Tirer les marrons (et les manuscrits) du feu

Chapitre 1 : Burn after reading

Chapitre final

4889 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 10/08/2025 18:51

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de juillet - août 2025 : « Incendiaire ».

 

J’ai choisi pour ce défi un fandom que je connais bien, parce que j’avais en tête de raconter un incendie historique avec le point de vue de l’un ou l’autre de nos deux zozos. J’hésitais entre Alexandrie, Rome et Londres, lorsque j’ai eu la révélation : dans un autre roman, on assiste à l’incendie d’une bibliothèque, à la suite d’une série de meurtres qui semble liée à l’Apocalypse… et il s’agit d’un de mes romans (et d’une de mes adaptations en film) préféré(e) ! Problème numéro 1 : j’ai écrit cette histoire en vadrouille loin de la France et donc loin de mes livres, si bien que j’étais dans l’impossibilité de vérifier la chronologie complexe du roman. Problème numéro 2 : nous avons fait refaire chez nous le sol de notre salon (ma vie est fascinante, je sais), et pour ce faire nous avons dû déménager à l’étage l’intégralité du contenu de ma bibliothèque. Quand je suis rentrée pour une journée la semaine dernière avant de repartir, j’ai essayé de retrouver Le nom de la rose quelque part dans les quelque 2000 livres bien alignés en tas les uns devant les autres dans la chambre d’amis… avant de renoncer. Cette histoire n’est donc pas vraiment un crossover. Si j’avais eu le livre sous le coude, j’aurais pu tisser davantage de liens entre les deux histoires et notamment entre les personnages de l’un et de l’autre récit, mais ne l’ayant pas, je me suis contentée d’allusions aux événements qui se produisent dans le roman d’Umberto Eco, que je vais résumer ici en quelques mots pour plus de clarté.

 

Nous sommes en Italie au début du XIVème siècle, dans une abbaye qui doit accueillir bientôt plusieurs moines d’ordres différents, ainsi qu’une délégation papale, afin de débattre de l’épineuse question : le Christ était-il pauvre (et, par conséquent, l’Église devrait-elle être pauvre) ? Parmi ces moines, un franciscain, frère Guillaume de Baskerville, sorte de Sherlock Holmes des temps médiévaux, et son novice Adso de Melk. Petit problème : peu avant l’arrivée de la délégation, des morts mystérieuses ont lieu dans l’abbaye, des morts qui ne sont pas sans rappeler le texte biblique de l’Apocalypse et notamment les sept trompettes annonçant une série de catastrophes avant le Jugement Dernier. J’aurais voulu raconter comment Crowley et Aziraphale, envoyés là-bas pour une tout autre raison (faire aboutir / faire échouer la rencontre), se seraient alliés à Guillaume dans son enquête et auraient craint l’imminence de la véritable Apocalypse (700 ans en avance, mais bon, il y a de quoi coller les miquettes, je pense). J’ai renoncé à tout cela et j’ai préféré situer mon histoire à la fin du roman, une fois que tout est révélé, le coupable et son mobile, une fois que l’incendie est en marche et que rien ni personne ne peut plus l’arrêter. Il faut donc imaginer que notre ange et notre démon préférés se sont retrouvés mêlés à cette histoire et qu’ils arrivent dans la bibliothèque au moment où elle commence à brûler. Des notes de bas de page indiqueront ce qu’il y a à savoir sur l’intrigue du Nom de la rose au fur et à mesure de l’histoire si cela vous intéresse.

 

 

Tirer les marrons (et les manuscrits) du feu [1]

 

   

– Ne t’occupe pas de moi ! Les livres ! Sauve les livres !

