Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ

Chapitre 7 : Point d'Orgue - l'Orgueil

Chapitre final

5376 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 11/03/2026 19:26

Avant-propos : cette fanfiction est une tentative de réponse au challenge "7 Sins : les sept péchés capitaux" qui se déroule actuellement sur le forum de FFR. Bonne lecture ;)


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« Je monterai au ciel, j'élèverai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu… Je serai semblable à la Très-Haute. »

Isaïe – Presque le chapitre 14, verset 13-14



Venue de nulle part, une glorieuse mélopée envahissait tout le vide disponible, faisant vibrer chaque recoin du Paradis. La musique triomphante semblait tomber du Ciel et emplissait le moindre espace des hauteurs blanchâtres infinies au sommet desquelles résidaient les garants de l’ordre divin.


Même si le temps ne s’écoulait pas de façon analogue au sein de l’Éden et à la surface de la Terre, l’Archange Suprême – dont la tenace impression de suffocation ne faisait qu’augmenter depuis la fin de son entrevue avec le Métatron – estimait que cela faisait des heures que le sinistre concerto mugissait, lui rebattant les oreilles et lui donnant une violente envie de s’enfouir sous – à moins que ce ne soit s’enfuir sur ? – Terre et de ne plus s’intéresser au Grand Plan ineffable qui entamait visiblement le dernier mouvement vers un inéluctable terme.


Dès qu’il avait ratifié – contraint et forcé, ne voyant nulle échappatoire se profiler à l’horizon – le traité apporté par la Voix de Dieu, le son de l’orgue avait commencé à s’élever. D’abord à bas bruit, brisant le silence ouaté par quelques vibrations cuivrées, puis devenant plus tumultueux et oppressant à mesure que les secondes s’égrainaient. Lorsqu’il s’était tourné vers son vis-à-vis – qui n’avait pas encore daigné quitter son office – pour le questionner sur les causes de ce chambard, Aziraphale n’avait pu que tressauter intérieurement face au sourire onctueux qui avait brièvement ourlé les lèvres du Métatron.


Celui-ci expliqua doctement qu’il s’agissait d’un protocole décidé bien avant qu’Aziraphale ne prenne place sur le Saint-Siège auparavant occupé par Gabriel. Le second Avènement lancé, les légions célestes devaient toutes se préparer au son de l’Orgue – bien sûr… c’était cela ou les trompettes de Jéricho ! – à la bataille finale.


Une simple précaution dans le dommageable cas de figure où les humains décideraient de crucifier leur Nouveau Sauveur fraîchement désigné. S’ils le faisaient cela déclencherait – « malheureusement » avait glissé le Scribe avec un ton tout sauf désolé – la fin des temps. Exactement ce qu’avaient prédit, bien des siècles plus tôt, les Nouvelles Belles et Bonnes Prophéties d’Agnès Barge. Si.


Si l’Archange avait encore nourri quelques doutes quant au fait de s’être fait manipuler de long en large avec cette affaire de promotion, ceux-ci auraient eu tôt fait de se dissiper à l’instant même à la vue du petit air torve – exhalant une satisfaction malsaine – qui se peignit sur les traits du Gratte-Papier Divin. Le Métatron s’était joué de lui. De la seconde à laquelle il avait pénétré dans sa librairie, jusqu’à ces ultimes moments d’errements.


Et Aziraphale n’avait été qu’un simple pion sur l’échiquier d’un joueur retors : l’architecte principal de l'annihilation globale qui se préparait.


La révélation parut soulignée par le timbre écrasant de l’orgue.


Les quelques libertés que lui avait laissé prendre le Métatron n’avaient-elles donc autre objectif que de lui faire croire qu’il était celui qui tenait les rênes ? Quand bien même il aurait dû s’avérer évident – depuis la seconde où les portes de l’Ascenseur de Babylone s’étaient refermées sur eux – qu’il était celui qu’on menait à la baguette.


