sur un fauteuil beige et un canapé, la jeune femme lui servit des rafraîchissements. Puis, elle se rendit dans la cuisine et sortit les plats. Sa main trembla en apportant les assiettes en souvenir de la quiche lorraine préférée de Jim qu’elle avait préparée pour l’occasion. Samuel demanda à Mélinda en désignant les alignements des photographies de Jim sur le meuble de télévision :
— Mélinda, c’est votre mari, Jim Clancy, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit-elle la gorge nouée en versant des larmes.
Un lourd silence s’installa, rompu par Samuel :
— Je m’excuse… Je ne voulais pas…
— Non, non, vous avez bien deviné… Je… Bref, mangeons !
Ils prirent place face à face, Mélinda mangea en silence tout en regardant de temps en temps Samuel. Celui-ci dégusta le mets avant de commencer à se gratter l’avant-bras quelques minutes plus tard. Des rougeurs apparurent et le souffle de Samuel devint court.
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
Samuel lança la fourchette sur la table et marmonna :
— Une allergie !
— Désolée, je… bafouilla-t-elle.
— Vous n’avez pas à vous excuser, je l’ignorais moi aussi.
« Quoi faire ? Comment lui ramener ses souvenirs ? » pensa Mélinda, attristée. « Jim n’est plus le même ! »
— Avez-vous d’autres choses à manger ?
— Je vais voir dans le frigo.
Elle se leva et revint avec une salade. Samuel porta sa main à l’épaule et cligna des yeux. Une ombre passa dans son regard, non pas de confusion, mais de peur. Les yeux agrandis, la médium déposa le plat devant lui et l’interrogea :
— Jim ?
Grimaçant, il dégagea sa main et répliqua en serrant les dents :
— Quoi ? Je n’ai rien à voir avec cet homme !
Elle retira sa main qu’elle avait approchée de lui. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
— C’est une douleur à l’épaule… dès que j’ai entendu un coup de porte claquée.
Ses lèvres se pincèrent.
— Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est insoutenable !
« Jim ? Tu commences à te souvenir ! C’est la raison de ton hospitalisation : une balle perdue à l’épaule ! »
La voix de la veuve trembla et elle retint sa respiration.
— Et c’est tout ? demanda-t-elle, les yeux brillant d’espoir.
Un silence accueillit la question. Le froid contact de l’alliance de son mari contre sa peau arracha un frisson à la jeune veuve. Samuel soupira et s’exclama :
— Maintenant, la douleur est partie !
Le cœur de la médium battit trop fort. Une fissure en son âme, petite, mais dévastatrice, se déclara. Elle ferma les yeux. Elle devait se rendre à l’évidence.
L’homme qu’elle voulait réparer n’était ni Samuel, ni Jim. Mais un fantôme prisonnier d’un corps qui errerait encore longtemps, si ce n’était irrémédiable.
— Jim, qu’as-tu fait ? chuchota-t-elle en pleurant, dévastée. Pourquoi as-tu écouté mon vœu secret ? Qu’ai-je fait ?
— Que dites-vous ?
Elle se figea à la question.
« J’ai voulu te ramener, mais pas de cette manière… Pas sans souvenir, ni mémoire ! Pourquoi ai-je demandé avec mon regard éploré ça ? C’est plus difficile de te savoir devant moi, sans mémoire dans un corps étranger… qu’en paix dans la Lumière. »
— Mangez, puis je vous expliquerai tout, soupira-t-elle.
Il approuva d’un signe de tête et mangea la salade sans aucune réaction allergique.
***
Toujours l’un en face de l’autre, Mélinda se leva et rangea les photographies qu’elle avait exposées. Ses mains tremblantes caressaient les images de son mari, son regard était perdu dans le vide. La jeune femme revint à sa place initiale.
— Samuel Lucas…
Il tourna la tête vers elle.
— Je vais vous avouer un secret qui… Je ne sais pas comment vous le dire…
Les mots restèrent bloqués dans sa gorge sèche.
— Soyez honnête. C’est plus simple !
Ses yeux se perdirent dans le vide avant de ramener son attention sur son interlocuteur.
— D’accord. J’ai un don depuis mon enfance…
Elle scruta Samuel qui demeurait immobile et sérieux. Puis, la brune détourna son regard, les mains frissonnant alors que ses doigts s’entrelacèrent entre eux, ressentant le froid métal de son alliance. D’une voix tremblante, elle se força à dire :
— Je vois les esprits errants, Samuel,... ou les fantômes…
— D’accord.
— Et…
« Va-t-il me croire ? » songea-t-elle en suant à grosses gouttes.
— Quoi ?
Il l’observa, intrigué.
— L’âme de mon mari, Jim, est entrée dans le corps vacant de Samuel Lucas.
La mine sérieuse se transforma en moue ironique. Ses lèvres demeurèrent muettes pendant plusieurs minutes, temps interminable, avant de murmurer :
— Sérieux ?