Un escalier de bois que les flammes finissaient de dévorer s’écrasa devant Crowley, lui coupant toute possibilité de rejoindre Aziraphale sans risquer de s’égarer dans les méandres fumants du labyrinthe. Le démon siffla un juron qui alla se perdre dans le crépitement du feu et jeta un rapide regard circulaire. La retraite vers le scriptorium était à présent impossible, l’incendie s’étant propagé à une vitesse proportionnelle à la quantité de matériaux inflammables entreposés dans cette foutue bibliothèque. Un cri d’agonie, quelque part sur la droite, lui indiqua que l’auteur de ce méfait avait rencontré son ultime destin. Bien fait, songea Crowley en essuyant la sueur qui lui coulait le long du front. Il espérait que la mort n’avait pas été trop clémente envers le pyromane décérébré qui s’était fait passer pendant des années pour le plus sage des moines de cette abbaye. [2]

– JE NE CONNAIS NI LA CLÉMENCE NI LA VENGEANCE.

Crowley sursauta. A côté de lui était apparue une haute silhouette encapuchonnée, qui se penchait vers lui pour le scruter de ses yeux sans fond, sans animosité mais sans bienveillance non plus.

– On est bien d’accord, marmonna le démon, vous êtes venu tout seul ? [3] Vos petits copains ne sont pas avec vous, hein ?

Si la Mort avait eu des sourcils, il les aurait probablement froncés, mais il n’en avait pas. C’est un point auquel on ne pense pas souvent, mais il est très difficile d’exprimer, par sa physionomie, une émotion aussi complexe que la perplexité lorsque l’on est une personnalité anthropomorphique incarnée dans un squelette de deux mètres de haut. Il se contenta donc de répéter en instillant une bonne dose d’incompréhension dans le ton qu’il choisit d’employer, en marquant ostensiblement les guillemets :

– MES « PETITS COPAINS » ?

Crowley s’était emparé au petit bonheur la chance d’une pile de livres posée sur une table tout en se demandant pourquoi, par l’enfer, il obéissait à cet emplumé alors qu’il n’en avait strictement rien à foutre, de ses fichus bouquins. Tout ce qui lui importait, c’était de mettre Aziraphale (et, accessoirement, lui-même, quoiqu’il ne fût pas réellement en danger dans cette fournaise) à l’abri, le feu n’étant pas l’élément de prédilection des anges. Cependant, lorsqu’il releva les yeux vers le rideau de flammes qui le séparait de son céleste acolyte, il ne put distinguer la moindre silhouette. Il espéra qu’Aziraphale avait eu la présence d’esprit, après s’être chargé d’autant de manuscrits qu’il le pouvait, de déguerpir fissa. Connaissant son sens de l’auto-préservation, il en doutait fortement, mais rien n’empêche d’espérer, n’est-ce-pas ?

– Les autres cavaliers, précisa Crowley en essayant d’éviter le regard de son interlocuteur. Vous êtes juste venu pour Jorge ou bien l’Apocalypse a commencé ?

– JE SUIS VENU SEUL, confirma la Mort. L’APOCALYPSE N’EST PAS POUR TOUT DE SUITE.

Le démon s’autorisa un soupir de soulagement. Il y avait presque cru, malgré l’absence totale d’ordres en provenance du Paradis comme de l’Enfer. Ce type, là, Ubertin de Casale, était complètement timbré, mais il possédait un pouvoir de persuasion si fort que non seulement les humains l’avaient cru, mais encore les créatures supra-humaines qu’ils étaient, lui et son alter ego angélique, s’étaient laissé inquiéter par ses citations bibliques inspirées. De fait, la concordance des meurtres et de la description des événements déclenchés par le son des trompettes était troublante : d’abord la tempête de grêle durant laquelle Adelme s’était suicidé, puis Venantius jeté dans la jarre de sang, Béranger noyé dans son bain, Séverin le crâne fracassé par l’astrolabe, et jusqu’à Malachie qui, empoisonné, avait murmuré dans son délire que le livre avait « le pouvoir de mille scorpions »… [4]

Il secoua ses pensées éparses.

– Bon, c’est pas que je m’ennuie, mais je vais y aller, annonça-t-il en calant les livres contre sa hanche.

