Fallen

Chapitre 1 : Fallen

Chapitre final

4721 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/11/2025 11:03

Cette fanfiction participe au défi d’écriture du forum de fanfictions.fr : « Ça tombe à pic » (novembre décembre 2025)







– Laissez-moi aller sur la Terre...

Régulièrement, Jéliel sollicitait une entrevue auprès du Métatron. Chaque fois, sa requête était la même : rejondre la Terre. Et chaque fois, le bras droit de Dieu lui opposait une fin de non-recevoir : c'était inenvisageable.

– Mais pourquoi ? insistait l'ange.

– Ta présence est requise ici. C'est bien joli d'avoir crée l'univers, le système solaire, les galaxies et tutti quanti, mais il faut du personnel pour la maintenance. Tu es le seul qualifié pour veiller au bon fonctionnement de tout ce... bazar (à ce moment-là, il englobait invariablement l'espace proche avec de grands moulinets de bras). Les techniciens de haut niveau, comme toi, ne sont pas légion. Je dirais même que tu es le plus compétent.

– Mais je peux former d'autres anges, ça n'a rien d'insurmontable !

– Jamais ils n'auront ta vigilance pour déceler le grain de sable dans la mécanique de la création de la Toute-Puissante. Jamais il n'auront ton doigté pour réparer une étoile qui fuit, une nébuleuse qui se dégonfle, une fuite de gaz dans une planète. C'est non.

– Mais ça fait des siècles que je la demande, cette mutation ! J'en ai marre à la fin. J'ai l'ancienneté requise, non ?

– L'ancienneté n'est pas le problème. Sans que j'en comprenne la raison, vous êtes nombreux chaque année à demander une mutation pour la Terre. Obtenir son exeat n'a rien d'une formalité ! Rien que l'an dernier, vous étiez sept cent vingt-sept à vouloir quitter le Paradis. On se demande pourquoi d'ailleurs. On n'est pas bien ici ?

– Ngk ! C'est pas la question, bafouilla Jéliel en rougissant imperceptiblement. Et combien sont partis ?

– Seulement quatre-vingt-huit.

– Combien sont allés sur Terre ?

– Sept seulement. La Terre est très demandée. L'ineat y est quasiment mission impossible. Les autres se sont répartis ailleurs : un sur l'astéroïde B-666 [1], treize sur Kepler-385 et soixante-sept sur Alpha du Centaure, qui semble être “the place to be” depuis quelques décennies. Je ne sais pas ce qu'ils lui trouvent tous, à ce fichu système stellaire.

– J'ai assez au barème, non ?

– Détrompe-toi. Le dernier sortant du paradis avait un barème de 472. Et il fallait 785 pour obtenir un poste sur Terre. Sinon, c'était sur d'autres planètes.

– Et moi ?

– Tu es à 433, si j'ai bonne mémoire.

– Mais sacrebleu, je suis un Séraphin !

– Ne blasphème pas, s'il te plait. Vous êtes huit Brûlants, Jéliel. Et soixante-douze Élus, pour les plus proches du Tout-Puissant. Je ne peux rompre le sceau de la confidentialité ni entrer dans les détails, mais sache que certains ont bénéficié d'avancement au mérite. À plusieurs reprises.

– Des noms ! Je veux les noms de ces chouchous ! Ces courtisans, ces fayots, ces lèche-bottes, ces...

– On se calme, Jéliel. C'est comme ça. Et on ne discute pas Ses choix.

Le Séraphin, comme après chacune de ces entrevues, était au bord du désespoir.

– Tout au plus puis-je te conseiller de soumettre l'idée d'installer une boîte à idées... ajouta perfidement le Métatron dans un sourire sarcastique.


– Laissez-moi aller sur la Terre...

Semaine après semaine, Jéliel revenait à la charge. Plus têtu qu'une mule, accroché à son idée comme une tique sur la peau d'un chien, il tentait sa chance, persuadé que le temps finirait par éroder la carapace apparemment inébranlable du Métatron. “Au long aller, la lime use le fer”, comme disaient les humains au Moyen Âge.

