L’Histoire du Professeur Procyon

Chapitre 6 : Le retour vers la source

Par alex_goldorak

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Le voyage du retour fut taciturne. À travers le hublot de l'avion, Genzo regardait les nuages défiler. L'Amérique s'éloignait, le Pacifique s'étendait, immense, insondable. Après leur arrivée au Japon, ils prirent la direction du Bouleau Blanc qui se trouvait à plusieurs heures de route de l'aéroport. Plus de quatorze années s'étaient écoulées depuis le départ de Genzo pour les États-Unis. Le domaine du Bouleau Blanc apparut au détour d'une route étroite qui montait entre les collines. La voiture avançait lentement sur un chemin irrégulier bordé de bouleaux et de hautes herbes. L'automne avait commencé à couvrir le paysage de couleurs brunes et dorées. Les feuilles mortes s'accumulaient, soulevées par instants par le passage du véhicule.


Genzo s'était enfermé dans ses pensées. À côté de lui, Elena observait le paysage à travers la vitre. Leur fils, assis à l'arrière, tentait d'apercevoir le manoir dont son père lui avait si souvent parlé. Depuis leur départ de San Francisco, Genzo avait raconté quelques souvenirs du domaine: les lacs en contrebas de la falaise, les écuries, les longues nuits passées dans la tour et les antennes que Kenshiro avait installées sur les toits. Mais à mesure qu'ils approchaient, ses explications s'étaient faites plus rares.


Enfin, la silhouette du château-ferme apparut au sommet de la colline. Le manoir n'avait presque pas changé. Il se dressait toujours au-dessus du domaine comme une masse de pierre grise que les années n'étaient pas parvenues à abattre. Une partie de la façade était couverte de lichen. Les fenêtres de la façade principale reflétaient la lumière du ciel. Sur le toit de la grande tour, plusieurs antennes directionnelles pivotaient lentement sous l'effet de leurs moteurs. Certaines semblaient plus récentes que dans ses souvenirs. D'autres, au contraire, portaient les marques du temps. Genzo ralentit encore. Il reconnut la grange où il avait découvert le carnet de son père. Plus loin se trouvait la clôture qu'il avait réparée quelques jours avant son départ. Les piquets avaient été remplacés, mais le tracé était demeuré le même. Il aperçut également l'ancien perchoir construit par Rigel pour les Veilleurs du Ciel. Le télescope avait disparu. Il ne restait qu'une plateforme de bois noircie par la pluie.

- C'est ici ? demanda son fils en se penchant entre les deux sièges avant.

- Oui, répondit Kenshiro. C'est ici que j'ai grandi.

Le garçon regarda le domaine avec attention.

- On dirait un château.

- C'en est presque un, répondit Elena.

La voiture franchit le portail et s'engagea dans la cour. Près des écuries, plusieurs chevaux relevèrent la tête. Un homme qui transportait un ballot de paille s'immobilisa. C'était Rigel. Il resta quelques secondes sans bouger. Un sourire discret se dessina sur son visage. Il avait vieilli. Son crâne s'était dégarni et son visage portait les traces des années passées au grand air. Genzo coupa le moteur et descendit. À quelques pas l'un de l'autre, ils se regardèrent longuement sans un mot.

Rigel fut le premier à avancer.

- Tu en as mis, du temps.

Il avait essayé de donner à sa voix son ton habituel, mais les mots tremblaient légèrement.

Genzo s'approcha.

- Je suis revenu aussi vite que possible.

Rigel le fixa encore un instant, puis l'attira contre lui dans une étreinte maladroite et brutale. Il lui donna deux grandes tapes dans le dos. Malgré les années écoulées depuis le mariage de Genzo, leur complicité semblait intacte. Elena et leur fils venaient de descendre de la voiture. Rigel se tourna vers eux. Il reconnut immédiatement Elena. Il resta silencieux pendant un très bref instant, puis un large sourire éclaira son visage.

- Elena...

Elle s'approcha à son tour.

- Bonjour, Rigel.

Il secoua lentement la tête, comme s'il peinait à mesurer les années écoulées.

