Fifty ways

Chapitre 1 : Fifty ways

Chapitre final

2405 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/12/2025 09:20

Cette fanfiction s’inspire de la chanson “Fifty ways to leave your lover” de Paul Simon (album “Still Crazy After All These Years” en 1975) dont quelques extraits (en VO) sont insérés en gras, et participe au défi d'écriture du forum Fanfictions.fr “Le renouveau” (mars 2014). Catégorie deuxième chance. Niveau 2 : Rédiger au présent.

L’intégrale des paroles est à retrouver côté forum, avec une traduction.




Le Métatron vient de me faire une proposition pour le moins surprenante. Suite à la bataille de la librairie et à son épilogue inattendu, il m’avait convié pour une petite balade dans la rue, qui s’est rapidement terminée en pause café à la terrasse du “Give me Coffee or Give me Death”, l’établissement de Nina. Et c’est là qu’il m’a soumis son projet ahurissant : mon retour au Paradis, en remplacement de Gabriel qui venait de s’enfuir main dans la main avec Belzébuth. Je crois qu’ils ont opté pour Alpha du Centaure. Il paraît que l’existence y est assez agréable. Donc il me destine à la glorieuse mission d’Archange Suprême, oui. Je lui ai fait répéter, tellement je n’en croyais pas mes oreilles ! Il a ajouté que, même si ce n’était pas très réglementaire, mon nouveau statut me permettrait de nommer le ou les assistants de mon choix. Oui, Crowley inclus, a-t-il ajouté, comme s’il lisait dans mes pensées (d’ailleurs, je le soupçonne d’en avoir la capacité), et ceci au vu de l’historique de notre… travail conjoint sur Terre, depuis son commencement.

Le retour au Paradis, quelle perspective excitante !

Je suis certain que Crowley va être aussi enthousiasmé que moi. Sûrement, depuis sa Disgrâce, le Paradis lui manque. Il est toujours resté très évasif sur les circonstances de sa Chute, ne mentionnant que sa propension à poser des questions. Un peu trop nombreuses et un peu trop dérangeantes, peut-être. On sait tous Là-Haut qu’il vaut mieux s’en tenir aux ordres (et au Grand Plan) et éviter de se montrer trop curieux. La plupart des anges s’y conforment, et gare aux récalcitrants ! Oh ! Je suis tellement impatient de lui annoncer la bonne nouvelle ! Il va sauter de joie, c’est sûr !


En rentrant dans ma boutique, c’est un démon nerveux et agité qui m’attend. Il arpente le plancher fébrilement, manquant se prendre les pieds dans le tapis à chacun de ses pas.

– Ah, Aziraphale, il faut qu’on parle, me dit-il d'une voix tendue.

– Crowley, tu ne devineras jamais ce que le Métatron vient de me proposer, je le coupe. Il n’est pas mauvais, dans le fond. J’ai fait fausse route à son sujet. Écoute un peu…

Et là, je lui répète mot pour mot la proposition du Bras Droit de Dieu en personne.

– Oh non. Tu vaux mieux que ça, l’angelot. ON vaut mieux que ça. Tu lui as dit ou il pouvait se le carrer son poste ?

– Mais Crowley…

– Des Grands Plans, encore ? Des projets colossaux, tu dis ? Et c’est quoi comme programme ce coup-ci ?

– Je l’ignore encore, mais…

– Tu crois qu’ils vont laisser tomber facilement cette histoire d’Apocalypse ? Juste parce que Gabriel a été le petit caillou dans leur chaussure ? Je suis sûr qu’ils comptent remettre le couvert. Ou peut-être inventer pire encore. Si tant est que ce soit possible. Ils vont se servir de toi pour le sale boulot.

– Enfin, Crowley, le Paradis c’est le camp de la Vérité ! De la lumière ! Du bien !

– Quand ils mettront fin à la vie sur terre ce sera pareil que si c’était l’enfer qui l’avait fait. Dis-moi que tu lui as répondu “non”...

– Je pourrais faire évoluer les choses…

– Rien du tout. Ils te laisseront pas faire. Tu deviendras leur exécuteur des basses œuvres. Le problème c’est que tu es trop naïf. Mais comment croire encore à la bonté des anges ? Dois-je te rappeler qu’ils ont tenté de t’anéantir ? Tu te souviens des flammes de l’Enfer rapportées par Éric ? Un bûcher dans lequel ils t’ont forcé à avancer, pour te faire disparaître à tout jamais ? T’as pas oublié, quand même ? Comment quelqu’un de si intelligent peut-être aussi stupide ? Ouvre les yeux, bordel !