Jusqu'au jour où, n'y tenant plus, le Métatron explosa :

– Mais enfin, pourquoi tiens-tu tant à rejoindre la Terre ? Qu'est-ce qu'il y a donc de si intéressant à faire là-bas ?

Pour rien au monde, le Séraphin n'aurait confessé qu'il était, il n'y a pas si longtemps, tombé sous le charme d'un Chérubin à bouclettes. Blondes, les bouclettes. Platine, plus exactement. D'une nuance qui illuminait son visage aussi sûrement que son auréole. Avec aux yeux des étincelles à même d'enflammer d'un coup des galaxies entières. Avec aux lèvres un sourire ensoleillé à faire pâlir l'Astre du Jour en personne. Avec des mains faites pour contenir le monde, et le lui offrir. Avec des bras capables d'enlacer l'Univers entier, lui compris.

Il en était sorti ébloui, ensorcelé, foudroyé. Cuit.

Le Chérubin avait croisé sa route au moment où, empêtré avec un immense rouleau de parchemin, une manivelle et un gros livre de 3000602 pages, il s'apprêtait à mettre en route toute la Création. Cet Ange de passage lui avait obligeamment tenu le document pendant que lui-même enclenchait le mécanisme d'un tour de manivelle, et lui avait dit s'appeler Aziraphale. Plus troublé qu'il ne l'aurait voulu, il avait même failli en oublier de prononcer, pour la finalisation du processus, la formule divine : “Que la Lumière soit !”.


Bien sûr, il n'en souffla mot au Métatron. À la place, il ne put que bafouiller :

– Ngk. Il n'y a jamais trop d'anges sur la Terre, pas vrai ? Pour superviser le bon déroulement du Grand Plan, tout ça... Je suis sûr que Dieu Elle-même serait de mon avis...

Il n'avait pas la moindre ombre de début d'idée au sujet du Grand Plan. Tout au plus savait-il, d'après ce qu'Aziraphale lui avait confié, que Dieu prévoyait de peupler la Terre assez rapidement. On commencerait par un couple reproducteur, puis les humains allaient se multiplier comme ils savaient si bien le faire. Adam et Ève seraient les noms de ces premiers humains. Excellent choix, selon lui, pour les noms. Ça sonnait bien.

– Nos effectifs sont calculés au plus près des besoins du service, l'informa le Métatron. Peut-être qu'à l'avenir, ces besoins augmenteront, nul ne le sait. Pour l'instant, ils sont stables.


Une fois sa mission de création accomplie, Jéliel s'était bien entendu discrètement renseigné sur l'ange Aziraphale, ce qui n'eut rien de bien compliqué. Il était allé trouver une obscure Scribe de 37ème rang, aux Archives. Celle-ci (répondant au nom de Marielle, ou quelque chose comme ça, il n'avait pas retenu) s'était montrée ravie de se rendre utile. Isolée au fin fond du sous-sol, elle regrettait qu'on ait besoin d'elle uniquement tous les trois ou quatre siècles. Elle ne voyait quasiment personne, alors que c'était une jeune ange volubile et enjouée, quoique naïve et maladroite. À sa décharge, le manque d'interactions sociales n'arrangeait rien. Elle ignorait pratiquement tout du fonctionnement du Paradis. La Terre lui était complètement étrangère, et l'Enfer, pour elle, n'était qu'un mot vide de sens.

Elle ne fit aucune difficulté pour éplucher les registres et éclairer Jéliel sur le parcours du Chérubin.

– Aziraphale, Aziraphale, voyons. Ah ! Il est là ! Registre n°1, vous avez de la chance ! Avec un nom qui commence par A, c'est normal aussi...

– Venez-en au fait ! supplia Jéliel, sur des charbons ardents.

– Eh bien, il a été nommé Gardien de la Porte Orientale du Jardin d'Éden, tout récemment. On lui a même confié l'Épée de feu. C'est une belle promotion, dites donc ! Un ami à vous ?

Jéliel ne prit pas la peine de répondre, et bredouilla un « Merci » en détournant la tête pour masquer son embarras.

C'était donc ça le Plan Ineffable ? Placer Adam et Ève dans un jardin enchanteur, sous la surveillance d'un Chérubin, et les faire se reproduire ? Et... c'est tout ? Jéliel ne voyait rien là qui pût nécessiter une nouvelle intervention divine. Mais Ses plans sont ineffables, tout le monde le sait.


