Sous la Pluie de Soho

Chapitre 1 : Sous la Pluie de Soho

Chapitre final

3602 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 26/11/2025 14:37

Aziraphale n’aimait pas la pluie, mais il appréciait ce qu’elle faisait au monde. Elle lavait les trottoirs, effaçait les craies oubliées par les enfants, brouillait les néons criards de Soho en traînées floues et tremblantes. Elle rendait les gens plus pressés, les parapluies plus serrés, les cafés plus chaleureux. Elle faisait de la librairie un refuge. Ce soir-là, Londres était noyée sous une averse épaisse et obstinée. Les gouttes s’écrasaient contre les vitres de la vitrine, glissant en lignes irrégulières sur les lettres inversées du panneau « LIVRES ». À l’intérieur, la lumière dorée des lampes à abat-jours donnait à la poussière un air presque sacré. Aziraphale tournait les pages d’un vieux volume relié en cuir, sans en lire un seul mot. Il s’était assis derrière le comptoir, la posture droite, les mains posées bien à plat de chaque côté du livre ouvert. Ses yeux bleus, habituellement pétillants, semblaient perdus quelque part entre deux lignes invisibles. La clochette au-dessus de la porte resta silencieuse. Depuis des jours, elle ne sonnait presque plus que pour les clients occasionnels, ceux qui cherchaient un endroit pour se cacher de la pluie, ou un livre dont ils n’avaient pas besoin pour accompagner un thé dont ils n’avaient pas vraiment envie. Il les accueillait avec son sourire accoutumé, un peu trop poli, un peu trop appliqué. Et lorsqu’ils repartaient, il redevenait… silencieux. L’absence avait une forme, une couleur, un goût. Elle avait le parfum très précis du cuir chauffé au soleil sur une Bentley noire, le ronronnement d’un moteur sous un ciel brûlé, le bruit sec d’un briquet qu’on ne refermerait plus jamais devant lui. Aziraphale referma le livre avec douceur.

« C’est ridicule, murmura-t-il. Il n’est pas mort. »


Le bois craqua doucement dans la librairie, comme pour contester. Il leva les yeux vers l’horloge. Les aiguilles avançaient, obstinées, comme si elles n’avaient rien remarqué des dernières semaines. Il se leva, fit quelques pas entre les rayonnages, ses doigts glissant machinalement sur le dos des livres. Le silence était trop épais, trop présent. Même le petit tourne-disque, dans un coin, semblait bouder, son bras suspendu au-dessus d’un vinyle muet.


« C’est très, très ridicule, insista l’ange pour lui-même. »


Ridicule de sentir son cœur… se serrer, à cette pensée. Ridicule de revoir encore et encore ce moment devant la librairie, la lumière du jour se reflétant sur des lunettes de soleil, une bouche déformée par une confession qu’il n’avait pas su accueillir. Et ce qu’il avait répondu. Ce qu’il n’avait pas dit. Il s’arrêta devant la vitrine, regarda la rue trempée. Les passants passaient, au loin une voiture franchit la flaque d’eau avec un éclaboussement sonore.

« Crowley… » souffla-t-il, presque sans voix.


Le nom vibra dans l’air, fragile. Alors, comme si quelqu’un, quelque part, avait trouvé la plaisanterie trop tentante pour la laisser passer, la clochette au-dessus de la porte tinta. Aziraphale se retourna brusquement. La porte venait de s’ouvrir, laissant entrer un courant d’air humide et frais, ainsi qu’une odeur de pluie et de bitume. Pendant une fraction de seconde, il n’y eut que la silhouette sombre, découpée dans la lumière grise de la rue. Un manteau long, trempé, un pas hésitant sur le seuil. Puis la porte se referma derrière lui. Les gouttes se mirent à glisser le long du cuir noir. Les lunettes de soleil, absurdes à une heure aussi tardive, brillaient sous les lampes. Crowley. Aziraphale sentit quelque chose se renverser en lui, comme une étagère qu’on aurait poussée trop fort. Le démon resta immobile, juste à l’intérieur. Ses épaules, d’ordinaire relâchées avec cette nonchalance arrogante qu’il portait comme une seconde peau, étaient tendues. Sa main se leva, hésita, retomba. Il avait l’air… fatigué.

« Salut, ange, dit-il finalement, d’une voix plus rauque qu’Aziraphale ne l’avait jamais entendue. »


Le mot fusa à l’intérieur d’Aziraphale. « Ange ». comme un caillou dans un lac trop calme. Il déglutit, referma la bouche, se força à respirer.

