Ubi et Ordi
Chapitre 1 : Ubi et Ordi
1184 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 24/11/2025 18:10
Un défi Nocteller de novembre 2025
Thème : écrire une petite histoire dont la dernière phrase doit être identique à la première, mais avec un sens différent.
– Laisse-moi la souris... fit le démon, excédé.
Crowley s'impatientait, assis à côté d'Aziraphale au bureau de la librairie A. Z. Fell & Co, devant l'ordinateur. De temps à autre, il se levait de sa chaise et arpentait l'espace d'un pas nerveux, histoire de se dégourdir les jambes.
L'ange avait entrepris le grand inventaire de tous les ouvrages qu'ils possédait. Il voulait classer ses livres dans l'ordre alphabétique des auteurs, par nom de famille, et à l'intérieur de chaque catégorie, par date de parution de l'œuvre.
Ils avaient commencé ce travail long et fastidieux la veille. Et la tâche se révélait plus délicate que prévue. Crowley aurait volontiers claqué des doigts pour un petit miracle qui aurait terminé le boulot en une fraction de seconde. Mais Aziraphale avait tenu à ce qu'ils la réalisent “à l'humaine”. En effet, tout ce qu'il demandait, à la suite de la déroute de l'apocalypse, c'était de se faire aussi discrets que possible, le démon tout comme lui, et donc d'éviter tout déclenchement d'une alarme inopportune à l'étage ou au sous-sol. Il voulait pouvoir – enfin – savourer aux côtés de son démon, une douce et précieuse existence, tous deux planqués dans la librairie ou, de temps en temps, dans la Bentley. Il avait insisté pour en habiller les sièges en cuir, élégants certes, mais froids au toucher, de chaleureux plaids tartan. D'abord réticent (de la polaire, sur son cuir originel, quelle hérésie !), Crowley n'avait pas tardé à en apprécier l'utilité.
Le document comportait déjà treize pages, et ils n'avaient passé en revue qu'un meuble d'exposition et ses sept étagères. Le démon s'était bien gardé de calculer le total des volumes entreposés ici, bien qu'il fût remarquablement doué en calcul mental, ceci afin de ne pas se décourager par avance.
Comme les livres qu'avait engrangés Aziraphale petit à petit étaient, non pas rangés dans un ordre quelconque, mais accumulés au petit bonheur la chance au fil des acquisitions, c'était un travail colossal, il faut bien le reconnaître. De plus, l'ange n'y connaissait rien ou presque en maniement des outils informatiques. Quand il s'apercevait d'un oubli, il effaçait tout et recommençait depuis le début. À ce compte-là, il faudrait l'éternité pour venir à bout du contenu de la boutique. Ce n'était pas envisageable. Bien sûr l'éternité, ils l'avaient, c'est plutôt la limite de patience de Crowley qui n'était pas extensible à l'infini.
Il firent une pause, à l'heure du thé. L'ange se prépara un Earl Grey Deluxe Lady Star, un thé noir aux touches fruitées d'orange et de citron, enrichi de fleurs de bleuet séchées, qu'il accompagna d'Eccles cakes provenant de Sweet Delicacy, la pâtisserie voisine. Il dégusta le tout, comme à son habitude, avec force murmures d'appréciation, les yeux mi-clos. Quant au démon, hypnotisé, il savourait des yeux l'immuable et ineffable rituel.
Ensuite, ils se remirent à l'ouvrage.
Le démon lui expliqua, pour la énième fois, comment rajouter une ligne dans le document en cours d'écriture, en décortiquant les étapes :
– Tu déplaces ta souris au bout d'une ligne déjà écrite. Tu tapes sur la touche “entrée”...
– Où ça ? Quelle touche ?
– Mais là ! désigna-t-il d'un index crispé.
– Et comment l'aurais-je deviné ? C'est juste une flèche. Après, que dois-je faire ?
– Ben tu tapes le nouveau nom sur la nouvelle ligne, là où y'a un blanc, qui vient d'apparaître.
– Ça ne fonctionne pas. Je ne vois pas de blanc, geignit le libraire.
– Par le processeur de Satan, mais comment t'as fait jusqu'à maintenant ? s'irrita le déchu.
– Je l'ignore, mon cher. Inutile de s'énerver. Regarde.
Aziraphale réitéra la manœuvre, pour un résultat identique.
– Mais t'as oublié le clic gauche !
– Tu ne l'avais pas mentionné, je suis désolé, s'agaça l'ange. Sans doute me l'avais-tu précisé les fois précédentes, je ne m'en souviens plus. Oh ! Combien je préfère ma plume Sergent-Major ! L'entendre glisser sur le papier est tellement plus agréable que cet... engin diabolique ! C'est ton camp qui a inventé toute cette mécanique horripilante, je me trompe, très cher ?
Crowley ne répondit pas. Ce qui, ma foi, correspondait à un acquiescement.
Ils y passèrent le reste de l'après-midi.
Mine de rien, Aziraphale commençait à acquérir les automatismes nécessaires. Il lui arrivait encore de commettre des erreurs, et il regardait à ce moment-là Crowley, à qui il adressait un regard larmoyant, comme pour l'implorer de lui pardonner ses maladresses. Bien entendu, le démon se laissait attendrir à tous les coups, et reprenait alors ses patientes explications. Hors de question qu'il se laisse aller à l'emportement à l'égard de son ange ! Et puis Aziraphale se montrait tellement appliqué, voulant bien faire, concentré, volontaire, tâchant du mieux possible de mémoriser les indications de Crowley. Comment ne pas fondre ? Parfois le déchu se laissait aller à poser sa main sur celle de l'ange, “pour guider la souris” disait-il. Ils échangeaient alors un regard lourd de promesses, qui n'avaient rien à voir avec les mystères de l'informatique.
Aziraphale avait prévu un dîner en tête-à-tête, et planifié à cette occasion un gigot de sept heures, à l'ancienne, dont il avait démarré la cuisson en début d'apès-midi. Les effluves provenant de la petite cuisine lui mettaient l'eau à la bouche et l'estomac à la torture. L'agneau divin qui cuisait tout doucement au four, entouré d'ail, d'oignons, de carottes et d'un mélange prometteur d'épices et d'aromates parmi lesquelles il reconnaîtrait les yeux fermés le thym, le laurier et le romarin, dégageait ses senteurs tentatrices jusque dans la boutique, le mettant au supplice. Son ventre en gargouillait d'anticipation.
Quand enfin ils abandonnèrent leur tâche, remettant la suite de l'inventaire au lendemain, Aziraphale dut se retenir de courir se mettre à table.
Il déplia une serviette immaculée, brodée d'un monogramme ton sur ton “AF”, qu'il disposa avec un soin méticuleux sur ses genoux. Le démon découpa le gigot avec adresse, après leur avoir servi deux verres généreux de Châteauneuf-du-Pape, sous l'œil attentif de l'ange.
Ils trinquèrent, comme si souvent, “À ce monde”, espérant du fond du cœur profiter pour l'éternité de ce bonheur simple et grisant. Bien sûr, Crowley ne comptait pas manger quoi que ce soit lui-même. L'alcool serait, comme à l'habitude, sa seule nourriture.
Aziraphale le savait parfaitement, mais il ne put s'empêcher de murmurer d'une petite voix plaintive, l'eau à la bouche et les papilles frémissantes :
– Laisse-moi la souris...