Maintenant cloué à son bureau par les notes de l’instrument roi trônant dans nombre de cathédrales et d’églises, l’Archange Suprême s’interrogeait vainement sur la manière dont son propre destin lui avait été imposé au gré de desseins qui n’étaient pas les siens et dont il peinait toujours à comprendre les ramifications.


Il avait pourtant cru – avec une assurance qui lui paraissait à présent plus stupide que naïve – qu’il pourrait infléchir la mécanique céleste une fois parvenu au plus haut niveau de responsabilité qu’il fut possible d’atteindre pour un Séraphin.


L’idée ne s’était pas imposée brutalement. Contrairement à ce que devait supposer Crowley, elle n’avait pas émergé du néant au simple détour de la conversation avec la Voix de Dieu. Ce n’était pas une lubie, fruit de l’ivresse inattendue de sa promotion. L’idée s’était construite de longue date, infusant en silence, mijotant au fil des siècles et se transformant progressivement en une conviction jamais énoncée : le Paradis pouvait – et devait – être amélioré.


Pour cela, il suffisait qu’un esprit éclairé et bienveillant se trouve enfin à la bonne place…


Une conclusion formulée de longue date dans le secret de son esprit, mais que l’Ange n’avait jusque-là jamais osé embrasser : conclusion forgée à mesure que les siècles passaient et que ses propres expériences l’éloignaient imperceptiblement de l’obéissance irréfléchie et absolue attendue de tout bon Séraphin.


Au fond, cela faisait bien longtemps qu’Aziraphale contrevenait aux règles autant – sinon davantage – que Crowley.


Il avait confié son épée de feu à Adam et Ève par compassion ; il avait collaboré avec un déchu parce qu’il le trouvait fréquentable ; il avait menti pour protéger des humains de châtiments qu’il jugeait excessifs. Il avait empêché la fin du monde au nom d’une interprétation plus personnelle et « humaniste » du Plan que celle de ses supérieurs va-t-en-guerre… fous qui trépignaient à l’idée d’une rixe générale entre le Paradis et les Enfers.

Ce n’étaient peut-être, en apparence, que des choses bénignes et louables.


Mais accumulées, elles en disaient long sur le rapport d’Aziraphale à sa hiérarchie. Et, une fois que l’on s’est autorisé une entorse, la suivante paraît toujours un peu moins grave.


Ainsi, après ces premières infractions à la discipline céleste, Aziraphale avait commencé – très timidement d’abord – à douter de la sagesse de ceux qui organisaient le Commandement du Paradis. Il ne se l’avouait pas encore à l’époque : la pensée demeurait diffuse et honteuse, tapie dans un recoin de son esprit. Une idée inconvenante qu’il s’efforçait de ne pas examiner de trop près, mais qui constituait un prélude à un bouleversement plus profond.


Une certaine quantité de défiance s’était glissée dans le rapport de l’Ange à l’Ineffable Projet de la Toute-Puissante : défiance qui s’était insinuée dans les interstices de convictions vacillantes, puis enroulée autour de son nombril.


Et il n’avait fallu que quelques paroles habiles de Crowley pour achever d’éroder la culpabilité qui tenaillait Aziraphale à cet endroit : le démon avait suggéré – avec cette désinvolture qui lui était propre – que désobéir aux ordres n’était peut-être pas si grave. L’argument avait trouvé en Aziraphale un terrain étonnamment fertile. Pire encore, il s’était quelque peu enorgueilli que Crowley loue sa malice… comme si un ange bien sous tous rapports pouvait se réjouir d’être jugé roublard !


Déjà à cette époque, il s’était doucement complu dans certains vices. Il avait goûté avec délice à la nourriture humaine, découvrant avec un enthousiasme presque enfantin les plaisirs que recelait le monde matériel ; puis, peu à peu, il s’était surpris à accorder – en secret – davantage d’estime aux actions d’un mauvais démon qu’à celles de ses semblables, les anges supposément parfaits qui l’entouraient.