Son macabre interlocuteur inclina poliment la tête.

– NOUS NOUS REVERRONS, affirma-t-il. VOUS M’INTÉRESSEZ BEAUCOUP, VOUS ET VOTRE… COMPLICE.

Crowley frissonna malgré la chaleur intense. Refusant d’interroger la Mort sur l’intérêt qu’il leur portait, il lui adressa un signe de tête poli puis se précipita dans le torrent de flammes qui s’écoulait dans un flot ardent entre lui et la sortie. S’il enveloppait soigneusement les livres dans les replis de son inconfortable robe de bure (se faire passer pour un bénédictin afin de pouvoir accéder à l’abbaye avait été moyennement amusant, mais la tenue s’avérait pratique en fin de compte, assez large pour protéger les manuscrits), peut-être parviendrait-il à les tirer du feu sans trop de problèmes.

En espérant qu’Aziraphale soit parvenu à en faire autant sans son aide, et qu’il ne soit pas revenu pour essayer d’en sauver davantage.

Encore une fois, il paraît que l’espoir fait vivre.

.

– Aziraphale !

Le rugissement de l’incendie couvrait le son de sa voix, emplissait ses oreilles, faisait trembler l’air autour de lui, tandis que les cendres et les étincelles portées par le vent froid de la nuit l’empêchaient de distinguer les alentours malgré la protection de ses lunettes teintées qui avaient tant intrigué frère Guillaume la veille. [5] Il avait traversé le labyrinthe en aveugle, évité d’un petit miracle un mur qui menaçait de s’effondrer sur son chemin, trébuché dans des trous qui, s’ouvrant sous ses pieds sur des lacs de feu, lui avaient rappelé certains coins peu réjouissants de l’Enfer – et avait enfin débouché dehors, à l’air libre, au pied de l’Édifice, sans savoir par quel nouveau miracle il s’était retrouvé là.

Des moines accouraient, criaient, organisaient une chaîne humaine pour acheminer des seaux d’eau vers le lieu du désastre, mais leurs louables efforts se perdaient dans l’inextinguible fournaise qu’était devenue la bibliothèque, par le fait d’un seul homme que sa folie avait conduit à s’empoisonner lui-même pour que pérît avec lui son stupide secret.

– Aziraphale ! cria-t-il un peu plus fort, avalant au passage bonne quantité de cendre brûlante.

Il regarda autour de lui, éperdu. Il n’avait pas porté tous ces bouquins jusqu’ici pour se rendre compte que l’ange n’était pas ressorti de son côté. C’était hors de question. Aziraphale devait être là pour admirer à quel sacrifice il avait consenti – le bas de sa robe de bure avait brûlé, et il était certain d’avoir laissé au moins deux mèches de cheveux roussies dans l’aventure, comme si la tonsure qu’il avait été contraint d’adopter pour s’infiltrer dans l’abbaye ne suffisait pas.

Et soudain, Aziraphale fut à côté de lui, sa robe blanche déchirée, trouée, tachée de suie, les cheveux noircis et en désordre, le visage ruisselant de sueur et de larmes. Le démon n’eut pas le temps d’exprimer son soulagement car il s’aperçut avec stupéfaction que l’ange repartait avec une ardeur désespérée en direction du brasier infernal qui illuminait le ciel nocturne. Laissant tomber à terre tous les livres qu’il avait ramassés, il saisit son « complice » par les épaules.

– Ça va pas, non ?

Aziraphale se débattit maladroitement.

– Lâche-moi, il faut que j’y retourne !

– Ça ne sert à rien ! hurla Crowley. Tout a brûlé, il ne reste plus rien ! Tu ne vas pas risquer ton corps humain pour des livres ! Je te rappelle que le feu peut te désincorporer !