C'est alors qu'un embryon d'idée commença de germer dans son esprit obsessionnel. Un projet complètement tordu, bien dans ses manières. Mais un projet fichtrement risqué, tout de même...

Étape n°1 : multiplier les requêtes. D'une par semaine, Jéliel passa à deux, puis trois demandes d'entretien avec le Métatron.

– Laissez-moi aller sur la Terre... lui rabâchait-il à l'envi.

Aussi froide que le marbre blanc dont était conçu tout le Paradis, la réponse tombait, toujours la même :

– Non.

– Mais pourquoi ? Vous vous en foutez, de toute façon y'a pas grand-chose à faire là-bas non plus, c'est pareil qu'ici. Pour la maintenance des systèmes planétaires, je pourrais toujours bosser en télétravail...

– Non.

– Bon sang ça change rien pour vous, alors faites un effort, merde !

– Votre langage, mon cher.

– Y'a quoi qui empêche, vous pouvez me le dire ? Oh mais peut-être que le Plan Ineffable contient un truc que je ne devrais pas savoir, c'est ça, avouez ? C'est quoi, hein ? C'est quoi ?

– Cesse de poser des questions, Jéliel. Ça finira par te jouer des tours.

Génial. Son plan à lui fonctionnait comme sur des roulettes. Donc :

Étape n°2 : harceler le Grand Chef de questions.

– Alors, Adam et Ève, comment ça se passe pour eux ? Tout baigne ?

Il n'obtint pas de réponse.

– Ça y est ? Les Créatures ont commencé à se reproduire ? Vous m'enverrez un faire-part, hein...

Le Métatron restait aussi muet qu'une tombe. Mais Jéliel avait bien compris que le premier né n'était pas encore en route. Dans le cas contraire, le Métatron n'aurait pas manqué de fanfaronner sur les pouvoirs infinis de Dieu, sa clairvoyance, son immense sagesse, bla-bla-bla...

– Vous croyez que c'est bien raisonnable de les cantonner au Jardin d'Éden, les deux, là ? Y'aura jamais assez à bouffer pour tout le monde. Pas le temps de dire “ouf” qu'on prévoit une population de huit milliards d'habitants, à terme.

Oui, parmi l'éventail de ses nombreux talents, on pouvait lui reconnaître un don impressionnant pour le calcul mental. Il enfonça le clou :

– Elle a prévu ça, Dieu ? J'imagine que oui, hein, je remets pas en doute Ses compétences, et je voudrais pas passer pour un indélicat, ou un empêcheur de multiplier en rond, mais quand même, c'est un aspect qui mérite d'être pris en compte avec attention.

Il noyait son supérieur sous un flot de questions et de remarques, sans résultat aucun.

Mais là, c'était la goutte d'eau qui fait déborder le calice.

– Si tu continues à me casser les oreilles, ça va mal finir pour toi, Jéliel ! gronda le Métatron à bout de patience.


« Tip-top », songea le Séraphin.

Car son plan était celui-ci, ô combien dangereux, et dont il ne maîtrisait pas tous les ressorts, rouages ou implications : la relégation, le bannissement, la chute.

Il se disait que si on ne le laissait pas quitter le Paradis pour la Terre, il aurait peut-être plus de chances au départ de l'Enfer.


Bien sûr, il avait des souvenirs de la Grande Guerre. Il était aux premières loges lorsque Lucifer, le plus beau et le plus puissant des Archanges, s'était rebellé contre l'autorité divine, aveuglé d'orgueil, avec l'appui d'une bande de dissidents qui avaient eux aussi soif d'en découdre. La bataille avait duré trois jours et trois nuits, pendant lesquels les anges insoumis tombèrent l'un après l'autre sous les assauts des épées flamboyantes. Au nombre de un contre deux, leurs chances étaient bien minces. Le combat embrasait la voûte du Paradis tandis que, l'un après l'autre, les rebelles étaient précipités dans l'abîme, les ailes brûlées et noircies par les flammes divines, le visage déformé par la douleur et la honte, dans un cri de souffrance et d'effroi s'amenuisant aussi vite qu'ils tombaient. Lucifer fut le dernier à combattre contre Michael, le chef des armées célestes, et sa lance investie des pouvoirs de la Toute-Puissante. À la fin de la mêlée, il chuta lui aussi dans les ténèbres, ne trouvant nul refuge, nulle prise où s'accrocher pour ralentir sa chute, jusqu'au fond des abysses.

