Le voyage jusqu'aux États-Unis fut long et silencieux. Genzo avait glissé dans sa valise quelques outils de précision et un petit coffret métallique qu'il garderait toujours en sécurité. Quand il arriva sur le campus, il fut face à une tout autre atmosphère que celle qui régnait au domaine du Bouleau Blanc. C'était toujours l'automne, mais, un autre automne, plus sec, plus doré, avec une lumière californienne qui éblouissait les yeux tellement elle brillait. Au lieu de la brume et du givre, il y avait une chaleur qui sentait l'herbe roussie. Les bâtiments ne ressemblaient pas à des forteresses qui avaient traversé le temps. Ici, les bâtiments étaient traversés par de larges vitres fumées, de couloirs clairs, de béton poli.
Dans l'amphithéâtre de physique, les voix des professeurs, sûres d'elles, se superposaient de temps en temps aux voix des élèves, plus hésitantes, parfois arrogantes. Les tableaux étaient remplis de formules de physique et d'équations mathématiques. La grande bibliothèque en rotonde, au centre du bâtiment des sciences, semblait d'une autre époque. Le bois foncé des rayonnages sentait la cire. Les lampes, avec leur abat-jour en verre de couleur verte, projetaient une lueur sur les tables suffisantes pour permettre une lecture confortable. Il aimait cette tranquillité où le monde cessait d'être bruyant. Il y passait parfois des nuits entières. Les textes qu'il dévorait n'étaient pas seulement des articles techniques récents. Il lisait de vieux écrits sur l'éther, des notes de savants mystiques et brillants qu'on citait maintenant avec mépris, mais qui l'émouvaient profondément. Il lisait des auteurs classiques comme Kepler, Tesla, Newton. Il lisait aussi des thèses rejetées, des mémos jamais publiés, des choses signées "confidentiel" qu'il ne devrait pas pouvoir consulter, mais qu'on lui donnait quand même parce qu'il avait déjà, à cet âge, l'autorité des gens à qui l'on n'ose pas dire non. Plus que tout, il lisait pour comprendre comment les autres hommes avant lui avaient essayé « d'écouter le ciel » sans devenir fous.
Mais l'endroit où il passait le plus clair de son temps se trouvait dans les sous-sols techniques du département d'ingénierie appliquée. Derrière une porte que l'on ouvrait avec un badge magnétique se trouvait une grande salle que certains appelaient "le salon des prototypes". On y stockait entre autres tout ce qui était en cours de développement ou tout ce qui n'était pas encore assez fiable pour être financé. Il récupéra une table inutilisée, brancha un oscilloscope, intégra ses propres modules électroniques. Petit à petit, pièce après pièce, il créa ce qui, pour lui, était la suite logique de ce qu'il avait commencé dans le grenier de la tour : une machine qui donnerait une voix à la lumière.
Le Phonoscope.
De l'extérieur, ce n'était pas très esthétique. Rien à voir avec les instruments que l'on pouvait acheter dans le commerce. Le Phonoscope ressemblait plutôt à une bête blessée branchée à des câbles et à des tuyaux. Il tenait un carnet séparé pour le Phonoscope. Ce carnet-là, il ne le laissait jamais sans surveillance. Il l'utilisait pour dessiner les schémas des différents composants, et pour noter ses hypothèses théoriques qui, parfois, trahissaient encore l'adolescent du Bouleau Blanc : « Père dirait que je cherche Dieu comme une fréquence. » Il ne montrait ce carnet à personne. En tout cas pas pour le moment.