Des sanglots dans la voix, l’ange fixait douloureusement l’Édifice :

– Toute cette connaissance perdue… Tous ces efforts réduits en cendre…

Une pierre se détacha du mur extérieur et s’écrasa, fumante, à leurs pieds. Désignant les livres qu’il avait jetés à terre, Crowley tenta une diversion :

– Prends-en la moitié et allons les mettre à l’abri avec les tiens !

Hébété, Aziraphale reçut sans broncher la dizaine d’ouvrages probablement précieux que Crowley lui fourra dans les bras ; ils exécutèrent, au grand soulagement du démon, une prudente retraite vers un talus enneigé où semblaient les attendre les quelques manuscrits que l’ange avait réussi à sauver du feu – une cuiller d’eau puisée à même l’immense océan…

– Même pour moi, ce serait trop dangereux maintenant, affirma le démon tandis que son comparse se retournait à nouveau, comme irrésistiblement attiré par le bâtiment en flammes. Et surtout, il n’y a plus rien à sauver…

– Tu ne peux pas comprendre, murmura Aziraphale, tu n’étais pas là à Alexandrie…

Crowley soupira. Non, il n’avait pas été là à Alexandrie et il le regrettait. Il était arrivé quelques jours après l’incendie et avait trouvé l’ange dans une mauvaise taverne qui servait du mauvais vin, en proie à une stupeur alcoolique avancée qui avait dû nécessiter la visite de beaucoup, beaucoup, beaucoup de tavernes où on avait dû lui servir beaucoup, beaucoup, beaucoup de verres de vin avant qu’il en arrive à cet état d’éthylisme.

– C’est vrai, je n’étais pas là, mais je ne crois pas que j’aurais pu faire grand-chose de plus que toi si j’y avais été.

A part être avec toi, pensa-t-il, et t’aider à surmonter tout ça un peu plus facilement – mais il se garda bien de prononcer ces mots à voix haute. On a sa fierté, et quand on est un démon supposément cruel et sans pitié, qui se réjouit du malheur d’autrui, on ne peut pas se permettre ce genre de déclaration mièvrement sentimentale.

– Ce n’est peut-être pas vraiment l’Apocalypse, mais pour moi, d’une certaine façon, ça l’est, poursuivit Aziraphale en s’essuyant les yeux.

Crowley se tut. Il savait bien ce que ressentait l’ange, car il le ressentait lui-même, quoique avec moins de force que lui, car sa sensibilité avait été émoussée par son cynisme au fil des siècles.

– Tous ces meurtres… toutes ces morts inutiles… et maintenant les livres… Comment les humains peuvent-ils ainsi détruire l’œuvre de Dieu ?

– Peut-être parce que Dieu a enraciné en eux ce modèle ? suggéra Crowley qui avait déjà réfléchi à la question de nombreuses fois. Enraciné, c’est le mot... Une des premières histoires qu’apprennent les croyants est celle de l’arbre de la connaissance. Le fruit défendu. En substance, que dit Dieu aux humains ? Que la souffrance, que l’abandon, que le châtiment, proviennent de la connaissance. Comment s’étonner que des hommes cherchent à reproduire la punition qui a été celle d’Adam et Eve ?

– Ça ne s’est pas passé comme ça ! protesta Aziraphale. Tu le sais bien…

– Moi, oui, mais eux ? rétorqua le démon en esquissant un geste vers les moines qui, agenouillés devant l’Édifice, avaient délaissé leurs seaux inutiles pour la prière (qui, il le savait bien, ne serait pas plus efficace). Des hommes ont écrit cette histoire, d’autres l’ont lue, et il s’en est toujours trouvé pour désirer la connaissance et le savoir, et une fois qu’ils ont acquis l’un et l’autre, ils se sont empressés de les interdire aux autres, comme Dieu les avait interdits aux premiers humains. Ceux qui ont le pouvoir se prennent pour Dieu et essayent de reproduire ses interdictions et ses châtiments. C’est désolant, mais c’est comme ça et je ne crois pas que ça puisse vraiment changer.

