Le Prix du savoir

Chapitre 1 : Le Prix du savoir

Par B7B14

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Contribution au Jeu d’écriture Les dés sont jetés !

Tirage, Caractéristique 17 (Érudit), Lieu 4 (Ruine), Objectif 1 (Gloire), Objet 13 (Relique), Rencontre 5 (Pacte) et Obstacle 7 (Légende).




Le Prix du savoir





Le soleil, au sommet de sa gloire, accablait par sa chaleur impitoyable les rares vivants qui osaient s’aventurer dans l’ancienne forteresse de Sauran[1]. Autrefois cité prospère, aujourd’hui elle n'était que des ruines. Les murs de pierre et de terre muets se dressaient fiers et gigantesques entre des champs de coquelicots qui s’étendaient à perte de vue. Traces vivantes d'une activité humaine d'autrefois, fierté abandonnée de leurs bâtisseurs depuis trop longtemps, ils défiaient le vent chaud qui soufflait sur eux depuis des siècles. Et entre ces murs, dont certains étaient délabrés, deux personnes avançaient d’un pas déterminé. La première était celle d’un grand homme en complet beige clair sali de poussière. Il avait les yeux clairs brillant d’intelligence et de curiosité et les cheveux blonds, dont des mèches rebelles lui collaient au front. Richard Payne fébrile avançait rapidement, comme s’il touchait enfin au but de son existence. Il était suivi par un homme de taille moyenne à la chevelure courte et aussi noire que le jais. Ses yeux bridés portaient un avertissement sévère ; son visage était marqué par le soleil du pays : Eldar Askhanovitch Aliyev. Tous deux se dirigeaient vers un endroit bien précis. Les murs de la forteresse éventrés, debout, nobles et magnifiques, cachaient des façades partiellement écroulées, des arches encore figées dans le temps, des routes couvertes de mauvaises herbes. Richard et Eldar ralentissaient la cadence. Les deux hommes scrutaient leur environnement.

— Richard, dit l’autochtone à voix basse, c’est près du puits, là-bas…

Il pointa au loin un petit toit de pierre soutenu par deux colonnes usées qui s’élevait entre les rangées des murs et des façades. L’interpellé suivit avidement du regard le doigt.

— Selon les légendes, ce que tu cherchais tant s’y trouve…

— Oui ! Enfin ! Une relique y est cachée, n’est-ce pas, collègue ?

Il approuva silencieusement, les yeux écarquillés.

— Et pas n’importe laquelle ! Je te conseille la prudence, conclut Eldar. 

Sa voix trembla.

— N’oublie pas que ce sont que des légendes transmises de génération en génération. Et tous ceux qui ont essayé de la prendre ont mystérieusement disparu.

Richard sourit et répondit : 

— Des djinns qui rôdent près du puits ou quelques créatures semblables, je suppose ? 

L’Américain marmonna quelques paroles moqueuses sur les superstitions locales. Puis, il courut jusqu’au puits, laissant son guide et collègue seul. Richard ignorait la sueur qui coulait sur son front, déterminé à retrouver cette relique qui, selon la rumeur, appartenait aux temps immémoriaux du premier roi de la cité. Avec cet objet précieux entre les mains, il allait prouver la véracité du mythe. En s’enfonçant encore plus dans les dédales des ruines, Richard crut discerner des ombres se faufiler dans le champ limitrophe de sa vision. Des formes diaphanes claires qui se mouvaient à la vitesse de la lumière. Il les ignora, le cœur emballé à l’idée d'être si près du but. Il pourrait enfin prouver au monde entier et à ses collègues qu’il avait raison. 


Le vent se leva, les plantes frémissaient. Richard continua à avancer, ignorant les murmures d’outre-tombe en kazakh et en russe que lui portait le zéphyr : 

— Faites attention ! 

— Il arrive !

— Sauve qui peut !

— La malédiction !

Une silhouette imposante se profila entre les murs : une forme grise au museau pointu, aux yeux jaunes brillant d'une intelligence dérangeante, presque humaine. Elle suivit silencieusement. Richard, mais il ne la remarqua pas, obnubilé par sa découverte — celle qui le couvrirait d'une renommée et d’une gloire sans fin. Le professeur, devant le puits, scruta l’eau. Il plissa des yeux pour mieux discerner l’intérieur.