Genzo n’était pas complètement seul. Il s’était fait quelques amis avec lesquels, il pensait qu’un jour, il serait possible de partager sa quête. Abram fut le premier. Abram, qui venait du Liban, avait un accent qui sentait l’exotisme et un sourire large de ceux qui refusent l’amertume. Il avait cette manière solaire de parler de cosmologie comme on parle d’un poème : « Tu vois, Genzo, les galaxies ne fuient pas, elles se déplient. » Genzo écoutait ces envolées sans sourire, mais elles le touchaient plus qu’il n’aurait su l’avouer. Il y a eu ensuite Klaus. Ce scientifique d’origine allemande était l’opposé. Blond, froid, efficace. C’était déjà un célibataire endurci à dix-neuf ans, car il avait décidé que « les relations sont une perte de temps ». Klaus ne croyait à rien qu’on ne puisse démontrer. Il se moquait volontiers des intuitions de Genzo : « La voix du ciel ? Très joli titre de roman. », mais il l’aurait défendu bec et ongles si quelqu’un d’autre avait osé dire la même chose.
Et puis, il y avait Elena Valenti. Elle était arrivée un matin d’automne, fine silhouette aux cheveux bruns, les yeux d’un vert doux où brillait de la curiosité pure. Elle suivait un double cursus en physique fondamentale et en philosophie. Les rumeurs disaient qu’elle était la fille d’un diplomate italien et d’une chercheuse en linguistique. Leur première vraie rencontre ne se fit pas dans un cours magistral. Elle eut lieu un soir, à la bibliothèque des sciences. Genzo travaillait seul, il consultait des ouvrages sur les ondes gravitationnelles afin d’améliorer le module de fréquence du Phonoscope qui était encore fort instable. Il était entouré de notes écrites dans une langue à moitié mathématique et à moitié personnelle. La salle était presque vide. Les lampes de bureau de la bibliothèque étaient encore allumées, diffusant une lueur qui faisait briller la surface cirée des tables.
Sans lui demander, Elena s’assit en face de Genzo. Elle posa son sac et sortit un livre.
Il leva les yeux, surpris par cette intrusion dans ce qui, d’ordinaire, était sa zone de travail.
- Tu es Genzo Procyon, dit-elle calmement.
- Oui, répondit-il prudemment.
- On dit que tu veux faire parler les étoiles.
Elle ne souriait pas. Elle n’était pas en train de se moquer. Elle le disait comme une chose parfaitement possible. Il ne répondit pas immédiatement.
Elle continua :
- On dit aussi que tu ne crois pas complètement à la séparation entre physique et métaphysique.
Il haussa très légèrement les sourcils.
- Qui dit ça ?
- Les mauvaises langues.
- Donc tout le monde.
Elle eut une expression amusée.
- Je m’appelle Elena.
- Je sais, répondit-il. Abram parle de toi en permanence.
- Abram parle de tout en permanence, rectifia-t-elle.
Elle posa son livre sur la table. Ce n’était pas un manuel de physique. C’était un ouvrage de métaphysique intitulé « L’échelle de Jacob et ses interprétations ésotériques ».
Genzo regarda le titre.
- Tu crois à ça ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas encore, répondit-elle. J’explore.
Après un bref silence, elle ajouta :
- Et toi, Genzo Procyon ? Tu explores quoi, exactement ?
Il ouvrit la bouche. Puis se ravisa. Puis l’ouvrit à nouveau. Pour la première fois depuis longtemps, il ne sut pas quoi dire. Il n’osa pas parler du signal du Bouleau Blanc. Il n’osa pas parler de la lumière rouge dans la tour. Il n’osa pas parler de son père, ni du carnet, ni du serment. Mais il sentit qu’en face de lui, il pouvait au moins approcher le contour de ces événements.
- Je cherche, dit-il lentement, ce qui écrit les lois que nous découvrons.
Elle pencha un peu la tête.
- Tu cherches Dieu, alors ?
- J’essaie de le mesurer comme un scientifique. Pas comme un prêtre ou un mystique exalté corrigea-t-il doucement.
Elle regarda ses ouvrages sur les ondes gravitationnels
- Et si ces ondes ne transportaient pas seulement de l’énergie, mais aussi de l’information ?
Genzo ne put cacher sa surprise. Elle venait, sans le savoir, de formuler la question qui l’obsédait. Il la dévisagea, intrigué.
- Tu sembles surpris, dit-elle amicalement.