The problem is all inside your head

She said to me

The answer is easy if you

Take it logically

C’est du passé, Crowley. C’est vers moi que Gabriel s’est tourné quand ils ont effacé sa mémoire. C’est que je compte, pour Eux, j’en suis sûr !

– Ils ne t’apprécient même pas. Tu n’es qu’un instrument, une marionnette au bout de leurs doigts. Et toi, tu vois de la lumière là où il n’y a que du noir, et tu ne vois pas celle qui brille réellement.

– Le Ciel m’aime !

– Et toi, tu les aimes ?

Crowley a enlevé doucement ses lunettes noires. Ses yeux d’or fondu ne quittent pas les miens. Ce que j’y lis me donne le vertige. Que répondre à ça ?

Bien sûr que j'aime les anges, tout autant que j'aime Dieu, le Paradis ou les humains. Et Crowley. Je suis conçu pour ça. J'ai été créé pour être Amour. Mais les dés ne sont-ils pas pipés ? Et que devient mon libre arbitre, dans tout ça ? Si je suis simplement “programmé” ?

Je respecte les anges, j'admire le Paradis, je vénère la Toute-Puissante. Est-ce que c'est ça, aimer ? Et Crowley ? Je dois admettre que c'est différent. Il est l'air que je respire, sans lequel aucune vie n'est possible. Il est le sang qui coule dans les veines de ma corporation humaine. Il est l'eau qui me désaltère. Il est mon compagnon depuis six mille ans, sur qui je peux toujours compter, qui jamais ne me fera défaut ni ne m'abandonnera, qui toujours viendra à mon secours. Je lui fais confiance, comme il me fait confiance. Il est ma bouée dans la tempête, mon phare dans les ténèbres, mon feu dans l'âtre quand le froid me prend, le pilier où m'appuyer quant tout chancelle autour de moi. C'est mon son alter ego, mon âme sœur, tantôt mon yin, tantôt mon yang. Vivre sans lui m'est tout simplement inconcevable. Est-ce que c'est ça, aimer ?

Et si, quelque part, il avait raison ? Oh ! Bonté divine ! Je ne suis plus sûr de rien, à présent. J’insiste encore :

– Viens au paradis avec moi, on fera le bien, tous les deux. Ensemble, comme au bon vieux temps…

– Je serai direct, mon ange : ils ne sont pas dignes de toi. Foutons le camp pendant qu’il est encore temps.

But I’ll repeat myself

At the risk of being crude

There must be fifty ways

To leave your lover

Mais Crowley, le Métatron m’attends dehors !

– Qu’il attende. L’éternité, s’il veut. Les anges ne sont pas des êtres bons. Ils sont plus machiavéliques encore que les démons.

Je me souviens de l’intervention d’Uriel et sa bande, à la porte de la librairie. Ma corporation humaine conserve le souvenir douloureux du violent coup de poing que j’ai reçu à l’estomac, alors que les Célestes cherchaient Gabriel. Crowley a raison : ce sont de méchants anges.

– T’es pas obligé de répondre tout de suite. Prends le temps de réfléchir. La nuit porte conseil, à ce qu’on dit. Si Gabriel et Belzébuth ont pu le faire, s’enfuir ensemble, on peut nous aussi. Penses-y.

She said : Why don’t we both

Just sleep on it tonight

And I believe in the morning

You’ll begin to see the light

Soudain, la cloche de la porte tinte : c’est Muriel qui passe timidement la tête à l’intérieur de la boutique. Elle toussote discrètement.

– Ahem, je vous demande de bien vouloir m’excuser, mais le Métatron demande si…

– Qu’il aille au diable ! hurle le démon, hors de lui. Va lui dire de ma part ! Et envoie-le bien se faire f…

Muriel se sauve, apeurée.

– Crowley ! Ton langage, tout de même !

Conscient que les gens ne sont pas ses plantes, et que leur hurler dessus n’apportera rien de bon, il se calme momentanément, se tourne vers moi et ajoute :

– Mon ange, ça fait combien de temps qu’on se connaît, hein ? Six mille ans ! On a toujours été là l’un pour l’autre. On est un groupe, une équipe. Un groupe de nous deux. Et je voudrais passer…

Sa voix se brise, ses yeux s’embuent.


Je ne peux pas partir sans lui, j’en aurais le cœur brisé, et lui aussi.