Bien sûr, Jéliel avait la trouille, une peur bleue à vrai dire, car on ne savait pas exactement ce qui se passait en Enfer, comment vivaient les Déchus, de quelle manière cette société s'était organisée, quels étaient les plans de Lucifer – devenu Satan – pour l'avenir. Seul le démon Azazel se risquait parfois à un échange de quelques nouvelles avec Gabriel, par le biais d'une rapide téléportation en terrain neutre – la Terre – ou d'un message télépathique. Mais Gabriel était assez avare des informations qu'il transmettait. Jéliel ignorait quasiment tout de l'Enfer. Et expérimenter la chute lui faisait sacrément moins envie que de s'adonner, l'un après l'autre, aux sept péchés capitaux.


Cependant, son âme tourmentée ne lui laissait guère le choix : c'était une expérience à tenter. C'était sa seule option. Il priait pour que ça en vaille la peine.


Et s'il devait tomber pour son Chérubin, alors il tomberait.



♦♦♦♦♦♦♦




Allons. Il était temps de porter l'estocade. Il lui fallait passer à la phase ultime : oser mettre en doute le Grand Plan et les capacités de Dieu à gérer la situation.


– Et si ça marchait pas ? Si l'un des deux avait un problème de stérilité ? Si ça se trouve, Dieu – qu'Elle me pardonne l'idée de mettre en doute Ses compétences – a oublié un détail dans ses calculs. Une pièce qui manque et y'a rien qui fonctionne. Vous savez que je suis hautement qualifié en obstétrique ? Vous le savez, ça, hein ? En cordonnerie aussi, mais là n'est pas la question. Ce serait pas du luxe d'aller jeter un coup d'œil à tout le bazar... Mais arrêtez-moi si mes remarques vous semblent inappropriées, surtout... Je ne sais pas ce que Dieu mijote, exactement. Mais ce que je sais, c'est que si j'avais été aux commandes, l'affaire serait déjà pliée...

– Malheureux, comment oses-tu ?... explosa le Métatron. « Quiconque se rendra humble sera le plus grand dans le royaume des cieux », l'aurais-tu oublié ? Où est passée ton humilité ? Te crois-tu vraiment meilleur que la Toute-Puissante ? Sois châtié pour ce péché d'orgueil. Va-t'en rejoindre l'Enfer et ses démons, c'est ta punition pour avoir osé te comparer à Dieu.

Et il pointa vers Jéliel un index vengeur, tandis qu'autour d'eux une tempête se levait. Le ciel s'obscurcit d'un coup, des éclairs zébrèrent le ciel en même temps que le roulement du tonnerre enfla à faire trembler le sol.

– Tu as voulu surpasser Dieu, tu as abandonné ta place et refusé Son autorité. Et voici ta demeure : les ténèbres éternelles !

Jéliel sentit se fissurer la surface sur laquelle reposaient ses pieds nus. Une faille s'ouvrit bientôt, et il se sentit aspiré dans le vide, sans pouvoir lutter. Il tomba durant ce qui lui sembla une éternité, de plus en plus loin, de plus en plus vite. Puis il perdit connaissance.


Il ouvrit les yeux au milieu de l'obscurité la plus totale, allongé sur un sol de pierre. Il n'avait jamais connu ça en tant qu'ange, mais là, il éprouvait des sensations tout à fait désagréables, pénibles même. Fêlures, fourmillements, tiraillements, piqûres, crampes, contractions, élancements, brûlures, son corps (si on pouvait appeler ça un corps) n'était que douleur. Jusqu'à ce jour il n'en maîtrisait que le vocabulaire, mais maintenant il en expérimentait la perception. Et ce n'était pas du tout, mais alors pas du tout, une partie de plaisir.