Après tout, ce démon-là se lamentait de la férocité d’un Dieu qui avait condamné toute l’humanité – enfants compris – à périr lors du Déluge ; ce démon-là avait désobéi et « sauvé » les bambins de Job grâce à un miracle improvisé. Les êtres célestes, eux, se contentaient d’exécuter leurs tâches avec application : ils accomplissaient leur devoir sans jamais s’interroger sur son bien-fondé.


De fil en aiguille, que ce soit de son propre fait ou grâce aux encouragements reçus, Aziraphale avait commencé à considérer les accrocs à sa mission avec de moins en moins d’effroi. Son obéissance de façade s’était fissurée. Le numéro de funambule qu’Aziraphale menait depuis des siècles ne le convainquait plus lui-même : il avait beau répéter à Crowley qu’il appartenait « au camp du Bien », il n’en était plus si authentiquement convaincu.


Les années passant, l’Ange bibliophile se surprenait à trouver de plus en plus d’excuses aux faiblesses des hommes. À les apprécier et à vouloir leur bien. Même lorsque cela impliquait de revoir entièrement ce qu’il considérait comme moral. Le cas d’Elspeth et de Wee Morag constituait un exemple emblématique ; lui qui condamnait la veille la profanation de sépulture, n’avait mis qu’une poignée d’heures pour opérer un virage à 180° et finir par l’encourager…


Lors du déclenchement de la première Apocalypse, lui et le Serpent avaient fait alliance, de manière plus assumée et sincère qu’ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Certes, l’échec de l’Apocalypse devait moins à leurs efforts conjugués qu’à ceux d’une bande de gamins, à un vieux fou se croyant inquisiteur et à une prostituée – cartomancienne à ses heures – proche de la retraite, mais le résultat demeurait inchangé.


La bataille finale entre les légions angéliques et les forces démoniaques n’avait pas eu lieu.


Une part d’Aziraphale – celle qui refusait d’assumer pleinement ses divers manquements – avait alors commencé à se persuader que tout cela faisait peut-être partie du Grand Plan. Après tout, ils n’avaient pas été foudroyés pour avoir contrecarré l’affrontement ultime : pour quelqu’un qui possédait véritablement la Foi, cela ne s’avérait-il pas la preuve que tout s’était déroulé exactement comme il convenait ?


Peut-être que le Plan de Dieu avait été mal interprété. Peut-être qu’Elle n’avait jamais réellement désiré l’Apocalypse. Peut-être était-ce précisément pour cette raison qu’il obtenait via la – Ô combien tentante – proposition du Scribe Divin la possibilité de corriger les errements de ses supérieurs.


Le Métatron lui avait simplement offert sur un plateau l’occasion qu’il ne savait désirer.


Lorsque le Scribe lui avait proposé de remplacer Gabriel – après qu’Aziraphale eut humblement suggéré Michael – il n’en avait d’abord pas cru ses oreilles ; celles-ci avaient même rougi brièvement sous l’effet de la surprise. Puis les compliments s’étaient mis à pleuvoir ; et plus ils pleuvaient, plus ils trouvaient un écho délicieusement flatteur dans un ego que l’Ange n’aurait jamais imaginé si avide d’enfler. Les paroles mielleuses du Métatron lui chauffaient les joues, elles descendaient se loger dans sa poitrine… douces et rassurantes, elles lui donnaient la sensation troublante d’avoir eu raison. Depuis toujours.


La première fois que le Métatron s’était adressé à lui – lorsqu’il avait exigé une entrevue avec Dieu, espérant enrayer l’Apocalypse – Aziraphale n’avait pourtant fait que peu de cas de son statut. Il avait ignoré ses directives sans hésitation, tout « Porte-Parole de La Toute-Puissante» qu’il prétendît être. Cependant les choses sonnaient tout à fait différemment lors de la rencontre à la librairie : maintenant que le Scribe reconnaissait sa valeur et le décrivait comme le Céleste de la situation, ses paroles prenaient une résonance autrement plus séduisante.