– Ce moine a tué quatre de ses frères et il nous aurait tués aussi dans l’incendie s’il l’avait pu ! Et frère Guillaume avec, et son novice aussi, qui n’est responsable de rien ! s’indigna naïvement l’ange.

Crowley haussa les épaules. Il s’était déjà fait ce genre de réflexion des centaines de fois, car il lui avait été donné de voir à l’œuvre la soif de pouvoir des hommes des centaines de fois. Face à l’attrait de la puissance, la morale n’était rien. Comme Aziraphale, il en avait été révolté, puis il avait compris que cela ne servait à rien.

– Je n’ai même pas eu besoin de le tenter, dit-il en essayant de ne pas paraître trop amer (et en échouant lamentablement). Ce frère Jorge… il n’a pas eu besoin de moi ni d’aucun autre démon pour faire ce qu’il a fait. Il était tellement convaincu de la justesse de ses croyances qu’il était prêt à faire n’importe quoi pour empêcher les autres d’avoir accès à son secret. Et quel secret ! Comme si lire le second tome de la Poétique était un péché ! Tant qu’il y aura sur Terre des hommes comme lui, ou comme ce Bernardo Gui [6] qui a été si prompt à juger sans rien savoir et à dispenser la mort au nom d’une justice divine complètement absurde, je n’ai pas de souci à me faire en tant que démon : mon travail sera toujours fait, et bien fait, sans que j’aie besoin de lever le petit doigt…

– Je sais que tu n’es pas capable de faire ce genre de choses.

– Quel genre de choses ? demanda Crowley, à qui une partie de la conversation avait visiblement échappé.

Était-ce le reflet des flammes qui dansait sur les joues de son interlocuteur ou bien ce dernier avait-il rougi ?

– J’ai bien vu… je sais que tu ne tentes pas les humains de cette façon. Que tu ne cherches pas à les faire s’entre-tuer. Je me souviens très bien de ce qui s’est passé chez Job. Comment tu as sauvé non seulement les enfants, deux fois, mais aussi les chèvres.

Le démon ricana pour masquer son embarras. Il lui en coûtait d’avoir été pris par un ange en flagrant délit de… de pitié, de bonté ? Le fait est que, même en possession d’un permis divin, il n’avait jamais tué. [7] Il s’était simplement arrangé pour que cela ne se sache pas en bas lieu. Le seul et unique dépositaire de ce terrible secret qui aurait pu lui valoir un aller simple pour une bassine emplie d’eau bénite était cet étrange compagnon que le destin (ou toute autre entité plus ou moins bienveillante et dépourvue d’affinités avec le Paradis comme avec l’Enfer) avait placé sur son chemin dès le premier jour, et même avant que n’existât la notion même de jour.

– Tu as aussi pu remarquer cette fois-là que mettre le feu ne m’effrayait pas, déclara-t-il pour tempérer la déclaration d’Aziraphale et tenter de regagner au moins une once de sa dignité de démon.

Pendant un instant dansèrent devant ses yeux les flammes d’un autre incendie, un incendie auquel le ciel avait donné sa bénédiction. Qu’en pensait Dieu ? se demanda-t-il soudain. Il ne lui semblait pas possible qu’Elle pût trouver juste ce déferlement de violence et de haine, d’intolérance et d’obscurantisme dont Aziraphale et lui-même étaient en ce moment même les témoins impuissants. Pourquoi ne se manifestait-Elle pas ? Il refusait de croire qu’Elle eût été à l’origine de la malédiction qui s’était abattue sur Job, comme il refusait de croire que des hommes comme Jorge exécutaient Sa volonté. Le permis avait été signé par Métatron en personne (ou plutôt en esprit), mais l’idée sentait à mille lieues son Sandalphon ou, plus probablement, émanait de ce pompeux abruti imbécile de Gabriel. Quelque part, au fond de lui, bien enfouie à l’abri de l’inquisition de ses pairs, dormait l’idée doublement hérétique, aux yeux d’en bas comme d’en haut, que Dieu ne les avait pas abandonnés volontairement et qu’Elle approuvait d’une certaine façon l’étrange duo qu’il formait avec Aziraphale, ainsi que leurs efforts parfois conjoints, souvent maladroits et toujours sincères, pour contrer les plans étrangement similaires de l’Enfer et du Paradis, préserver ce monde imparfait et ses habitants non moins imparfaits de l’Apocalypse qui les menaçait à plus ou moins long terme. [8]

La voix de son comparse le tira de ses réflexions.