Le reflet que lui renvoyait le liquide n’était pas le sien, ni celui du ciel dégagé au-dessus de Sauran. Un bleu aussi sombre que la nuit scintillait au fond du puits. Il semblait absorber toute lumière et couleur. Un frisson lui parcourut l’échine. Les mêmes voix derrière son dos l'exhortèrent de s’enfuir.

— La légende ! hurla l’une d’elles. 

— Le prix fort ! ajouta une autre.

— L’âme sur une lame ! renchérit une troisième voix.

Comme frappé par la foudre, Richard se retourna lentement, détachant son regard du puits.

L’immense forme grise se démarqua des murs. Un loup. Un géant de son espèce. Il se dressa sur les pattes arrière.

— Richard Payne, l’érudit, qui cherche au bout du monde les légendes. 

L’homme cligna des yeux et blêmit.

— Qui… êtes-vous ?

Eldar arriva, essoufflé, à quelques mètres de Richard. Il s’appuya contre une façade délabrée.

— Vous m’avez donné plusieurs noms au cours de mon existence… 

Le vent souffla, ébouriffant le pelage argenté de l’animal.

— Je suis le Loup… Ou plutôt le Loup Gris.

Le regard interrogateur de l’homme arracha un sourire à l’animal qui dévoila ses canines, blanches et pointues.

— Je suis plus connu sous le nom du Grand Méchant Loup…

Le quadrupède bondit à la droite de Richard. Ce dernier recula. 

Eldar blêmit et marmonna : 

— Richard, cet endroit est maudit ! N’oublie pas la légende…

L’interpellé leva une main en signe de négation et suivit du regard l’animal qui le fascinait et l'effrayait. Il sortit un cahier de son sac et commença à prendre des notes.


Les griffes de l’animal raclèrent le sol avec un bruit sec. Le Loup fit un trou près du puits, déblayant un objet scintillant. Il le prit entre ses pattes et l’éleva dans les airs. Le professeur fronça des sourcils, puis un large sourire illumina son visage. L’artefact était un miroir de poche. Un petit objet au cadre doré. Une surface polie était recouverte d’une mince pellicule de poussière.

— C’est la relique des temps anciens ?

Eldar se jeta au sol et murmura : 

— Richard, il faut partir, si tu ne veux pas perdre ce qui est le plus précieux : ton âme ! Ton âme, tu m'entends ! C’est ce que disent les légendes. Vite !

— Je n’y crois pas !

— Ce miroir est la relique que vous cherchiez, répondit posément l’animal. Il avait appartenu non seulement au premier roi de Sauran, mais avant lui à un bien plus illustre tsar. Celui qui ne meurt jamais. Celui qui a une renommée sombre. Celui qui est craint dans son Royaume et par-delà. Celui qui a des vastes connaissances que vos meilleurs scientifiques et intellectuels peuvent seulement envier.

Puis il tendit le miroir à Richard qui ne parvenait à détacher son regard de la surface lisse. Une inscription en slavon sur le cadre attira l’attention du professeur. Son visage s’illumina en la lisant.

— Kochtcheï l’Immortel, siffla l’érudit américain en reconnaissant l’écriture. 

Le vent tomba. Les plantes s’immobilisèrent. L’air devint écrasant, la chaleur plus lourde et collante à la peau. Même les chuchotements des fantômes se turent. Toute la nature retint son souffle à la mention du nom tellement craint.

— Ce sorcier dont la mort est à la pointe d’une aiguille, continua l’Américain en repliant les doigts, l’aiguille cachée dans des animaux — un lièvre et un canard — puis dans le coffre sur une île mythique au milieu de l’Océan.

Le sourire du Loup s’élargit.

— Des légendes que vous, les chercheurs du surnaturel et du paranormal, aimez bien !

Le miroir se noircit, l’eau du puits gronda. Eldar se couvrit les oreilles, tremblant. Il tira la manche de son collègue pour le faire comprendre de quitter les lieux. Mais celui-ci demeurait obstinément immobile.

— Enfin ! résonna, venant de partout et de nulle part à la fois, une voix grave et ancienne. 