Pourtant, dès que les mots « Second Avènement » avaient retenti à ses oreilles, Aziraphale avait ressenti un pressentiment tout ce qu’il y a de funeste. Remettant en cause sa résolution à accéder au Commandement Divin, celui qui n’était à l’époque qu’un ange avait hésité. Puis il avait aperçu la longiligne silhouette de Crowley le surveiller depuis le trottoir d’en face. Le démon avait semblé attendre quelque chose.


Cela aurait été d’une douce facilité – et d’une belle évidence – pour l’Ange que de faire machine arrière à cet instant.


Il ne s’y résigna pas.


Peut-être parce qu’il se sentait aussi ébranlé par le baiser volé qu’hérissé par la dispute qui avait servi d’amorce à ce dernier, Aziraphale avait tu toute trace d’atermoiements. Incapable de mettre sa fierté de côté pour reculer, il s’était engouffré dans l’ascenseur et avait laissé les portes se refermer sur lui. Il prouverait à Crowley que celui-ci avait eu tort de ne pas lui accorder sa confiance. Tort de ne pas avoir accepté de reprendre ses ailes pour le suivre au Paradis. Tort d’avoir refusé de l’aider à réformer le Ciel. Tort de l’avoir abandonné.


Ses appréhensions avaient flambé de nouveau avant même que le Métatron et lui n’arrivent à destination. Engagé sur un terrain qu’il savait glissant, le tout nouvel Archange s’était néanmoins forcé à sourire et avait avancé avec une certaine dose de superbe vers son nouveau trône.


Et c’est ainsi Aziraphale avait régné durant deux ans, neuf mois et onze jours [1] sur les cieux, traçant lui-même – bien malgré lui – le chemin qui menait au Nouvel Avènement et à l’Apocalypse. Il avait décidé de faire de son mieux pour comprendre les rouages du système de l’intérieur : si quelque chose clochait dans l’architecture céleste, il devait bien être possible d’y remédier. Après tout, quel sens aurait eu l’existence même du Bien si celui-ci n’était pas en mesure de réparer ce qui était brisé ?


Cette résolution l’avait occupé durant près de trois ans.


Ce n’était pas une mince affaire. Les appels des mortels, leurs prières, leurs suppliques et parfois leurs cris les plus désespérés résonnaient sans cesse dans son esprit d’Archange ; une rumeur constante, oppressante, qui ne cessait jamais tout à fait et dont il devait apprendre à détourner son attention pour ne pas sombrer dans une compassion paralysante. C’était ainsi que fonctionnaient les autres anges. On ne pouvait maintenir l’ordre du monde si l’on prêtait l’oreille à chaque tragédie humaine. Aziraphale s’était donc appliqué à les ignorer.


Il s’était néanmoins surpris à se demander si ce n’était pas exactement ainsi que l’on finissait par devenir semblable au Gabriel d'antan : indifférent. Peut-être que si l’on parvenait assez longtemps à étouffer les souffrances de l’humanité, on finissait par devenir sourd à son existence même. Il avait tenu bon pendant deux ans, neuf mois et neuf jours.


Deux jours plus tôt, dans un bref moment de folie – à moins que ce ne soit dans un excès d’humanité – il avait décidé qu’il était de sa prérogative de mettre Mort et les trois autres cavaliers au chômage technique. Alors que partout les murmures rances de la troisième guerre mondiale couraient, Aziraphale qui entendait, plus fort que jamais – depuis que des pouvoirs archangéliques supérieurs lui avaient été confiés – les lamentations de tous les malheureux subissant les affres des conflits armés, avait fini par céder. Après de longs mois de résistance, il avait intercédé. 


D’abord, cela n’avait été qu’une broutille.