– Tu étais obligé de justifier ton salaire. Incendier la maison de Job, tenter un pauvre ange sans défense avec de la nourriture et de l’alcool…

Le démon se tourna brusquement vers Aziraphale et, voyant la malice pétiller dans ses yeux, il s’autorisa un sourire.

– Qu’est-ce que tu vas faire de tous ces bouquins ? demanda-t-il en désignant le tas répandu à leurs pieds. Je te préviens, je n’en veux pas, je n’ai pas la place chez moi.

– Je crois que tu as malheureusement raison. Ce genre de choses (l’ange désigna d’un mouvement du menton le brasier d’où s’envolaient des étincelles rougeoyantes, comme autant de signaux de détresse aussi vite éteints qu’allumés) risque de se reproduire, tant que les hommes ne comprendront pas que la connaissance devrait être précieusement préservée et universellement partagée. Je crois que je vais essayer de faire faire le maximum de copies du maximum de textes pour les mettre en lieu sûr au fur et à mesure, afin de les conserver au cas où… au cas où les humains ne seraient pas en mesure de le faire, ou ne voudraient pas le faire eux-mêmes. Qu’est-ce que tu en penses ?

Crowley n’en pensait pas grand-chose. Il avait accueilli l’invention de l’écriture avec enthousiasme, tout comme il s’était enflammé (sans mauvais jeu de mots) pour toute découverte, tout progrès, toute innovation qui, selon lui, prouvait la supériorité des humains sur les anges et sur les démons ; mais il ne vouerait certainement pas son existence à une tâche aussi fastidieuse et ingrate que « la préservation du savoir ». Cependant, la lueur qui brillait à nouveau dans l’œil d’Aziraphale le poussa à approuver son idée avec autant de ferveur qu’il le pouvait :

– C’est une excellente idée. Et tu sais ce qui serait encore mieux ? ajouta-t-il tandis que le concept prenait forme dans son esprit. Une machine qui permettrait de faire plusieurs copies d’un texte plus rapidement et plus sûrement qu’à la main. Ce serait forcément plus difficile à détruire si on avait, mettons, cent ou, soyons fous, mille copies de la Poétique d’Aristote au lieu de la dizaine de manuscrits, pour certains bouffés par les rats, qui existe actuellement ! Qu’est-ce que tu en penses ?

– C’est une excellente idée, répondit l’ange avec tout l’enthousiasme qu’il parvint à rassembler de son côté pour une idée qui devait lui paraître parfaitement saugrenue.

Vraiment, ils se complétaient bien.

Peut-être – bien qu’il sût que cette pensée n’était, comme beaucoup d’autres, qu’un espoir aussi fragile qu’un parchemin face à un mur de flammes – tout cela faisait-il partie du « plan ineffable » dont Aziraphale ne cessait de lui rebattre les oreilles.

Peut-être.

 

   

[1] Oldie avait proposé « Le nom de l’arrose » comme titre, et je l’adore, mais il aurait fallu que je parle davantage des efforts pour éteindre l’incendie… et ça n’était pas le cas. Je me suis donc rabattue sur un petit proverbe détourné.