Les oreilles du Loup se dressèrent, saluant le souverain. Richard balaya du regard son environnement dans le vain espoir de repérer quelqu’un. Aucune présence. Aucune forme vivante. Aucune voix. Seul Eldar le suppliait, dans une prière muette, de déguerpir. Ses mains tremblèrent. L’Américain voulut lâcher l’objet de convoitise, mais impossible, il lui collait aux doigts, devenant un froid brûlant.

— Qui ?

La voix grave de Kochtcheï retentit, plus claire et plus proche : 

— Richard Payne, éminent professeur.

Puis, comme un souffle, un jugement, un appel, irrévocable et séduisant, retentit : 

— Vous m’avez nommé. 

Une rafale se leva. La surface du miroir changea pour laisser apparaître un visage émacié et allongé avec les pommettes saillantes. Les yeux noirs, aussi ténébreux que la nuit, transperçaient Richard. Ils semblèrent voir à travers lui, à travers le miroir, à travers les apparences, à travers les ruines, à travers la réalité.

C’était lui, Kochtcheï l’Immortel.

— Vous m’avez sorti de mon sommeil.

Un tourbillon semblable à une tornade se dressa entre le Loup et Richard. L’animal évita le regard de Kochtcheï dans le miroir.

— Qui est-ce ?

— Celui que vous avez nommé, répliqua l’animal.

L’homme se figea sur place.

— Sérieux ? Je ne l’ai pas appelé, pourtant !

— N’oubliez pas, lui répondit le Loup en touchant l’épaule de Richard. En prononçant un nom, vous l'évoquez. Il prend corps dans les récits, dans ces espaces frontières où le songe et le réel se confondent — ces lieux qui gardent en eux la mémoire des âges anciens, des civilisations disparues, des sociétés englouties par le temps. Nous sommes bel et bien vivants.

Le sommet de la tête du tsar et sorcier s’orna d’une couronne, le bonnet de Monomaque[2]. Puis le reflet disparut, devenant terne.


Soudain, le fantôme se matérialisa, flottant à quelques centimètres du professeur — aussi léger que l’air, aussi lumineux que les rayons solaires. Élégamment vêtu d’un riche habit des temps anciens, il irradiait une grâce naturelle, empreinte d'une prestance à la fois royale et écrasante. Ses yeux ténébreux brillaient d’une connaissance ancienne. Ses traits, délicatement sculptés et aristocratiques, aussi beaux que le marbre, rehaussaient sa beauté froide. Le sceptre doré dans sa main droite scintilla et fit trembler le puits et les murs des façades les plus proches. L’herbe et les plantes se plièrent. Le Loup baissa la tête.

— Vous m’avez réveillé, Richard Payne, dit le mage maléfique d’un ton doux, mais lourd d’un homme habitué à commander. Sa voix remplit le paysage de visages fantomatiques difformes. Je viens pour vous.

— Il vous a choisi, murmura le Loup avec une crainte révérencielle.

— Richard, vite ! Il faut partir, maintenant ! s’alarma Eldar en se redressant.

Il se dirigea vers les murailles en courant, avant de se retourner. Mais Richard ne bougeait pas d’un millimètre, les yeux animés d’une curiosité fébrile.

L’immortel leva son bâton et dirigea la lumière vers le miroir. Ce geste troubla sa surface qui vira au blanc, puis au vert forêt et au bleu océan.

— Je peux vous offrir la réalisation de votre vœu le plus intime : connaître les secrets des mondes et de l’univers. Des secrets qui ébranleront votre science moderne dans son fondement même. Votre vie, vous l’avez consacrée à courir après les légendes et les superstitions, sous le regard critique et les railleries de vos collègues, maintenant, vous êtes près de votre but. Pourquoi trembler ? Pourquoi hésiter ?

Les yeux du professeur s’illuminèrent de joie. En son cœur, un feu se déclara.

— Réellement ? demanda-t-il à voix basse. Vraiment ?

— Je peux faire de vous l’homme qui découvrira toute la vérité cachée derrière les mythes, les contes et les croyances.

Richard eut le souffle coupé. Son rêve pouvait devenir réalité.

— Je peux vous montrer l’usage de ce miroir et vous permettre de comprendre enfin, le don de Mélinda Gordon.