- Dix ans... et tu n'as presque pas changé.

Elena esquissa un sourire.

- Toi, en revanche, tu as pris l'accent américain.

Rigel éclata de rire.

- C'est le prix à payer quand on veut devenir un vrai cowboy.

Son regard glissa alors vers le garçon resté légèrement en retrait. Son sourire se fit plus doux.

- Et j'imagine que ce jeune homme doit être celui dont Genzo me parlait dans ses lettres.

Le garçon acquiesça timidement.

Rigel s'accroupit pour être à sa hauteur.

- Alors c'est toi... Le petit-fils de Kenshiro.

L'enfant hocha la tête sans le quitter des yeux.

Rigel prit un air sérieux.

- Bienvenue au Bouleau Blanc.

Le garçon serra la main que Rigel lui tendait.

- Grand-père est dans la maison ? demanda-t-il.

Le sourire de Rigel s'effaça légèrement.

Il se releva.

- Oui. Il vous attend.


Ils traversèrent ensemble la cour. Genzo marchait plus lentement qu'à son arrivée. À mesure qu'il avançait, l'odeur des écuries et le ronronnement lointain des moteurs qui faisaient pivoter les antennes de la tour réveillaient en lui des souvenirs d'enfance. Ils entrèrent par la cuisine. La grande cheminée de pierre trônait encore dans la pièce. Une cafetière reposait près du feu. Sur la table se trouvaient plusieurs flacons de médicaments, un thermomètre et un verre d'eau à moitié rempli.

Rigel retira sa veste et la suspendit près de la porte.

- Il se repose dans son bureau. Depuis sa chute, il ne monte plus dans la tour. Le médecin lui a interdit les escaliers. Il a fait installer son lit dans son bureau pour rester près de ses livres.

Ils traversèrent le couloir. La porte du bureau était ouverte. Une odeur familière flottait dans la pièce. Des livres occupaient toujours les étagères du sol au plafond. Sur le bureau s'entassaient des carnets, des cartes du ciel et des bandes d'enregistrement soigneusement étiquetées. Kenshiro était assis dans un fauteuil près de la fenêtre. Il semblait s'être affaissé sous le poids des années. Son visage avait maigri. Une barbe blanche couvrait ses joues et ses mains reposaient sous une couverture. Pourtant, lorsqu'il tourna la tête, son regard avait conservé la même intensité. Un bref silence s'installa entre eux.

Kenshiro observa l'homme qui se tenait devant lui, comme s'il cherchait encore dans ses traits le garçon parti autrefois avec quelques outils de précision et un dossier de l'université sous le bras.

- Alors, dit-il enfin, les étoiles t'ont laissé revenir.

- Je n'aurais pas dû attendre aussi longtemps.

- Non.

La réponse fut immédiate, sans reproche apparent. Genzo s'agenouilla près du fauteuil et prit la main de son père. Elle était froide et légère. Kenshiro resserra faiblement ses doigts autour des siens.

- Tu as vieilli, constata-t-il.

- Toi aussi.

- Moi, j'en avais le droit.

Ils s'échangèrent un bref sourire.

Elena s'approcha à son tour. Kenshiro leva les yeux vers elle. Il ne la connaissait jusque-là qu'à travers des lettres, quelques photographies et les récits de Rigel.

- Elena, dit Genzo, voici mon père.

Elle se pencha légèrement.

- Je suis heureuse de vous rencontrer enfin.

Kenshiro l'observa longuement.

- C'est donc vous qui avez réussi à lui rappeler qu'il existait autre chose que ses machines.

Elena regarda Genzo.

- J'essaie encore.

- Alors votre travail n'est pas terminé.

Sa voix était faible, mais une lueur amusée apparut dans son regard. Puis l'enfant entra dans le bureau. Il resta d'abord près de la porte, impressionné par les livres, les cartes célestes et les appareils disposés autour de la pièce. Kenshiro le contempla sans bouger. Son expression changea. Toute ironie disparut de son visage.

Genzo fit signe à son fils d'approcher.