[2] Les meurtres sont perpétrés par le vénérable frère Jorge, le plus âgé des moines bénédictins de l’abbaye, aveugle et persuadé d’agir au nom de Dieu. L’abbaye possède en effet une splendide collection de manuscrits enluminés, jalousement conservés au cœur d’une bibliothèque gigantesque conçue comme un labyrinthe, dont l’accès est strictement interdit à tous à l’exception de l’abbé, du frère bibliothécaire et de son assistant. Jorge, ancien bibliothécaire, y a trouvé jadis l’unique tome encore intact du second tome de la Poétique d’Aristote (le premier, rappelons-le, précise qu’une histoire est composée d’un début, d’un milieu et d’une fin, pour les fans de Kaamelott), qui traite du rire et de la comédie. Effrayé par ce qu’il pense être un texte impie (si l’homme peut rire de tout, il peut tout aussi bien rire de Dieu), il l’a caché et a empoisonné les pages du livre en les badigeonnant avec de l’arsenic afin que personne ne puisse le lire ou du moins survivre à sa lecture. Au moment des événements du roman, le livre a été retrouvé par un concours de circonstances compliqué à raconter et les moines qui l’ont lu sont morts (pour la plupart empoisonnés, mais l’intrigue est plus complexe que ça). Guillaume de Baskerville a fini par comprendre ce qui s’est passé et a réussi à pénétrer dans la bibliothèque par un passage secret pour confronter Jorge. Ce dernier a avoué les meurtres, puis a mis le feu à la bibliothèque tout en mangeant le manuscrit pour que personne ne le trouve jamais (ouais, il a un grain).

[3] Pour celles et ceux qui s’étonneraient de l’emploi du masculin… allez lire Pratchett !

[4] Ubertin de Casale est un franciscain un peu illuminé et obsédé par l’Apocalypse. Il voit dans la suite des meurtres qui ensanglantent l’abbaye un signe de la fin des temps car les trois premières morts correspondent aux trois premières catastrophes des trois premières trompettes (la grêle, la pluie de sang, l’inondation). Le quatrième meurtre suit tout à fait par hasard la quatrième trompette (le meurtrier a pris le premier objet qui passait par là, à savoir un astrolabe, sorte de sphère métallique qui représente le système solaire, et a fracassé le crâne du pauvre moine herboriste ; la quatrième trompette fait mention d’une étoile qui s’écrase sur Terre) et le dernier mort, rendu fou de douleur par le poison, hallucine en mentionnant la cinquième trompette (une nuée de scorpions), ayant l’impression d’avoir été piqué par lesdits scorpions.

[5] Une des caractéristiques de Guillaume de Baskerville est son amour du savoir et du progrès. Il s’est fait fabriquer des « verres grossissants » (sorte de lunettes primitives) car il vieillit et voit moins bien. J’imagine qu’il a été très intrigué par les verres teintés de Crowley et qu’il l’a interrogé longuement à ce sujet.

[6] Bernardo Gui est un des personnages du Nom de la rose, un inquisiteur dominicain pas très sympathique qui a vraiment existé (et probablement torturé et brûlé des tas de gens).

[7] On peut raisonnablement penser que Crowley s’est débrouillé pour traverser les siècles en mettant un bazar pas possible sur Terre avec les moyens technologiques à sa disposition, mais qu’il n’a jamais tué directement (entre les enfants changés en lézards et les chèvres en corbeaux, sa réaction lorsqu’Aziraphale l’informe du déluge imminent, son manque patent de connaissance des armes… il y a des faits qui viennent étayer cette hypothèse). (Je sais, il y a les nazis, avec la bombe déviée… mais je crois que c’est l’exception qui confirme – ou infirme – la règle.)

[8] Je continue à penser que Dieu n’a pas abandonné volontairement la Terre, mais qu’Elle y a été contrainte (si ça vous intéresse, vous pouvez aller voir ce chapitre) et que son « plan ineffable » est en réalité l’alliance entre Aziraphale et Crowley, dont elle espère qu’elle permettre de contrer l’Apocalypse dont elle ne veut pas (ce sont les anges et les démons qui l’attendent).

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