À ses pieds, son auréole finissait de brûler.

Il se redressa tant bien que mal sur ses genoux, avec l'impression qu'il était sur le point de se briser. Il porta la main devant son oreille droite, là où sa peau semblait en feu. Ses doigts rencontrèrent des boursouflures de chair brûlée, chaudes et douloureuses au toucher. Il se prit à vaguement espérer que ces gonflements étaient circonscrits à sa joue. Il se mit debout à grand-peine. Ses yeux le brûlaient aussi. Sans doute des poussières de planètes s'étaient infiltrées sous ses paupières pendant la chute. Il serait toujours temps d'examiner tout ça de plus près, au grand jour. S'il revoyait la lumière un jour. Pour l'heure, la nuit était si épaisse qu'il ne distinguait même pas le bout de ses orteils.


Il avait perdu la notion du temps. Il erra un long moment dans le noir, les bras tendus pour éviter tout obstacle, mais il ne rencontra nul mur. Par contre, une voix sinistre et caverneuse le héla au bout d'un moment :

– Suis-moi.

L'être l'attrapa par la main et le guida dans l'obscurité. Jéliel sentait ses doigts brûlants mêlés aux siens. Ils franchirent une lourde tenture, noire elle aussi, et il se retrouva dans une espèce d'antichambre circulaire dont tous les murs étaient habillés de miroirs. L'entité à la voix d'outre-tombe s'était éclipsée, et Jéliel se retrouva seul face à son reflet, multiplié à l'infini. S'approchant d'un des miroirs, il distingua ce qui lui causait cette brûlure : il s'agissait d'un tatouage. Un serpent, tout en vagues et en boucles, de trois centimètres à peu près. Mais le pire, c'était ses yeux. La pupille se résumait à une fente verticale sombre, au milieu d'un iris jaune citron débordant tellement sur la sclère qu'il mangeait tout l'espace entre ses paupières.

Un serpent. Voilà ce qu'il était dorénavant. Il crut devenir fou. Seule la pensée du motif qui l'avait poussé là maintenait sa raison en état de fonctionnement à peu près normal.

Une présence dans son dos le fit sursauter, qui lui adressa ces mots :

– Le Seigneur Belzébuth t'attend.

La mort dans l'âme, l'ex-Séraphin le suivit d'un pas lourd, tête baissée. Après avoir arpenté des couloirs interminables, baignés d'obscurité et encombrés de démons marchant d'un bon pas en s'invectivant à la moindre peccadille, ils arrivèrent devant une porte de bois massive, gardée par une armoire à glace ornée d'un bandeau sur l'œil gauche, qui s'interposa aussitôt :

– Nom et raison de votre visite ?

– Pousse-toi, Josh, grogna l'accompagnateur de Jéliel, un grand échalas vêtu d'un imper marronnasse-dégueulasse, aux yeux tout noirs et aux cheveux comme du crin, maintenant qu'il le voyait avec un peu plus de lumière.

– Nom et raison de votre visite ? insista le balèze, imperturbable.

– La ferme, Josh, j'amène le nouveau.

– Dans ce cas... fit l'armoire, soudain radoucie, entr'ouvrant la porte et s'effaçant devant eux.


– Seigneur Belzébuth, s'inclina l'épouvantail, en une profonde révérence.

Le numéro deux de la hiérarchie de l'enfer, qui se tenait sur un trône placé sur une estrade et orné d'une imposante paire de cornes et de quelques chaînes, le congédia d'un simple : « Va, Hastur. » accompagné d'un geste de la main. Une nuée de mouches vrombissantes entourait sa tête. Elle en recracha une, puis s'adressa à Jéliel :

– J'ai entendu dire que tu avais osé défier la Toute-Puissante, que tu avais même laissé entendre que tu ferais un meilleur job qu'Elle. C'est vrai ?

Le nouveau démon hésita, bien conscient qu'il lui fallait peser le moindre de ses mots.

– J'ai dû me laisser emporter. C'est possible. Aussi, j'aime le travail bien fait.