« Bonsoir, Crowley, répondit-il, avec un calme qu’il n’éprouvait pas. Je… ne m’attendais pas à… »


Il s’interrompit. Bien sûr qu’il s’attendait à le voir. À chaque son de clochette, chaque ombre dans la rue, il s’était attendu à le voir, puis déçu de ne pas le trouver. Et il avait fait semblant de ne pas le faire. Crowley retira lentement ses lunettes. Ses yeux, jaunes et serpentins, s’habituèrent à la lumière chaude. Aziraphale eut un léger mouvement de recul, presque imperceptible. Pas de peur. Juste… de surprise. De voir ces yeux posés sur lui comme s’il était la seule chose nette dans une pièce floue.

« Ouais, répondit le démon, un coin de sa bouche se relevant en une parodie de sourire. Moi non plus. Enfin, si. Enfin… »


Il prit une inspiration. Un geste inutile, mais très humain.

« Je passais dans le coin. »


Aziraphale haussa légèrement un sourcil.

« En Bentley, je suppose ? »


Quelque chose passa dans le regard de Crowley.

« Non. À pied. »


Deux mots minuscules. Une déclaration énorme. Aziraphale resta interdit. Crowley, le démon qui traitait les trottoirs comme un affront personnel, était venu à pied jusqu’ici, sous la pluie. Il était trempé, ses cheveux châtains plaqués sur son front, son manteau gouttant sur le parquet de la librairie. Et il n’avait pas claqué des doigts pour se sécher en entrant. La gorge d’Aziraphale se serra.

« Tu as froid, remarqua-t-il, d’une voix étrangement douce. »


Crowley eut un rire bref, sans joie.

« Je suis un démon, ange. Je ne prends pas froid. »

« Ce n’est pas la question », répliqua Aziraphale, presque brusquement, avant de s’en rendre compte.


Ils se regardèrent. Longtemps. Trop longtemps. Puis le démon cligna des yeux, se détourna légèrement, comme si ce regard direct lui brûlait plus que l’eau bénite.

« Je… » commença Crowley, puis il s’interrompit, passa une main dans ses cheveux trempés. « Écoute, je ne vais pas rester. Je voulais juste… »


Sa voix s’étiola. Les mots lui échappaient, comme ils lui avaient échappé devant la librairie la dernière fois. Aziraphale se sentit soudain fatigué de ces demi-phrases qui restaient suspendues entre eux comme des guirlandes jamais allumées.

« Crowley, coupa-t-il doucement. Ferme la porte. Tu fais entrer l’hiver entier dans la boutique. »


Crowley referma la porte sans se retourner. Le silence retomba, plus lourd encore. La pluie poursuivait sa danse contre les vitres, indifférente aux troubles célestes ou infernaux. Aziraphale inspira profondément.

« Tu veux du thé ? »



Crowley eut un léger mouvement d’épaule.

« Je ne bois pas de thé. »

« Tu en as toujours bu. »

« Je faisais semblant. »


Aziraphale sentit un sourire naître malgré lui.

« Tu fais très bien semblant. »

« C’est un de mes nombreux talents. »


Une ombre de complicité passa entre eux, fragile, presque timide. Elle aurait pu disparaître aussitôt, si Aziraphale n’avait pas, avec précaution, décidé de l’attraper.

« Assieds-toi, invita-t-il en montrant le petit fauteuil près de la cheminée. Tu es en train de ruiner mon parquet, mais… je suppose que tu vaux bien quelques taches d’eau. »


Crowley eut un rictus.

« Très flatteur. »


Mais il obéit. Il traversa la pièce, ses bottes laissant des traces humides sur le bois. Aziraphale, d’un simple battement de cils, fit disparaître les flaques derrière lui. Le démon s’effondra presque dans le fauteuil, comme si ses os avaient renoncé d’un coup à feindre la solidité. Aziraphale disparut un instant à l’arrière-boutique, revint avec une tasse de thé fumante. Il la posa sur la table basse, devant Crowley, qui la regarda comme si c’était une bombe à retardement.

« Je croyais que tu faisais très bien semblant, rappela l’ange, un peu piqué. »

« Je fais aussi très bien semblant de ne pas être là », répliqua Crowley, mais il attrapa la tasse, malgré tout.


Il porta le thé à ses lèvres, goûta une gorgée. Ses épaules se détendirent imperceptiblement.