– Peut-être qu’ils ont commis des erreurs, avec moi. Mais je suis certain qu’ils regrettent. Je suis prêt à leur pardonner. Tu n’imagines pas à quel point c’est difficile pour moi de concevoir que le Paradis puisse n’être pas le camp du bien et du bon ! Je suis un ange. J’ai été conçu pour chanter les louanges de Dieu et L’adorer quelles que soient les circonstances. Ce que tu me demandes là dépasse mon entendement. Je suis déboussolé.

– Aziraphale, je sais bien que c'est un choix difficile, et je comprends que ça te chamboule au-delà de l'imaginable. Mais j’essaie juste de t’ouvrir les yeux sur leur véritable nature. Ils sont toxiques, tous autant qu’ils sont, le Paradis, comme l’Enfer. Tu peux me croire sur parole. Tu me fais confiance ? Foutons le camp. On a tout à y gagner.

She said : It grieves me so

To see you in such pain

I wish there was something I could do

To make you smile again

Je tente une dernière fois de le ramener à la raison, même si je sais au fond de moi que choisir c’est renoncer. Je perds le Paradis si j’accepte de fuir avec lui, je le perds lui si j’accepte ce poste. L’hypothèse qu’il me suive là-haut semble d’éloigner à chaque minute qui passe.

– Crowley, te rends-tu compte au moins de ce que je te propose ? Récupérer ton statut angélique, ce n’est pas rien tout de même ! Viens avec moi. J’ai besoin de toi.

– Oh mais je réalise mieux que tu le penses ! Et bien mieux que toi, qui plus est ! As-tu la moindre idée d’où je suis tombé ? Je ne revivrai pas une deuxième chute. C’est hors de question.

– C’est une proposition qu’ils ne réitéreront pas…

– On s’en fout. Reprends ta liberté.

I’d like to help you in your struggle

To be free

There must be fifty ways

to leave

On peut se tirer en douce par la porte de l’arrière-boutique, qui donne chez Maggie. Je sais bien qu’elle est condamnée et que tu as jeté la clé. Mais un petit miracle et c’est réglé. Je peux stopper le temps, si tu veux de la discrétion. On mettra au point un autre plan que celui qu’ils veulent t’imposer. On se construira une nouvelle existence, toi et moi. Si tu veux du panache, on sort par la grande porte au nez du Métatron, et on se barre avec la Bentley. Ou en bus, si tu préfères l’anonymat. On se trouvera un petit cottage peinard, et si t’aimes mieux Alpha du Centaure, Alpha ce sera. L'univers est immense ! C’est toi qui choisis. T’as pas à t’expliquer. Ils proposent, tu refuses. C’est pas plus compliqué que ça. Reprends ta liberté. On s’en fout du Plan Ineffable, des devoirs, des responsabilités et de toutes leurs manigances.

Just slip out the back, Jack

Make a new plan, Stan

You don’t need to be coy, Roy

Just get yourself free

Hop on the bus, Gus

You don’t need to discuss much

Just drop off the key, Lee

And get yourself free

Je n’ai jamais ressenti pareille confusion depuis mon mensonge originel devant Gabriel et sa clique pour sauver les enfants de Job. Et Crowley ne s’est jamais montré aussi tentateur depuis qu’il m’a proposé cette côte de bœuf - divine incartade, prémices de bien des délices - dans la cave du brave homme.

Je ne suis pas un guerrier. Il ne faudrait pas grand-chose pour faire pencher la balance. Un mot, un geste, une espérance, la lumière au bout du tunnel. Il tente le tout pour le tout :

– Tu ne peux pas quitter cette librairie, quand même…

Jusqu’au bout je résiste, en vaillant petit soldat du Paradis :

– Oh ! Crowley ! Rien ne dure éternellement !

De longues minutes s’écoulent, à la fois brûlantes comme le désert et glaciales comme un tombeau. Il a remis ses lunettes de soleil et s’éloigne vers la sortie d’un pas traînant, le dos voûté, vaincu.

– T’es qu’un idiot. On aurait pu être… Nous !

Déjà, il est à la porte de la boutique. Et là, sans crier gare, il rebrousse chemin. Il a aux yeux une lueur folle qui transperce les verres de ses lunettes, et dans son allure une urgence. Il revient vers moi, agrippe le col de ma veste. Puis, en un dernier recours, une ultime tentative, comme on se jette à l’eau ou qu’on lance une bouteille à la mer,

And then she kissed me

And I realized she probably was right

There must be...

cinquante manières de quitter le Paradis.

Ou du moins, cinquante raisons.


Mais une seule, lumineuse et magnifique, qui éclipse toutes les autres.






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