Une fillette tuée au Moyen-Orient dont les supplications paternelles l’avaient heurté de manière un peu trop abrupte. Il n’avait pu sauver Wee Morag de ses blessures, des siècles auparavant, dans ce maudit sépulcre écossais… mais maintenant ? Il disposait de possibilités presque illimitées en matière de miracle. Il sentait des millions de lazaris fourmiller sous ses ailes : à présent ses pouvoirs se révélaient similaires à ceux de La Toute-Puissante en personne.


Une fillette. Juste une… qui donc le remarquerait ? Et, si cela était remarqué, qui le lui reprocherait ?


Après ce qui n’avait été qu’un clignement d’œil divin, l’enfant suppliciée s’était relevée saine et sauve dans le giron de son père.


Juste une petite fille.


Qui – à part le géniteur incrédule mais fou de bonheur – noterait le côté surnaturel de la survie d’une enfant dans le capharnaüm ambiant ?


Aziraphale avait savouré ce petit larcin avec le même délice secret que celui avec lequel il aurait dégusté une pâtisserie trop riche, accompagnée d’une tasse de thé de la meilleure facture. Juste un plaisir coupable.


Et une excellente action pour quiconque doté d’un minimum d’empathie… qui sauve une vie, sauve le monde.


Personne n’en saurait jamais rien.


Quelques heures plus tard, voyant que nul ne venait lui demander de comptes, il s’était cependant dédit de son propre serment. Brûlant les lazaris par les deux bouts, il ressuscita des dizaines, puis des centaines d’enfants tombés sous les bombes en quelques claquements de doigts.


Crowley aurait été fier de lui : sous ses airs rogues, le démon avait toujours eu le cœur tendre quand il s’était agi de jeunes âmes.


Puis, envahi par une sensation glorieuse en constatant l’étendue de son pouvoir de résurrection et incapable de se satisfaire de cette victoire partielle sur la Faucheuse, Aziraphale prit une décision radicale. Ne pouvant plus supporter les murmures d’endeuillés implorant le retour de leurs proches, l’Archange Suprême stoppa tout.


Le Commandeur des légions célestes ressuscita tous les mortels ayant eu le bon goût de mourir dans les six jours précédents. Des centaines de milliers d’âmes furent remises sur pied.


Et puisqu’il en était rendu à ce point, il utilisa une quantité phénoménale d’énergie céleste pour congédier les quatre cavaliers.


Guerre. Famine. Pollution. Mort. Tous mis hors d’état de nuire.


Mort avait pris la peine de lui rendre visite.


Le cavalier avait déposé sa faux sur son bureau avec un claquement lugubre, le remerciant pour ces vacances impromptues avant de lui asséner un « À BIENTÔT » courtois qui avait glacé les sangs que ne possédait pas sa corporation céleste.


L’émoi qui s’ensuivit au Paradis fut considérable. Michael et Uriel exigèrent sa destitution immédiate ainsi que son effacement du Livre. Le Métatron, cependant, balaya la cabale d’un simple geste de main, susurrant que tout cela faisait évidemment partie du Plan ineffable et constituait un passage obligé si l’on voulait que les projets de Dieu adviennent.


À ce moment, Aziraphale aurait dû sentir le collet finir de se serrer autour de sa gorge… À la place, il se rengorgea : presque pour la première fois en plus de deux ans, il fut traversé par la fugitive certitude d’avoir exactement fait la bonne chose en acceptant la proposition du Métatron.


Quelle bêtise !


Ce ne fut qu’avec un léger temps de retard – embarrassant, pour un fin connaisseur des Saintes Écritures – qu’il comprit ce qui venait de se jouer.


« Car l’Éternel a parlé. Que les morts revivent ! Que les cadavres se relèvent ! Réveillez-vous et tressaillez de joie, habitants de la poussière ! »*


Il voulut revenir en arrière et tout annuler… il n’y parvint pas : panne sèche de lazaris. Comme c’était commode ! Ainsi se tissait la toile du destin.


