Melinda était assise à la table de la cuisine, fixant la jeune fille fantôme qui l’avait suivie jusqu’à la maison. Jim, appuyé contre le plan de travail, observait attentivement sa femme, cherchant à deviner son état d'esprit.
— J’ai l’impression de me heurter à un mur, admit Melinda d’une voix douce mais teintée de frustration. Je l’ai emmenée aux objets trouvés, j'ai essayé de lui montrer toutes sortes de choses, mais rien n'a provoqué de déclic. L'endroit ne lui a rien rappelé non plus, elle n'y a reconnu personne... Elle ne se souvient absolument de rien.
Jim traversa la pièce et s’assit à ses côtés.
— C’est normal, tu vas finir par trouver quelque chose, tu y arrives toujours.
Melinda tourna les yeux vers la jeune fille, qui était assise sur le canapé, le regard vide, fixant la lumière de la lampe à côté d'elle.
— Elle semble... si déconnectée. D'habitude, les esprits s'accrochent à quelque chose, mais elle, elle ne semble rien avoir de tel. C'est comme si elle était juste là, à attendre que nous trouvions la solution pour elle.
Jim acquiesça.
— Nous ne savons même pas encore comment elle est morte. La prochaine étape est peut-être de découvrir ce qui s'est passé : était-ce un accident, une maladie, ou pire...
Melinda soupira.
— Tu penses pouvoir faire le tour de quelques hôpitaux et voir si des rapports de décès correspondant à son profil ont été enregistrés récemment ?
Jim prit sa main et la serra d'un geste rassurant.
— D'accord, mais j'aurai besoin d'une description précise.
Melinda lui fit un léger sourire.
— Je sais. Elle sait ce qu'est un smartphone, donc je pense que son décès ne doit pas être très ancien. Elle a l'air d'avoir une vingtaine d'années, à peine. Elle a de longs cheveux bruns, le teint mat, les yeux noisette... Eh bien, c'est à peu près tout ce que je peux dire pour le moment.
Jim hocha la tête, gravant chaque détail dans sa mémoire. Alors qu'ils restaient assis en silence, les lumières de la maison vacillèrent un instant. Le regard de Melinda se tourna brusquement vers la jeune fille fantôme ; celle-ci n'avait pas bougé, mais observait désormais le couple avec une pointe de surprise dans les yeux.
Jim fronça les sourcils.
— C'était quoi, ça ?
— Je crois que c’était moi…, répondit la jeune fille, bien que seule Melinda puisse l’entendre. Je voulais essayer le truc où les fantômes déplacent des objets par la pensée, pour voir si c’était vrai et… ça l’est ! C’est bien ça, hein ? C’était moi ?
Le regard de Melinda s’adoucit lorsqu’elle se tourna vers elle.
— Oui, c’était bien toi, confirma-t-elle d’une voix douce mais encourageante. C’est quelque chose que beaucoup d’esprits arrivent à faire, mais cela demande de la concentration.
Elle marqua une pause, réfléchissant un instant, avant d’ajouter :
— Ça veut peut-être dire que tu commences à être un peu plus connectée à ce qui t'entoure.
Jim haussa un sourcil.
— Connectée ? C’est bon signe, non ?
Melinda acquiesça, bien que son expression reste pensive.
— Ça pourrait l'être.
Elle se tourna vers la jeune fille, sa voix toujours douce mais empreinte d'une pointe de détermination.
— Rien de nouveau ?
La jeune fille fantôme hésita, puis haussa les épaules :
— Non. Mais j'ai un peu de jus de Sam, donc c’est cool.
Melinda haussa un sourcil, son expression passant de la curiosité à une légère confusion.
— Tu as quoi, déjà ?
La jeune fille eut un petit sourire en coin, manifestement amusée par la réaction de Melinda.
— Du jus de Sam. Tu sais, les pouvoirs de fantôme... Comme dans le film Ghost ? Sam Wheat apprend à déplacer des objets par la pensée, alors je me suis dit que j'allais lui donner un nom. Par contre, ne compte pas sur moi pour faire de la poterie...
Melinda laissa échapper un léger rire en secouant la tête.
— Tu fais une petite fixation sur ce film.
La jeune fille fantôme pencha la tête.
— Vu ma situation, tu m'étonnes ! J'aimerais juste que ça m'aide à découvrir qui je suis, tu vois ? Plutôt que de... juste allumer et éteindre les lumières, ajouta-t-elle, ponctuant ses paroles en faisant vaciller de nouveau le plafonnier.
Le regard de Melinda s'adoucit.
— On finira par y arriver. C'est un début. En attendant, tu peux arrêter avec la lumière, s'il te plaît ? C'est agaçant.
— D'accord... , soupira la jeune fille, laissant la lumière allumée.
Melinda jeta un coup d'œil à Jim qui attendait des nouvelles, étranger à la conversation. Il ne comprenait toujours pas tout à fait comment Melinda parvenait à se lier à ces âmes perdues, mais le simple fait de la voir sourire, même un peu, apaisa la boule qu'il avait au ventre. Le fantôme avait l'air... sympa, supposait-il. C'était déjà ça.
— Bon, le dîner est presque prêt, alors... peut-être que tu en sauras plus demain ? dit-il en retournant en cuisine.
La jeune fille fantôme apparut aux côtés de Jim, les bras croisés.
— Dis donc... Il cuisine avec tout cet attirail ?
Melinda se tourna vers elle.
— Avec tout quel attirail ?