« Elle me prend pour un fou ? Je ne peux pas y croire ! Je ne vais pas la laisser me dicter ma conduite, ni la laisser se jouer de ma faiblesse ! » songea dans son for intérieur le jeune homme.
— Oui, déglutit-elle en le suppliant de le croire. C’est la raison pour laquelle vous ne vous rappelez rien de la vie de Samuel Lucas…
Sa gorge se noua encore plus ; sa voix devint un mince filet de paroles.
— Ni de celle de mon mari… Des souvenirs partiels…
Un assourdissant silence s’installa, chacun tint fermement son verre, réfléchissant.
« Je ne sais plus… » pensa Samuel en tournant la tête de tout part. « J’ai pourtant la vague impression d’être venu ici… De connaître cette femme… Son amant ?... Je doute que ce soit vrai… L’âme de cet homme, Jim Clancy, dans ce corps… Cinglé ! Je suis amnésique… Que faire ? Pourtant la douleur à l’épaule est réelle ! Un souvenir, mais de qui ? De moi ou de Jim Clancy ? »
« Jim, je t’ai perdu une fois… », songea Mélinda. « J’espère ne pas… te perdre… à nouveau. Et de quelle manière ! Plus cruelle que la mort ! Pourquoi ? Jim, pourquoi ne peux-tu pas lutter contre ce corps ? Est-ce une mauvaise idée ? »
— Mélinda, murmura Samuel en se levant. Je suis très confus, tout est flou, irréel et réel, comme dans un rêve.
— J’ai un lit d’invité, vous pourrez dormir tranquillement.
— Ce canapé fera le travail !
Il s’allongea confortablement et s’endormit rapidement.
Mélinda le regardait, en pensant : « Que faire ? Dois-je accepter que le retour de sa mémoire soit possible ou non ? Partielle ou perdue à jamais ? Je dois laisser le temps faire son œuvre, bien que ce soit une torture pour Jim et moi ! »
— Sache que je t’aime encore et toujours, Jim ! C’est ton âme que j’aime, mais comment t’aider ? murmura-t-elle.
Elle se leva et revint dans la cuisine.
***
Quelques heures plus tard.
Samuel émergea d’un sommeil sans rêves et s’extirpa du canapé avec une lourdeur nouvelle. Étourdi, les meubles semblaient tourner autour de lui comme un mauvais effet cinématographique. La table, la lumière qui éclairait le parquet, le cadre de porte et elle. Son regard brilla d’une reconnaissance fugace.
— Mél… Mélinda, se rattrapa-t-il en clignant des yeux, je peux vous croire concernant votre don… Mais…
Il évita d’affronter son interlocutrice. Celle-ci, le souffle court, les doigts qui tinrent l’alliance de Jim, le regarda fixement.
— Pour le reste, c’est un peu fort… Je ne sais que penser ! Par contre, je dois me laisser le temps de tout mettre en ordre et me refaire une nouvelle vie… Puis nous verrons… Acceptez que je ne suis plus le même homme.
Il leva sa tête et affronta la médium avec un regard sévère. Il prit une grande inspiration. Son interlocutrice, les yeux remplis de larmes, crispa ses doigts sur le bord de sa robe. Il affirma d’une voix grave :
— Et peut-être que je ne le serais jamais. Rendez-vous à l’évidence.
« Je ne peux pas lui mentir… Bien que j’ai l’impression de l’avoir déjà vu, je ne veux pas jouer avec sa situation et sa faiblesse… Elle a perdu son mari… » pensa-t-il.
— Partez-vous, Samuel… Lucas ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.
— Oui, je vais me trouver un appartement, en espérant que ma mémoire me reviendra…
Il balaya du regard la salle.
— Bien que cette maison me soit familière…
Mélinda le suivit du regard, alors qu’il marcha d’un pas serein vers la patère et enfila d’un geste sûr son manteau.
Dès que Samuel claqua la porte d’entrée, la médium se laissa glisser au sol, froissant sa robe : impossible d’aider Samuel Lucas. Elle joua nerveusement avec l’alliance de son défunt mari. La demeure accueillante résonnait des souvenirs de sa vie commune avec Jim, de leurs éclats de rire, des moments de complicité et de leur volonté de fonder une famille. Un souvenir quelques mois avant la mort de Jim lui revint :
Jim et Mélinda sont tendrement enlacés, sur le canapé au salon. Il murmure à son oreille :
— Et Mél, cette maison serait encore plus belle avec deux à trois enfants, qu’en penses-tu ?
— Pourquoi pas ?
Il lui sourit et l’embrasse. Elle se rapproche encore plus de lui, fermant les yeux pour se réchauffer contre sa virile poitrine.
— Tu le sais que je t’aime, Jim ? lui susurre-t-elle.
— Oui, mon amour !
Il amène son épouse à bout de bras jusqu’à leur chambre.
Mélinda ouvrit les yeux pour être frappée de plein fouet par le silence envahissant, un silence de mort. Comme si le spectre de Jim flottait encore, présence imperceptible, dans la demeure.