- C’est rare que l’on comprenne si rapidement ce que je cherche.
Elle sourit et répondit :
- Peut-être qu’on cherche la même chose.
Et ce fut là le début d’une nouvelle amitié, née dans la bibliothèque des sciences de cette célèbre université de Berkeley.
À partir de ce soir-là, ils ne se quittèrent plus. Que ce soit à la bibliothèque où ils échangèrent leurs avis entre autres sur Spinoza ou Pascal. Où que ce soit dans son laboratoire technique que Genzo avait aménagé dans le « salon des prototypes ». Elle s’intéressait beaucoup à son travail. Pas comme une admiratrice, mais plutôt comme une partenaire. Cela le troubla beaucoup plus qu’il ne le laissait transparaître. Mais un jour, une tension finit par s’installer entre eux. Une nuit d’hiver, ils restèrent seuls dans le laboratoire. Dehors, la pluie battait sur les vitres. Ils travaillaient à calibrer le Phonoscope, cette machine de sa conception censée traduire les flux cosmiques en voix audibles. Elena observait la lueur des diodes, fascinée.
— On dirait un cœur, murmura-t-elle.
— Peut-être qu’il en a un, répondit Genzo.
— Et toi, pour qui est-ce que ton cœur bat ?
Il leva les yeux, surpris. Sa gorge se serra. Il n’avait jamais été préparé à cette situation. Elle soutint son regard avec affection. Ses mains s’étaient crispées par réflexe sur le bord de la table.
- Je… dois préparer ma thèse de doctorat, lâcha-t-il, presque brutalement.
Il détourna ensuite le visage, feignant de vérifier une mesure.
Elle recula un peu blessée.
- Ce n’était pas ma question, dit-elle à voix basse.
Elle prit son sac.
- Bonne nuit, Genzo.
Il ne la retint pas. Quand elle s’éloigna, l’écho de ses pas dans le couloir lui laissa une impression d’une perte si nette qu’il en eut le souffle court. Il repensa à son père et à cette main lourde sur son épaule. “Ne laisse pas le ciel te voler ta vie.” Cette phrase lui semblait maintenant à la fois plus claire et plus cruelle.
Le semestre touchait à sa fin. Malgré la confusion qui avait eu lieu dans le laboratoire technique quelques semaines auparavant, les heures qu’ils avaient passées ensemble à travailler, avaient tissé entre eux un lien unique. Mais Genzo demeurait distant. Chaque fois qu’elle l’approchait pour parler de sentiments, il fuyait dans des chiffres ou répondait par une équation. Un soir, alors qu’ils quittaient le campus, Elena s’arrêta sous un des lampadaires du parc de l’université.
Elle demanda simplement :
- Genzo, que cherches-tu vraiment ?
Il répondit après un long silence :
- Ce qui écrit les lois de l’univers. Ce qui se cache derrière la lumière.
Elle hocha la tête, tristement.
— Et si ce n’était pas là-haut que se trouve le sens de la vie ?
Il ne sut que dire.
Le lendemain matin, dans le calme du laboratoire, il trouva une enveloppe sur sa table de travail. Son nom y était inscrit en manuscrit à l’encre bleue. Il la prit dans ses mains pour l’ouvrir. Mais avant qu’il ne le fasse, un assistant surgit dans la pièce :
- Procyon ! Le doyen veut te voir. Tes travaux sur le Phonoscope font le tour du département. Tu passes devant la commission la semaine prochaine !
Genzo eut un instant d’hésitation. Il reposa la lettre sur la table, à côté de ses plans, et suivit l’assistant. Le vent s’engouffra dans la pièce quand il referma la porte en partant, soulevant derrière lui quelques papiers qui se trouvaient sur sa table. L’enveloppe glissa au sol, pour finir sous un meuble.
Il ne sut jamais, ce jour-là, qu’Elena avait confié à cette lettre tout ce qu’elle ne parvenait plus à lui dire en face. Allait-il perdre, avec cette lettre, l’un des seuls liens qui le rattachaient encore à la Terre ?