Belzébuth sembla réfléchir, puis déclara :

– Ça me plaît. Dorénavant, tu t'appelleras Crawly. Le Rampant. J'aurai sûrement besoin bientôt de tes compétences. En attendant, fais comme chez toi, conclut-elle dans un sourire de travers.

Trois jours suffirent à atténuer grandement les douleurs de la chute. On l'avait laissé libre de visiter l'Enfer à sa guise. Il en parcourait les couloirs, aussi bondés qu'à son arrivée, peuplés de démons anonymes qui paraissaient très occupés, il ne savait à quoi. Sur les murs, des affiches indiquaient toutes sortes de maximes ou de slogans motivationnels, comme “Le pire est encore à venir”, “Chaque péché est une victoire” ou “Il est interdit de lécher les murs”. Dans l'air flottait une perpétuelle odeur d'humidité, de salpêtre, de vieux papiers moisis. Quand il passait devant la porte où était clouée une plaque de métal gravée de : “Hastur, Duc des Enfers, Conseil noir. Sur rendez-vous uniquement”, des relents de fosse septique lui agressaient l'odorat, qu'il avait fort sensible.


Ce jour-là Sa Majesté le convoqua dans son bureau.

– Alors, tu as fait connaissance avec ton nouvel... environnement ? Tu te plais chez nous ?

– Oui, Seigneur Belzébuth. C'est nickel. Mais j'aurais une requête...

– Des exigences ? Déjà ? T'as cru que c'était open-bar, ici, ou quoi ?

– Non mais... C'est pour le bien du service.

– Je t'écoute, souffla-t-Elle, intéressée malgré tout.

– Vous savez qu'il y a des anges, sur Terre. Qui sont là pour superviser l'exécution du Grand Plan de... l'opposition.

– M'en parle pas, grogna Belzébuth. Pas moyen de savoir ce que mijote exactement la Toute-Puissante, même mes meilleurs espions s'y sont cassé les dents ! Le Grand Plan, c'est le grand Point d'Interrogation... On n'a que quelques bribes.

– Forcément, il est ineffable, crut bon d'ajouter Crawly.

– Et donc ?

– Je suis candidat pour une mission sur la Terre. Mais attention, hein, pas juste “je vais jeter un coup d'œil et je reviens au rapport”, non ! Une présence permanente, en infiltration. Une immersion totale chez les humains. Au plus près de leur vie, de leurs soucis, leurs espoirs ou leurs pensées, les bonnes comme les plus inavouables. Histoire de savoir ce qui pourrait vraiment faire pencher la balance en notre faveur. Je ne bougerai plus de là-bas, et vous m'enverrez régulièrement un émissaire pour que je lui fasse part de mes avancées. Je suis assez doué pour l'espionnage, vous savez ! (Il bluffait ; cela dit, il espérait bien progresser rapidement). Un démon sous couverture, en quelque sorte. C'est pas bon de laisser le champ libre à la bureaucratie à plumes. Un peu plus de démons, ce serait pas du luxe pour contrebalancer cette... présence envahissante, si vous voulez mon avis... Faudrait pas que les humains subissent trop l'influence du Bien. Il en va de l'avenir de “notre” communauté. Alors ? Vous en dites quoi ?

– Justement, voilà qui tombe à pic, ricana Belzébuth. J'en parlais hier à l'Assemblée des Ducs du Conseil Noir. On a dans l'idée d'aller mettre un peu la pagaille, au rez-de-chaussée. Toi qui viens du Paradis, tu es un peu au courant du Grand Plan, non ? Ne serait-ce que vaguement ? À ce qu'il semble, ils ont placé Adam et Ève dans le jardin d'Éden pour débuter le peuplement de la Terre. Ève est enceinte, d'après mes informateurs.

– Ah. C'est ce qui était prévu, non ?

– Ouais. Mais ça se passe trop bien. On va pas laisser ces emplumés traficoter leurs petites magouilles sans réagir. Il faut qu'ils gaffent, les deux premiers de la classe, là.

– Vous avez une idée ?

– En effet. Ils sont dans un jardin magnifique, et partout Elle a mis des panneaux « Ne pas toucher ». Ils vont pas tenir bien longtemps, à mon avis. Ah ! Ah ! Un petit détail pourrait les faire basculer.