« C’est dégoûtant. »

« C’est du darjeeling de première qualité, répondit Aziraphale, indigné. »


Crowley eut un souffle qui ressemblait presque à un rire.

« Oui. Dégoûtant de première qualité. »


Aziraphale s’assit en face de lui, sur le canapé. Ses mains se nouèrent sur ses genoux. Il regarda un instant les flammes imaginaires de la cheminée. Car il n’y avait pas de feu, mais l’illusion suffisait à rendre la pièce plus chaude.

« Pourquoi es-tu venu, Crowley ? » demanda-t-il enfin, sans détour.


Le démon baissa les yeux sur sa tasse.

« Tu préfères la version courte ou la version où je claque des doigts et je disparais ? »

« Je préférerais la vérité. »


Le mot flotta entre eux, lourd et lumineux. Crowley serra la poignée de la tasse, au point que la porcelaine aurait dû se fissurer. Mais elle tint bon. Peut-être qu’Aziraphale l’aidait un peu.

« La vérité, hein… » murmura le démon.


Il releva les yeux vers lui. Aziraphale y vit quelque chose de nu, de brut, qui lui fit presque détourner le regard.

« Je ne supporte pas l’idée que… que la dernière chose que je t’ai dite, là dehors, soit… la dernière chose que je t’aurai jamais dite. Voilà. »


Aziraphale sentit son cœur donner un formidable coup dans sa poitrine.

« Crowley… »

« Laisse-moi finir », coupa le démon, rapidement, comme s’il avait peur que son courage s’évapore. « Tu m’as… tu m’as dit non. Tu as choisi ton foutu Paradis, ton foutu poste, tes foutus principes. Très bien. Grand bien te fasse. »


Sa voix trembla un peu sur la fin de la phrase, contredisant la dureté des mots.

« Mais je refuse que ce soit la fin, ok ? Je refuse que tu restes ici, dans ta petite librairie, avec ton thé dégoûtant, à faire semblant que tout va bien, pendant que moi je… »


Il s’interrompit, avala sa colère, sa peine, tout ce qui menaçait de déborder.

« Pendant que moi je continue d’exister. Sans toi. »


Le silence après ces mots était presque douloureux. Aziraphale sentit ses mains trembler. Il les posa sur ses genoux plus fermement.

« Crowley, je n’ai jamais voulu que… »

« Tu n’as pas voulu, répéta le démon, amer. Tu veux toujours, Aziraphale. Tu veux que tout le monde soit heureux, que le Paradis soit gentil, que l’Enfer apprenne la danse folklorique, que le monde soit un immense salon de thé. Tu veux tout ça, et tu veux moi. On ne peut pas tout avoir. »


Ses yeux lancèrent une lueur orangée.

« Sauf que, pour une fois, j’ai arrêté d’essayer de tout avoir. Je t’ai juste demandé toi. Et tu as dit non. »


Aziraphale sentit une larme lui brûler la gorge. Il se redressa.

« Je n’ai pas dit non, Crowley. »


Le démon éclata d’un rire incrédule.

« Oh, pardon, ange, j’ai dû mal comprendre le moment où tu m’as repoussé et où tu m’as annoncé que tu retournais jouer au petit fonctionnaire céleste. »

« Je n’ai pas dit non à toi, Crowley, répéta Aziraphale, d’une voix soudain ferme. J’ai dit non à ce que je pensais devoir être. À ce qu’on attendait de moi. J’ai cru… j’ai cru que je pouvais tout arranger. De l’intérieur. »


Il se mordit la lèvre.

« J’ai eu tort. »


Les pupilles de Crowley se rétrécirent.

« Tu… quoi ? »

« J’ai eu tort », répéta l’ange, plus doucement. « Je suis monté. J’ai vu ce qu’ils voulaient. J’ai compris… que ce n’était pas un poste, Crowley. C’était une laisse. »


Il eut un sourire triste.

« Et tu sais ce que je déteste par-dessus tout ? »

« Le mauvais classement des rayons ? » tenta le démon, par réflexe.

« Qu’on mette une laisse au cou de quelqu’un que j’aime. »


Le mot était sorti. Aziraphale le sentit flotter entre eux, immense, fragile, irrévocable. Crowley resta pétrifié, la tasse suspendue à quelques centimètres de sa bouche.

« Que… tu… » balbutia-t-il.

« Je t’ai laissé là, devant cette librairie, avec des mots que je ne pensais pas, parce que j’étais terrifié, Crowley, poursuivit Aziraphale, les yeux brillants. Terrifié de ce que cela signifiait, de ce que cela ferait de moi. De ce que j’aurais à perdre. »


Il se leva, fit un pas vers le fauteuil. Crowley le suivit du regard, sans bouger.