- Voici ton grand-père.

Le garçon s'avança jusqu'au fauteuil.

- Bonjour, Grand-père.

Kenshiro déposa un baiser sur son front.

- Tu as les yeux de ta mère, murmura-t-il.

Puis il regarda Genzo.

- Mais il observe comme toi.

L'enfant aperçut une grande carte céleste dépliée sur une table.

- Papa m'a appris à reconnaître quelques constellations.

- Vraiment ?

- Oui. Orion, Cassiopée et la Grande Ourse.

Kenshiro hocha lentement la tête.

- C'est déjà assez pour commencer à se perdre.

- Papa dit qu'on se repère grâce aux étoiles.

- Ton père a appris beaucoup de choses, mais il n'a pas encore tout compris.

Genzo releva les yeux.

- Tu disais autrefois qu'elles étaient les lettres d'un grand texte.

- Je le dis toujours, répondit Kenshiro avec un léger sourire.

La fatigue commençait à peser sur ses traits. Elena le remarqua et emmena doucement leur fils hors du bureau. Rigel les accompagna.


Lorsque la porte se referma, le silence revint.

Kenshiro regarda son fils.

- Tu as donc construit une famille.

- Oui.

- J'avais peur que ta quête ne te prenne tout.

Genzo baissa les yeux vers les carnets empilés sur le bureau.

- Moi aussi.

Kenshiro suivit son regard.

- As-tu trouvé ce que tu étais parti chercher ?

Genzo prit quelques secondes avant de répondre.

- J'ai appris à mieux formuler mes questions.

- Ce n'est pas ce que je t'ai demandé.

- Non. Je n'ai pas trouvé.

Son père acquiesça, comme si cette réponse lui convenait davantage.

- Tant mieux.

Genzo fronça légèrement les sourcils.

- Pourquoi ?

- Parce que les hommes qui croient avoir trouvé toutes les réponses deviennent souvent plus dangereux que ceux qui doutent encore.

Genzo se leva et alla jusqu'à la fenêtre. De là, il apercevait la cour, les écuries et, plus loin, les premières pentes qui descendaient vers les lacs. Au-dehors, le vent faisait frémir les branches des bouleaux contre les vitres. Dans la cour, Rigel expliquait déjà à l'enfant comment approcher un cheval sans l'effrayer.

- Tu as continué à surveiller le ciel, dit-il.

- Chaque nuit où mes forces me le permettaient.

- Rigel m'a parlé du nouveau signal.

Kenshiro ne répondit pas immédiatement. Son regard se dirigea vers la tour dont la partie supérieure apparaissait derrière la fenêtre.

- Nous en parlerons demain.

- Pourquoi pas maintenant ?

- Parce que tu viens à peine de rentrer.

Il toussa longuement, la main serrée contre sa poitrine. Genzo s'approcha pour l'aider, mais Kenshiro lui fit signe de ne pas intervenir.

Lorsqu'il retrouva son souffle, il désigna la fenêtre.

- Va marcher avec ton fils. Montre-lui les écuries, les lacs et la vieille tour. Ce signal a attendu des années. Il peut encore attendre une nuit.

Genzo resta près de lui.

- Et toi ?

Kenshiro ferma les yeux quelques secondes.

- Moi aussi, je peux attendre une nuit.

Son fils remit correctement la couverture sur ses jambes, puis se dirigea vers la porte.

- Genzo...

Il se retourna.

Kenshiro le regardait avec une gravité nouvelle.

- Je suis heureux que tu sois revenu.

Genzo demeura silencieux, la main posée sur la poignée.

- Moi aussi, Père.

Il referma doucement la porte derrière lui. Dans la cour, Rigel avait déjà mis leur fils en sellesur un jeune cheval qu'il tenait par la bride. Elena se tenait près d'eux.Genzo les rejoignit sous les bouleaux dont les feuilles tombaient lentement surles dalles. Au-dessus du manoir, les antennes de la tour poursuivaient leurrotation régulière vers le ciel. Pour la première fois depuis longtemps, Genzone leva pas les yeux vers elles.




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