Agnès Barge l’avait annoncé après tout. Le dénouement présagé n’était guère différent de celui qui avait été prévu lors de la première Apocalypse : la fin des temps. Les légions infernales affrontant l’armée céleste jusqu’à ce qu’un vainqueur émerge ; puis la destruction de l’univers et l’élévation des âmes de toutes les créatures sacrifiées vers le Paradis – ou leur chute vers les Enfers.


Contraint et forcé, Aziraphale avait laissé les choses se dérouler et assisté à la suite des événements avec un sentiment croissant d’irréalité.


Sur Terre, personne ne mourait plus depuis deux jours. Par la grâce de l’Archange Suprême. Par la faute d’Aziraphale.


Et l’humanité – immortelle, soudain délivrée de la moindre conséquence – se comportait exactement comme on pouvait s’y attendre. Les terriens faisaient strictement n’importe quoi. Ils proliféraient à une vitesse vertigineuse, consumaient leur planète avec une efficacité remarquable et s’enfonçaient dans toutes sortes de dérives grotesques ou inquiétantes. Des kyrielles d'entre eux paraissaient persuadés que, devenus invulnérables, ils n’avaient plus la moindre raison de faire preuve d’un minimum d’égards. Que ce soit envers leurs semblables, aussi bien qu'à leur propre encontre.


Aziraphale, dépassé par l’ampleur de la situation, n’avait entrevu qu’une solution : leur retirer le libre arbitre… Le Métatron l’en avait dissuadé in extremis avec patience et bonhommie ; ce serait une erreur, lui avait-il doctement expliqué. Une solution bien meilleure existait : offrir à l’humanité un nouveau Messie.


Selon le Scribe Céleste, son apparition apaiserait les foules et lui permettrait de guider les humains dans ce monde soudain privé de la Faucheuse. Warlock deviendrait une boussole morale. Une figure autour de laquelle la confusion humaine pourrait se résorber.


Il se tenait là lorsque le Métatron conclut la transaction avec Thaddeus Dowling : un simple contrat financier faisant de Warlock le Nouveau Messie. Le contrat fut signé.


Et, presque immédiatement, la Voix de Dieu informa Aziraphale d’un point de détail qu’il avait jusque-là omis. Si les humains ne parvenaient pas à accepter ce « cadeau » – s’ils choisissaient de crucifier Warlock comme ils l’avaient fait jadis pour son prédécesseur – alors l’heure du Jugement dernier sonnerait. Implacable. La dernière bataille commencerait et le Second Avènement marquerait le véritable redémarrage de l’Apocalypse…


Il avait ratifié cela. Pire, il avait, par son arrogance démesurée, causé les événements rendant nécessaire la ratification.


Et maintenant les orgues n’arrêtaient pas de scander leur terrible petit air. Les décisions avalisées par Aziraphale depuis qu’il siégeait en tant qu’Archange Suprême n’avaient été que les fils d’une tapisserie dont il n’avait pas perçu à temps le motif final.


Où avait-il fait erreur ? Quelle était sa responsabilité dans tout le désastre annoncé qui s’organisait maintenant sous son « commandement » ? Quelles autres manœuvres aurait pu tenter celui qui était supposé être la plus haute dignité stellaire – en dehors de la Très-Haute, toujours aux abonnés absents – au Paradis ?


Aziraphale s’était fait piéger et plumer comme un Séraphin de septième classe : il avait enchaîné les décisions calamiteuses. Toutes avaient-elles été soufflées par le Scribe ou certaines étaient-elles le fruit de sa propre vanité ?


Mais à quoi bon continuer à lutter contre l’Ineffable Plan ?


C’était sans doute précisément pour cela que Le Métatron l’avait choisi : sa compassion, sa volonté obstinée de faire le Bien, quitte à agir de manière hérétique. Et surtout sa fierté. Il avait senti qu’Aziraphale ne voudrait pas abandonner la mission confiée sans se battre. Avait perçu qu’il rechignerait à admettre s’être trompé, avant qu’il ne soit réellement trop tard.


