L'ombre de l'aire

Chapitre 1 : L'ombre de l'aire

Chapitre final

1083 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/11/2025 17:57

Un défi Nocteller, novembre 2025 :


Un personnage de votre choix se retrouve dans un lieu de passage : gare, aéroport, station-service, aire d’autoroute, etc. La narration doit-être entièrement introspective ou descriptive. Le personnage ne sait pas où il est, ni comment il est arrivé là.


Règles

  • La scène se déroule obligatoirement entre minuit et 5 heures du matin.
  • Il erre, observe, ressent – sans repères, sans souvenirs clairs.
  • Aucune ligne de dialogue.
  • Longueur : entre 500 et 2000 mots.
  • Mots obligatoires à inclure dans le texte : silence, vertige, inconnu, reflet.






Une migraine pulse à mes tempes, entre lesquelles flotte une bouillie de sons qu'il me semble reconnaître. Autour de moi, des rayonnages débordants de bonbons et de gâteaux invitent à une overdose de sucre. Dans un grand bac réfrigéré attendent bouteilles d'eau et canettes de soda. Est-ce que j'ai soif ? Est-ce que j'ai faim ? Non. C'est comme si je n'avais plus de sensations. Ou alors elles n'arrivent plus jusqu'à mon cerveau. Les connexions semblent grillées, le chemin bouché, comme par un éboulis monumental.

Je me souviens très vaguement de la tempête Eleanor qui avait frappé il n'y a pas si longtemps, soufflant sans relâche pendant plus de dix heures, déracinant des arbres dans les campagnes alentour, obstruant les routes. Nous suivions avec inquiétude les actualités à la télé. Nous ? Qui ça, nous ? J'essaie de me rappeler, mais aucune image ne me vient. Nous. Sans doute j'ai une femme, des enfants peut-être ?


L'angoisse commence à envahir mes quelques neurones encore fonctionnels, ceux qui ont l'air d'avoir résisté. Mais résisté à quoi ? Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Je déambule dans les quelques mètres carrés de ce lieu inconnu, à la recherche d'indices. Sur un présentoir tournant sont exposées des cartes postales et des cartes routières. Sur des étagères, des bidons d'huile ou de lave-glace, des pare-soleil pour les vitres de voiture, des livres, des coloriages pour les enfants, des autocollants humoristiques. Je m'approche des cartes : Londres et sa périphérie, l'Angleterre, le plan détaillé de la capitale, West Midlands, South East, etc.

Plus de doute possible : je suis dans la boutique d'une aire de repos, au bord de l'autoroute. Je suis donc arrivé ici en voiture, selon toute logique. J'ai une voiture ? Je conduis ? Aucun souvenir. Je m'approche du comptoir, désert. C'est bizarre. Il devrait y avoir un gérant, quelqu'un... J'appelle, mais personne ne me répond. Ma voix ricoche sur les cloisons, qui ne me renvoient ensuite que le silence en écho, étouffant, lourd de menace. Mon regard remonte le long du mur du fond pour y trouver une horloge qui indique 00:43. Les néons bourdonnent au-dessus de ma tête, éclairant les lieux comme en plein jour. On dirait des chats qui ronronnent. J'ai des frissons, la tête me tourne.


Je jette un œil au-dehors par la baie vitrée. C'est la nuit, évidemment. Mais tout n'est pas noir, oh non ! Là-bas, un gigantesque incendie embrase l'horizon. Les flammes dansent dans l'obsurité, des fumées s'élèvent en volutes grises et sombres, des voitures encastrées les unes dans les autres brûlent. J'entr'ouvre la porte. Des sirènes stridentes déchirent l'air saturé : ambulances, véhicules de police. Alors la panique me saisit pour de bon. Me voilà perdu en pleine nuit sur une aire d'autoroute, tout près de ce qui semble être un carambolage monstrueux et un brasier d'enfer, sans mémoire, sans savoir. Que le Seigneur me vienne en aide, je ne sais même pas qui je suis !


Tout à coup, une illumination : j'ai sûrement des papiers sur moi. Je fouille fébrilement mes poches, à la recherche d'un portefeuille ou quelque chose du genre. Il est là, dans la poche intérieure de mon blouson. J'extirpe ce que j'espère être la clé du mystère.

Dans le portefeuille : un permis de conduire, deux ou trois photos, quelques billets de dix et vingt livres, une carte d'identité, que je lis en tremblant : Cyrus Chandler, né le 7 mai 1986, domicilié au 66 Victoria Road, Ashford. La déception est immense : ça ne me rappelle absolument rien.

Je regarde une des photos glissées derrière le permis de conduire. Un homme et une femme, jeunes, radieux, debout devant l'immensité bleue d'une plage paradisiaque, au sommet d'une imposante falaise crayeuse. Est-ce que c'est moi ?

Le cœur battant, je cours au toilettes et observe mon reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Oui, c'est bien moi. Je retourne la photo. D'une écriture élégante sont inscrits deux noms, avec une date et un lieu : Nora et Cyrus, Seaford Beach, été 2011. Je récite “Nora, Nora, Nora...”, comme un mantra, à en avoir le vertige. Pareils à des langues de brouillard, des lambeaux de souvenirs émergent alors des ténèbres. C'est ça. C'est ma femme. On était sur l'autoroute, il n'y a pas si longtemps. J'ignore où on allait.


Soudain, mon corps se rappelle trivialement à mon bon souvenir. Est-ce l'endroit qui veut ça ? Il faut que je fasse pipi.

Et là, pendant que je me soulage, un éclair de lucidité me traverse le cerveau. Je sursaute et ferme les paupières une demi-seconde. Vous connaissez cette sensation, au réveil, d'essayer de rattaper un rêve super chouette que vous étiez juste en train de faire, mais il vous glisse entre les doigts comme une poignée de sable ? Vous pensez en retenir un petit bout, mais il se défile. Puis un autre, et un autre encore, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, et que seule subsiste l'alternative de sortir du lit, accomplir ces gestes quotidiens tant de fois répétés, aller au boulot (Tiens, d'ailleurs, je fais quoi comme boulot ?), affronter une nouvelle journée.

Là, c'est pareil. Je me rappelle juste avoir eu envie de faire pipi. Nora m'a dit qu'on était sur la M25, que la file de voitures immobilisée dans cet embouteillage pouvait repartir d'un instant à l'autre, que je n'avais qu'à me retenir. Mais je ne l'avais pas écoutée.


Et le souvenir suivant : je suis debout près de la voiture et je prononce ces mots, les plus obscurs que j'aie jamais formulés de toute ma vie :


Salut à toi, bête immonde, dévoreuse de monde.




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