— Je dois me rendre à l’évidence que Jim pourrait ne jamais ravoir sa mémoire… Une âme prisonnière d’un corps. Qu’ai-je fait ? Comment accepter ce fait ?
Des larmes coulèrent à torrent sur ses joues. Elle laissa l’alliance qui pendait au collier retomber contre son cœur.
Pour la première fois depuis le décès de son mari, elle comprit que l’amour n’était pas suffisamment fort pour vaincre la mort.
***
Le surlendemain matin,
Mélinda prépara le petit-déjeuner et but d’un geste absent son café. Elle soupira et marmonna :
— Je vais devoir apprendre à vivre seule, sans ta présence réconfortante, Jim, sans ton sourire et tes encouragements… En te sachant prisonnier d’un corps qui n’est pas le tien !
Elle ferma les yeux.
— Qu’ai-je fait ? Jim, pardonne-moi !
Elle ressentit un souffle léger, tellement léger qu’un vent estival aurait été plus fort, sur sa joue. La médium rouvrit les yeux : personne. Ramassant les vêtements de Jim qu’elle rangea soigneusement dans des boîtes, elle les déposa au salon. Son cœur se serra à l’idée de se débarrasser des dernières traces de son mari.
Elle se rendit à sa boutique d'antiquité pour aider son associée. En regardant par la fenêtre, Mélinda remarqua Samuel déambuler dans le parc et s’asseoir sur le banc sur lequel son mari avait l’habitude de l’attendre pour midi. Elle se força de ne pas répondre à l’appel et pensa :
« J’ai aidé maints esprits errants à partir en paix dans la Lumière, je dois à mon tour trouver une forme de paix… Qui ne sera jamais parfaite ! Plus rien n’est comme avant, mon âme est meurtrie, mais je ne peux pas abandonner, je dois vivre avec ce qui reste ! Je ne peux plus rien faire pour… Jim ! Mais je peux essayer avec mon âme ! »
***
Quelques semaines plus tard, dans une rue de la ville.
Mélinda revenait de ses commissions et vit Samuel au loin travailler sur un chantier de construction, passant le balai. En levant les yeux, il s’approcha d’elle et lui chuchota :
— Je suis certain que nous nous sommes déjà rencontrés, Mélinda, mais où ?
— Ne vous dépêchez pas… Parfois, il vaut mieux recommencer comme un nouveau-né… Et vous avez cette opportunité.
Il approuva d’un hochement de tête et revint à son travail. La médium revint chez elle.
***
Six mois plus tard,
Mélinda, enceinte, s’arrêta sur le seuil du salon. Ses yeux s’embuèrent lorsque son regard s’arrêta sur les boîtes de carton — celles qu’elle avait déplacées dans toute la maison à chaque semaine.
Serrant ses mains en poing, elle murmura :
— Je dois enfin rendre de l’ordre. Garder ses vêtements ne le ramènera pas à moi ! Au moins, j’ai notre fils que je porte en moi… Son unique trace et mon espoir !
Elle prit les boîtes d’une main tremblante pour les ranger sur les sièges arrière de la voiture. Elle démarra le moteur et se rendit rapidement dans la ville voisine. Là-bas, la brune s’arrêta devant une boutique d’antiquités et sortit les cartons. Elle s’exclama au vendeur :
— Je vous donne tous ces vêtements et biens qui ont appartenu à mon défunt mari…
Elle fit un geste vers les nombreuses boîtes.
— Gardez-les, les temps sont difficiles pour moi !
Mélinda refusa de vendre l’alliance qu’elle gardait fidèlement en pendentif.
***
Quelques mois plus tard.
Mélinda était dans la cuisine. Ses traits tirés et ses cernes trahissaient ses nuits sans sommeil depuis la naissance de leur fils, son unique espoir. Sa longue robe bleue marine absorbait la lumière du jour et réchauffait son âme. Elle scruta par la fenêtre qui donnait sur le jardin, la beauté des feuilles automnales lui arracha un sourire, bien qu’elle soit complètement préoccupée par son fils Aiden qui dormait paisiblement dans son berceau au salon.
— Mon ange, dors bien ! murmura-t-elle. Tu es le dernier cadeau que Jim m’a laissé ! Mais aussi le plus beau ! Dommage Jim que tu ne te souviennes pas, mais je ne peux pas te retenir. Sache que je t’aime encore plus, Jim !
Elle retira son collier et fit quelques pas vers la table. Elle déposa l’alliance de son défunt mari sur la table, puis retira la sienne de son annulaire. Le métal tinta doucement contre le bois.
Dans le berceau, le bébé remua ses petites jambes sans se réveiller. La jeune mère posa sa main sur le berceau et observa longuement leur fils.
— Jim, tu continues d’exister… Notre désir le plus secret s’est réalisé !
Peut-être que l’amour n’était pas suffisamment fort pour vaincre la mort, mais il trouvait toujours une autre voie.