C’est toujours trop tard.


« L’orgueil précède la chute, et l’arrogance précède la ruine. »*


Et maintenant, il en était rendu là.


Archange Suprême désœuvré et Commandeur des légions célestes impuissant. Sur le sentier de la Guerre – lui qui avait tenté de La mettre définitivement hors d’état de nuire – en charge de la plus puissante armée d’immortels, alors qu'il ne s’était au grand jamais senti l’âme d’un soldat.


Et il était largement responsable du chaos qui commençait à s’organiser sous son égide.


Depuis que le Métatron avait quitté son bureau pour s’en retourner à ses sombres projets, Aziraphale suppliait Dieu, avec toute la ferveur qu’il possédait encore. L’implorant de le changer en statue de sel, si c’était le tribut à payer, mais de réparer ses bévues.


Sans succès.


Écrasé par le poids de ses fautes, Aziraphale sentit alors la tentation de renoncer l’envahir. Après tout, c’était la volonté de Dieu et de sa Voix : le Jugement dernier. Le tourment éternel des mécréants. Le Paradis sur Terre pour les justes.


Si c’était cela que Dieu voulait, ainsi soit-il. Aziraphale ne lutterait pas davantage contre le Grand Plan. Et s’il n’y comprenait rien à l’aspect cruel de celui-ci, c’est que cela devait être ineffable.


À cette conclusion la musique sembla encore enfler.


Puis un curieux accroc survint dans la mélodie. Une poignée de notes incongrues et discordantes émergèrent, perçant les harmonies glorieuses de l’instrument que l’Archange Suprême avait en ce moment en horreur.


Une voix chargée d’une émotion désespérée. Une voix qui, l’espace d’un instant, fit taire tout le reste.


« Who wants to live forever ? »


Aziraphale se figea.


La chanson surgie par surprise s’était éteinte de manière aussi brusque qu’elle n’était apparue ; l’Archange avait néanmoins immédiatement reconnu le groupe à la manœuvre et, s’il ne s’expliquait la fugitive irruption du morceau, il n’avait aucun doute sur sa provenance : il avait suffisamment entendu les notes de Queen surgir de l’autoradio de la Bentley de Crowley, pour les reconnaître sans l’ombre d’une hésitation.


Interloqué face à cette hallucination auditive, il ferma les yeux.


Who wants to live forever ?


Il n’était pas sûr que beaucoup d’humains méritent un tourment éternel. Pas plus qu’il n’était certain qu’un infini Paradis sur Terre soit une perspective enviable. Crowley avait supputé – un jour où il avait consommé une quantité astronomique des breuvages alcoolisés dont il était si friand – que ce qui faisait la valeur de la vie humaine, c’était peut-être sa brièveté.


Crowley.


La réalisation le frappa soudain.


Il avait prié la mauvaise personne.


Le plus fragile des espoirs se leva en lui, étouffant un peu de sa panique.


Alors l’Archange Suprême – bien déterminé à démissionner – surfa sur les ondes jusqu’à arriver à bon port. Il glissa un unique message sur la seule fréquence qui l’intéressait. Un message si curieux que, même s’il était capté, nul autre ange ou démon ne risquait d’en tenir compte.


« Wazemmes, dernier bistro avant la fin du monde, 10/05/26… aide-moi. » [2]


Il allait une dernière fois chercher à contredire les projets de la Toute-Puissante. Parce que c’était ce qu’il pensait Juste et Bien. Et tant pis si cela signait une nouvelle plongée dans les méandres les plus sinueux de l’hubris.


°°°°


Très loin de là, Crowley conduisait sa Bentley à toute allure – comme il se devait – lorsqu’une voix familière s'éleva de l’autoradio, coupant celle de Freddie Mercury. Le Démon resta un instant parfaitement immobile – la voiture ne continua sa course infernale que mue par sa volonté propre –, la bouche stupidement entrouverte. Un message tombé du ciel, au sens le plus littéral.