— Il est tellement compréhensif et gentil. Je veux dire, il aurait pu te faire interner en psychiatrie, mais non. Il ne se contente pas de te soutenir, il te lance ce regard tout mielleux en permanence, comme si tu étais extraordinaire... En plus, il est canon et il fait le dîner. Tu as déniché Monsieur Parfait, j'en suis jalouse !
Melinda laissa échapper un rire étouffé, secouant la tête tout en jetant un coup d'œil à Jim, concentré sur le repas.
— Oui, il n'est pas mal dans son genre, n'est-ce pas ? répondit-elle avec un sourire, avant d'écarquiller les yeux en se tournant vers la jeune fille.
— Mais ça ne te donne pas le droit de lui mater les fesses comme ça...
Jim, surpris par ce qu'il venait d'entendre, se retourna vers sa femme.
— Tu parles de moi ?
Melinda et le fantôme se fixaient, les yeux plissés.
— Tu n'es pas drôle, lança la jeune fille avant de disparaître.
— Qu'est-ce qui se passe ? insista Jim, un gant de cuisine à la main.
Sa femme secoua la tête en soupirant.
— Rien... C'est juste qu'elle à un humour un peu provoquant, tu vois ?
— Pourquoi cet air si sérieux ? s'exclama la jeune fille fantôme, réapparaissant aux côtés de Melinda. Oh, c'est bon, je suis désolée, d'accord ? J'essaie juste de trouver des ondes positives dans ma fichue mort... C'est pas comme si je pouvais te le piquer de toute façon.
— Je sais. C'est juste que ce n'est pas très poli, insista Melinda. En plus, tu devrais te concentrer sur tes souvenirs pendant qu'on mange, d'accord ?
La jeune fille fantôme laissa échapper un soupir brusque en levant les yeux au ciel.
— Pourquoi ? Je ne vois pas en quoi ça va aider. Je veux dire, je suis morte, non ? Rien ne me fera revenir, alors pourquoi s'embêter ?
Melinda lui adressa un regard à la fois doux et sérieux, joignant ses mains sur la table.
— Il ne s'agit pas de te faire revenir, expliqua-t-elle calmement. Il s'agit de t'apporter la paix. En ce moment, tu es coincée entre deux mondes, parce qu'il y a encore quelque chose qui te retient ici. Plus nous en apprendrons sur ta vie et sur ce qui s'est passé, plus nous serons en mesure de t'aider à passer de l'autre côté.
La jeune fille fronça les sourcils, toujours sceptique.
— Et la lumière ? C'est un vrai truc, ça ?
Melinda acquiesça.
— Oui, c'est réel. Quand tu seras prête, quand tu auras résolu ce qui te retient ici, tu la verras. C'est pour ça que nous devons nous concentrer sur tes souvenirs : ce sont eux, la clé. Ils nous aideront à comprendre quelle affaire non résolue t'ancre encore à ce monde.
— Et si je n'ai pas envie de passer de l'autre côté, hein ? demanda la jeune fille.
L'expression de Melinda s'adoucit alors qu'elle se penchait légèrement en avant.
— Alors nous trouverons une solution à cela aussi, répondit-elle avec tendresse. C'est ton choix, personne ne peut te forcer à traverser. Mais rester ici, coincée, sans savoir pourquoi... ce n'est pas vraiment être en paix.
Elle marqua une pause, cherchant le regard de la jeune fille.
— Peu importe ce qui te retient, nous le surmonterons ensemble. Mais tu mérites d'avoir la possibilité d'avancer, quand tu seras prête.
Des larmes perlaient dans les yeux du fantôme.
— Regardez-moi. Je suis trop jeune pour mourir. C'est injuste...
Le cœur de Melinda se serra en la regardant, sa voix était basse mais assurée.
— Je sais, dit-elle doucement. Ce n'est jamais juste. Et tu as raison, tu es bien trop jeune. Mais nous ne choisissons pas toujours le moment où cela arrive.
Elle hésita un instant, puis ajouta :
— Ce que nous pouvons choisir, c'est la façon dont nous y faisons face. Découvrir ce qui t'est arrivé, trouver ta paix... cela ne semblera peut-être pas juste, mais c'est déjà quelque chose.
— Ouais... eh bien, ce n'est pas suffisant.
Melinda regarda la jeune fille fantôme se détourner, sa silhouette vacillant légèrement avant de disparaître de la pièce. Elle soupira, sentant le poids de la douleur de la jeune fille presser contre sa poitrine.
— J'aimerais que ce le soit, chuchota-t-elle dans le vide, d'une voix à peine audible.
Jim, qui avait observé une partie de l'échange depuis la cuisine, s'approcha et posa une main réconfortante sur son épaule.
— Ça va ? demanda-t-il, remarquant son soudain changement d'expression.
Melinda lui adressa un petit sourire las.
— Oui, répondit-elle doucement. C'est juste que... elle a peur. Et elle est en colère. Je ne lui en veux pas.
— Elle finira par se raviser. Tu trouves toujours un moyen de les aider.
Melinda acquiesça, bien que la lourdeur de la situation persiste.
— Je l'espère, murmura-t-elle. C'est le premier fantôme que je rencontre depuis... depuis ce qui s'est passé avec les ombres et...
— Tu te demandes si tu en es toujours capable ? devina Jim. Je te connais, Mel. Si elle a des problèmes de mémoire, ça n'a rien à voir avec toi. Alors, arrête de t'en vouloir. Elle a juste besoin d'un peu plus de temps, c'est tout.