Les jambes du professeur demeurèrent fermement au sol, il était incapable de se mouvoir. Son cœur rata un battement.

— Vous aussi pourrez alors communiquer avec les fantômes, conclut l’entité folklorique.

Les yeux du professeur s'écarquillèrent d’étonnement et de joie inespérée. Un vent siffla à travers les fenêtres béantes des maisons délabrées. Sur la surface du miroir défilèrent des fantômes de toutes les époques et de tous les lieux sur Terre.

— Trop beau pour être vrai, songea le blond.

— Acceptez-vous, Professeur Payne ? 

Kochtcheï tendit sa main décharnée ornée de bagues et de bracelets en or. Le Loup chuchota : 

— Réfléchissez bien !

Un sourire serein s’esquissa sur le visage du tsar.

— Il a déjà choisi.

— La légende, ami ! hurla la voix étouffée par la distance d’Eldar. Il faut fuir ! Maintenant ou jamais ! Ce démon arrache ce qui est le plus cher à ses victimes ! Femmes, enfants, âme.

Richard ne pouvait plus bouger d’un pas.

— Nous sommes morts à cause de ce roi cruel, supplièrent les fantômes en russe et en kazakh. Ne répétez pas notre erreur. Sauf si vous voulez perdre votre bien le plus précieux pour toujours !

Richard baissa le regard et observa le miroir. Des civilisations oubliées passèrent  devant ses yeux. Des vérités insoupçonnées et des fantômes racontant leur histoire se succédèrent. Puis, un silence. La nature et le miroir semblaient retenir leur souffle, dans l’attente d’une réponse du Professeur. Ce dernier soupira. 

Est-il prêt à sacrifier le bien le plus précieux pour obtenir cette connaissance qu’il souhaitait si ardemment et pour laquelle il consacrait plus de dix ans de sa vie ? Voulait-il vraiment perdre son âme pour ce savoir ? Ou pire, non seulement damnée son âme, mais bien plus ?


Après un instant, il bredouilla : 

— Oui, la légende…

La terre trembla, les murs se fissurèrent. Le miroir tomba de ses mains, entaillant sa paume. Une traînée écarlate traversa le centre de sa paume, creusant un sillon brûlant. Un souffle chaud effleura son bras droit et son alliance l’irrita son doigt. Eldar, au loin, demeurait mutique, ne croyant pas ses yeux.

Les yeux de Kochtcheï scintillèrent de malice. 

— Maintenant, le prix !

— Rick, qu’as-tu fait ? fendit l’air une voix féminine trop connue du professeur.

Il se retourna et s’immobilisa. De la foule des revenants qui l’entouraient, une élégante femme en robe beige qui accentuait ses formes, se détachait pour avancer vers lui. Des larmes translucides laissèrent des traînées sur ses joues. Ses cheveux noirs s’agitaient au rythme du vent. Son épouse, décédée plusieurs années auparavant, se tenait devant lui.

— Kate ?

— Elle sera mienne pour l’éternité, susurra le tsar.

L’apparition fantomatique se rapprocha de son mari, tendant sa main pour prendre la sienne, mais à quelques millimètres, elle fut violemment projetée en arrière sur un geste de Kochtcheï.

— Non ! s’insurgea Richard en serrant les poings à faire blanchir les jointures.

— Vous ne pouvez changer le contrat, lui répliqua calmement le sorcier.

Une pensée frappa de plein fouet le  professeur.

« Kochtcheï l’Immortel enlève toujours les belles femmes pour les garder dans sa demeure. »

L’Américain approuva imperceptiblement, les épaules affaissées.

Le sorcier claqua des doigts, soulevant dans une lumière dorée Richard. Eldar murmura : 

— Richard, que viens-tu faire ? Je t’avais bien raconté toutes les légendes.

Et il prit les jambes à son cou.





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[1] Sauran est une ville abandonnée au Kazakhstan depuis la moitié du XIXe siècle. Par contre, toutes les légendes mentionnées sont mon invention.

[2] Le bonnet de Monomaque est la couronne des tsars russes. Cette coiffe, portée depuis Ivan le Terrible jusqu’à Pierre Ier, est constituée d’une base en zibeline, de plaques d’or et de pierres précieuses et perles, en plus d’une croix en son sommet. 




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