Coi, il laissa un son intermédiaire entre « Ngk » et « quoi » jaillir de ses lèvres. Le solo endiablé de Brian May résonnant dans l’habitacle de la Bentley fut la seule réponse qu’il obtint.


Il secoua la tête incrédule. Comment cet emplumé osait-il ?


L’angelot l’avait abandonné et laissé sans le moindre signe de vie depuis près de trois ans. Il l’avait laissé sans un embryon de nouvelle et – alors que depuis deux jours, les huiles du Paradis avaient visiblement jugé que c’était l’heure idéale pour jouer les nécromants et accorder la vie éternelle à toute la création – il choisissait finalement de le recontacter ? Après que lui et ses petits copains eurent fichu une innommable pagaille sur Terre ?

La brusque requête était pour le moins cavalière. Effrontée même. Pourtant, Crowley ne pouvait même pas envisager une seconde – que ce soit par jeu ou par dépit – de refuser son aide à Aziraphale : pas en ayant perçu le désespoir dégoulinant du ton habituellement enjoué de son ami.


Il écrasa sa fierté en même temps que la pédale de frein. Point d’orgue !


Et il changea de trajectoire. Ravalant sa rancœur face aux longues semaines de silence durant lesquelles il n’avait fait que ressasser ses regrets, le démon à langue serpentine décida d’effacer l’ardoise. Au moins temporairement. Puis il fit quelque chose qu’il ne faisait habituellement jamais lorsqu’il roulait : il coupa la musique et baissa les vitres.


Dans l’air ambiant, Crowley entendit résonner un trille de rossignol. À moins qu’il ne plût à son esprit de se l’inventer.


Après tout, il était doté de ce qu’aucun autre démon ne possédait : de l’imagination.


Et parce que déjà celle-ci s’emballait à la recherche d’une issue pour les tirer d’un guêpier dont le Démon ne savait pourtant rien, tout ne paraissait plus soudain si mauvais. Il restait peut-être encore quelque chose à sauver.


Quelque part dans l’ombre, le Saint-Esprit soupira d’aise : pour la fin de cette histoire, il envisageait de très Bons Présages.


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Notes :


*Phrases respectivement tirées d'Isaïe 26:19 et de Proverbes 16:18-33 (La bible Segond 21)


[1] Cet OS se déroule le 08 mai 2026... soit 2 ans, 9 mois et 11 jours après le 28 juillet 2023 (jour où a été diffusé le final de la S2 de GO).


[2] Wazemmes est un quartier de Lille… ville où on peut trouver un bar geek appelé « Le dernier bar avant la fin du monde » (en réf au « Dernier pub... » de la trilogie Cornetto, eh oui :p). Alors, pourquoi Aziraphale donne spécifiquement RDV à Crowley à cet endroit ? Vous le découvrirez peut-être en lisant l’OS que je prévois de publier le 10/05/26. Vais-je réussir à remplir un délai auto-imposé ou vais-je, encore une fois, lamentablement échouer ? Les voix de la Toute-Puissante sont impénétrables (non, je ne parle pas de moi, même si ce serait raccord avec le thème de l'Orgueil). Et, il se trouve (aussi) qu'une certaine personne m'a réclamé (il y a un moment) un diner typique du Nord pour Azi' et Crowley ;)


Voilà, recueil bouclé, j'avais en tête de faire porter le péché d'Orgueil à Aziraphale dès que je me suis lancée sur ce défi, mais je voulais le faire d'une manière très spécifique… Complexe de Dieu ? Oui… avec un trop plein de bonté et d'altruisme ;)


Peut-être à bientôt, amis (enfin, plutôt amies par ici :p) présagistes !


Ps : j'avais un peu la chanson de Gainsbourg en tête quand je rédigeais cet OS, mais Aziraphale est définitivement trop gentil pour qu'on lui attribue une "mémoire de scélérat"... quand bien même les orgues remettraient ça.


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