Un sourire carnassier s'en vint déformer le visage déjà peu avenant de Belzébuth.

– Une bonne grosse tentation à laquelle ils ne résisteront pas. Une pomme. Mon plan, c'est que la femme craque la première, puis l'homme se laissera fléchir, sans l'ombre d'un doute.

– Alors là, Patron, permettez-moi de vous dire que c'est une très mauvaise idée ! Une pomme, ça suffira jamais ! C'est pas bien méchant, voler une pomme, surtout pour des primo-délinquants. Et puis c'est pas un péché de croquer dans une pomme, si ? Faudrait quelque chose d'un peu plus... compromettant !

– J'ai mes informateurs ! rugit Sa Majesté. Je leur accorde toute ma confiance ! Cette pomme provient de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal ! Strictement interdit ! Danger ! Forbidden ! Prohibido ! Verboten ! Pericoloso sporgersi ! Mind the gap !

– Ah oui, quand même... Dans ce cas, ça pourrait marcher, admit le Déchu. En plus, qui vole un œuf vole... enfin, vous savez, quoi.

– J'ai pensé à toi pour faire le taf. Tu seras le Serpent Tentateur. Et si tu t'acquittes de cette mission comme je l'espère, je pourrais examiner ta requête d'un œil... neuf.

Le cœur de Crawly, sans aucun avertissement préalable, exécuta une suite d'axels renversés et de triples loops avec réception plus ou moins contrôlée.

« Ça y est ! réalisa-t-il. C'est en train d'arriver ! »

Il réussit tant bien que mal à camoufler son enthousiasme sous un vernis d'obséquiosité :

– Je suis à vos ordres, Votre Disgrâce. Qu'il en soit fait selon Votre Volonté.

– Tu partiras pour la Terre dès demain. Il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Va.

Le néo-démon se retira à reculons dans d'interminables courbettes.


Oh Satan ! Il allait revoir son Chérubin ! Ses souffrances n'auraient donc pas été vaines ! Il adressa une prière muette au Prince des Ténèbres, en remerciement d'avoir exaucé son vœu le plus cher, et pour que l'avenir lui sourie enfin.



♦♦♦♦♦♦♦




Le soleil resplendit ce jour-là au-dessus du Jardin d'Éden. La pluie n'a pas encore été créée. Des nuages s'amoncellent au loin, à l'est, mais il serait toujours temps d'y penser plus tard. Sous forme de serpent ondulant voluptueusement parmi les branches de l'arbre interdit, Crawly n'a eu aucun mal à persuader Ève de croquer la pomme. Elle en a mangé les deux tiers (il faut qu'elle se nourrisse pour deux) puis a tendu le reste à Adam, qui n'en a fait qu'une bouchée. Ils ne savent pas encore dans quoi cette désobéissance aux ordres divins va les entraîner, mais ils se sont bien régalés.

Là-haut, perché sur le mur d'enceinte au-dessus de la Porte Orientale, se tient Aziraphale, éblouissant, douloureusement beau dans une ample robe immaculée rebrodée de fils d'or qui capte les rayons du soleil. Ses cheveux platine – oh ! Crawly les reconnaîtrait entre mille ! – reflètent la lumière à s'en brûler la rétine. L'être céleste observe avec attention le couple dans le jardin. Un voile d'inquiétude assombrit son visage, cependant. Le démon a bien du mal à endiguer son impatience, tandis qu'une nuée de papillons semble s'être soudain installée dans son ventre. Est-ce que les papillons ont déjà été inventés ? Oui, sans aucun doute.

La minute suivante il est là, près de l'ange, qui lui lance un regard où se lisent étonnement et curiosité. Il a pris forme humaine, et n'a pu s'empêcher de laisser glisser ses yeux sur Aziraphale, de la tête aux pieds, une flamme naissante dans ses yeux citrine et le cœur battant. Cherchant vainement quelque chose d'intelligent à dire, il entame alors la conversation d'un ton qu'il aurait voulu plus désinvolte :


« Dis-moi, t'avais pas une épée de feu, toi ? Qu'est-ce que t'en as fait ?»






[1] Il s'agit du Petit Prince. Voir “Apocalypse ? Now ?”




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