« Et puis j’ai compris que je t’avais déjà perdu. »


Sa voix se brisa légèrement.

« Et là, tu comprends, ça… ça a tout remis en perspective. »


Crowley cligna lentement des yeux, comme s’il essayait de redémarrer son cerveau.

« Attends. Attends, attends. Tu es en train de me dire que tu… que tu aimes… »

« Oui », souffla Aziraphale.


Le monde sembla retenir son souffle. Même la pluie sembla s’atténuer un peu.

« Je t’aime, Crowley. »


Les mots, enfin prononcés, emplirent la librairie d’une lumière que même les ampoules n’auraient pas pu imiter. Ils n’avaient rien de grandiloquent, rien de tragique. Ils étaient simples, bruts, évidents. Comme une vérité qu’on aurait toujours sue, mais qu’on n’avait jamais osé écrire. Crowley le dévisagea, bouche entrouverte. La tasse dans sa main disparut en une petite bouffée de vapeur. Il l’avait miraculeusement évaporée sans même y penser.

« Tu te moques de moi », articula-t-il finalement.

« Absolument pas », répondit Aziraphale.

« C’est un test. Un truc du Paradis. Une expérience. Ils veulent voir jusqu’où peut aller un démon amoureux avant d’exploser comme… comme un pigeon dans un micro-ondes. »

« Crowley. »


La voix de l’ange avait cette douceur particulière qui avait, au fil des millénaires, amené des tyrans à déposer leur épée et des démons à poser leur verre.

« Regarde-moi. »


Le démon leva les yeux. Aziraphale s’était approché, à présent tout près. De très près, ses yeux bleus n’avaient rien de céleste. Ils étaient simplement humains. Pleins de peur, de regrets, mais aussi… d’une étrange détermination.

« Je ne travaille plus pour eux, dit-il calmement. Ni pour l’un, ni pour l’autre. Je travaille pour… la librairie, pour les livres, pour les tartes au citron, pour la musique, pour les étés trop longs et les hivers trop courts. »


Il prit une inspiration.

« Et pour toi. Si tu le veux bien. »


Le temps sembla se plier sur lui-même. Crowley, qui avait vu naître les étoiles et tomber des empires, qui avait survécu à des apocalypses avortées et à des réunions de l’Enfer, se retrouva soudain… complètement, absolument, totalement démuni.

« Je… » commença-t-il.


Les mots se bousculaient à sa gorge, trop nombreux, trop brûlants. Il aurait voulu lui dire qu’il l’avait attendu dans chaque rue, dans chaque station d’essence, dans chaque seconde étirée de son existence. Qu’il avait espéré, contre toute logique, qu’un jour l’ange choisirait… non pas le Paradis, ni l’Enfer, mais ce banc dans le parc, cette table dans le petit café, ce siège passager de la Bentley. À la place, il dit :

« Tu es un idiot. »


Aziraphale sourit, un sourire tremblant.

« Je sais. »

« Tu aurais pu le dire avant. »

« Je sais. »

« Et tu as tout gâché. »

« Je sais. »

« Et je t’aime aussi, espèce de catastrophe en gilet, mais si tu répètes ça, je nierai tout. »


Aziraphale le regarda, les lèvres entrouvertes.

« Tu… »

« Oui, bon, ne me force pas à le redire en toutes lettres, ou je reprends la Bentley et je fonce dans le soleil. »


Le rire d’Aziraphale jaillit, surpris, un peu brisé, comme un disque ancien qui se remettrait à tourner.

« Tu n’as plus de Bentley », rappela-t-il.


Crowley fit un geste vague.

« Je m’en referai une. Ou je volerai un bus. Peu importe. »


Aziraphale hésita, puis posa une main sur l’accoudoir du fauteuil. Très doucement, comme on approche un animal blessé.

« Crowley… »

« Quoi encore ? » grommela le démon.

« Puis-je… » Il chercha ses mots. « Puis-je voir tes yeux ? Sans les lunettes. »


Crowley eut un sourire fatigué.

« Ange, si je pouvais, je les garderais toute la nuit, juste pour éviter de te voir pleurer. »


Aziraphale cligna des yeux, surpris. Puis il s’aperçut que des larmes coulaient effectivement sur ses joues.

« Oh », fit-il, presque étonné. « Je n’avais pas… remarqué. »


Crowley leva les yeux au ciel.

« Bien sûr que tu n’avais pas remarqué. Tu es toi. »


L’ange eut un petit rire tremblant.

« Je suis désolé. »

« Arrête de t’excuser, ou je fais une inondation dans la librairie pour qu’elle corresponde à ton humeur. »


Aziraphale essuya ses joues du bout des doigts. Il inspirait profondément, essayant de calmer le tremblement dans sa poitrine.

« Alors… que faisons-nous maintenant ? » demanda-t-il enfin, presque timidement.


Crowley se laissa aller un peu plus dans le fauteuil. La pluie frappait toujours aux vitres, mais la librairie semblait, étrangement, en dehors du temps.

« Maintenant, répondit-il, on continue. »

« On… continue ? »

« Ce qu’on fait depuis le début, ange. On protège les humains d’eux-mêmes, on empêche le ciel et l’enfer de détruire tout ce qu’ils ne comprennent pas, on boit des choses dégoûtantes dans des tasses chères, on lit des livres, on se dispute sur la bonne manière de préparer les scones. »


Il pencha la tête.

« Sauf que cette fois, on le fait… en sachant. »


Aziraphale sentit son cœur se remplir d’une chaleur nouvelle.

« En sachant ? »

« Que je t’aime. Et que toi aussi, tu es assez stupide pour m’aimer. »


Un sourire tendre éclaira le visage de l’ange.

« Ce n’est pas de la stupidité. »

« Si, protesta Crowley faiblement. C’est complètement idiot. Mais c’est aussi… »


Il chercha le mot.

« C’est aussi la première chose qui me donne envie de… rester. »


Aziraphale fit le tour du fauteuil, s’approcha encore. Il posa une main sur l’épaule de Crowley. Le contact fit frissonner le démon.

« Alors reste, dit-il simplement. »


Crowley leva les yeux vers lui. Pendant un instant, il sembla vouloir reculer, plaisanter, tout saboter comme il savait si bien le faire. Puis il abandonna. Il attrapa la main d’Aziraphale sur son épaule, la serra contre lui.

« D’accord », murmura-t-il.


La pluie continua de tomber, le monde continua de tourner, le ciel et l’enfer continuèrent sans doute de comploter. Mais dans une petite librairie de Soho, un ange et un démon, enfin, avaient cessé de tourner autour de la vérité. Aziraphale se pencha lentement, hésita une fraction de seconde. Crowley leva le menton, accepta le mouvement, les yeux brillants. Leurs lèvres se rencontrèrent, cette fois sans urgence, sans panique, sans adieu. C’était un baiser simple, maladroit, un peu salé par les larmes. Un baiser qui disait : « Je suis là. » Un baiser qui disait : « Je reste. » Quand ils se séparèrent, Crowley avait les yeux clos. Il les rouvrit lentement, un sourire étirant le coin de sa bouche.

« C’est officiel, déclara-t-il. On vient de commettre un acte parfaitement inapproprié aux yeux du ciel et de l’enfer. »


Aziraphale lui rendit son sourire.

« Parfait », dit-il.


Il se redressa, reprit doucement sa main, mais sans s’éloigner trop.

« Tu veux un autre thé ? »


Crowley roula des yeux.

« Tu sais quoi ? Oui. »


Aziraphale cligna des paupières, surpris.

« Vraiment ? »

« Oui. Parce que c’est dégoûtant », expliqua le démon. « Et parce que tu es la seule créature de cet univers à réussir à rendre quelque chose de dégoûtant… agréable. »


L’ange rit, un rire léger, enfin libre.

« Très bien, déclara-t-il en se dirigeant vers l’arrière-boutique. Je vais te préparer le thé le plus atrocement délicieux que tu aies jamais bu. »


Crowley le suivit du regard, un sourire presque doux sur les lèvres. Dehors, la pluie commença à s’apaiser. Entre les nuages, un rayon de lune trouva le chemin de la vitrine, glissa sur les lettres du mot « LIVRES », entra dans la librairie et se posa un instant sur le fauteuil où le démon était assis. Crowley posa la tête en arrière, ferma les yeux, et pour la première fois depuis longtemps, il se sentit… chez lui. La clochette au-dessus de la porte resta silencieuse. Il n’y avait, pour l’instant, aucun client à sauver, aucun complot à déjouer. Juste une bouilloire qui sifflait, le parfum du thé, et un ange qui revenait avec deux tasses. Et, pour une fois, c’était largement suffisant.


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