Ce qui ne te tue pas

Chapitre 1 : Ce qui ne te tue pas

Chapitre final

2924 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 20/12/2025 08:25

Cette fanfiction participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr : “Philtres, élixirs et petites potions" (juin 2021)

Catégorie deuxième chance

Niveau 2 : le texte doit comporter ces cinq figures de style : allitération, hyperbole, métaphore, oxymore, zeugma





Novembre. L'hiver approchait à grands pas. Les températures commençaient à baisser, et l'ambiance dans Whickber Street s'en ressentait : le temps gris et maussade n'encourageait pas les promeneurs à mettre le nez dehors bien longtemps. Chacun, sortant du travail sous le vent ou la pluie fine mais froide, se pressait de retrouver la chaleur accueillante de son foyer. Il y avait bien sûr quelques prévoyants, qui commençaient à prospecter les boutiques pour préparer leurs cadeaux de Noël. Le Will Goldstone's Magic Shop et The Small Back Room étaient de ceux qui voyaient leur chiffre d’affaire grimper en cette période de fêtes, les tours de magie et la musique ayant toujours le vent en poupe dès qu'il s'agissait de faire plaisir. Et Arnold’s music n'était pas en reste.

Toutefois, ce matin-là en ouvrant sa librairie à l'angle de la rue, Aziraphale constata que la grille métallique de Brown's World of Carpets était restée baissée. Se pourrait-il que Mr Brown ait des ennuis ? À plusieurs reprises, Aziraphale jeta un coup d'œil inquiet à travers sa vitrine, pour voir si la boutique de tapis finirait par ouvrir.

Non point.

Crowley arriva, comme chaque matin (si tant est qu'on puisse appeler “matin” l'heure indécente de 11h45). Le libraire l'interpella aussitôt :

– Tu as vu ? Mr Brown n'a pas ouvert, ce matin.

– Bonjour, mon ange, lui lança le déchu en s'affalant, comme à son habitude, sur le premier fauteuil venu. Toujours le même. Celui capitonné de velours rouge et or, légèrement élimé aux accoudoirs, au bois patiné par les ans, posé sur un tapis de laine parfaitement assorti.

– Oui, bonjour, mon cher, s’excusa Aziraphale. C'est que je suis un peu préoccupé. Mr Brown n'a pas ouvert sa boutique, ce matin.

– Et qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? grogna Crowley depuis le fond du fauteuil. Tu comptais lui acheter un tapis, aujourd'hui ?

– Non mais... eh bien... ce n'est pas dans ses habitudes, c'est tout...

– Fiche-lui la paix. Il peut bien prendre une journée de repos, le malheureux. Si ça se trouve, il fait l'inventaire. Ou bien il réapprovisionne son stock pour Noël. Quoique, il doit pas avoir besoin de commander grand-chose, vu que ça m'étonnerait qu'il ait vendu beaucoup de ses horreurs, cette année.

– Crowley !

– Quoi ? Ils sont moches, ses tapis, tu peux pas dire le contraire !

– Eh bien disons que... ce n'est pas exactement le genre pour lequel j'opterais si je voulais renouveler la déco de ma librairie, mais...

– Rhâââ. T'es trop gentil.

– Tout de même, si nous allions voir ce qui se trame ?

– Si t'insistes…

Aziraphale se dirigea vers la porte, suivi du démon traînant des pieds et ronchonnant.

Ils sonnèrent à la boutique. Mr Brown, tout comme Aziraphale, vivait dans l'appartement au-dessus de son commerce. Cependant, personne ne répondit. L'ange sonna de nouveau puis, ne recevant aucune réponse, s'enhardit à crier en direction de la fenêtre de l'étage :

– Mr Brown ? Tim ? Vous êtes là ?

– Tim ? TIM ? s'étrangla Crowley. Et depuis quand tu l'appelles par son petit nom, celui-là ?

– Eh bien c'est à dire que, vois-tu, nous nous rencontrons souvent aux réunions de l'Association des Commerçants de Whickber Street. Une fois par mois, à vrai dire. L'autre jour, c'était au sujet des décorations de Noël. Tim, enfin, Mr Brown, hum... a émis de fort brillantes idées à cette occasion.

Crowley haussa un sourcil outré, accompagné de ce qu'il espérait être des éclairs dans le regard, tout en croisant les bras sur sa poitrine, dans une posture indignée.

– Tu m'en diras tant... siffla-t-il d'un ton glacial. Mais ça explique pas ces... familiarités !

– Oh mais c'est un homme charmant, dans le fond ! Nous avons bavardé longuement après la fin de la réunion. Et tu sais, quand on connaît mieux les gens, et bien on devient plus ou moins... heu... proche d'eux. Tu sais, c'est ce que font les humains, assura-t-il en guise de conclusion, en hochant vigoureusement la tête.

Le démon, cependant, conservait sa mine offusquée. La banquise eût semblé plus chaleureuse. Son visage fermé et le froncement inquiétant de ses sourcils forcèrent l'ange, comme pris en faute sous son regard perçant, à trouver soudain le bout de ses chaussures follement intéressant à observer.

C'est alors que s'ouvrit la porte de la boutique, sur un Mr Brown hirsute, mal rasé, en sueur, emmitouflé dans une robe de chambre en flanelle imprimée léopard du plus mauvais goût.

« Pauvre type ! » songea Crowley, qui se garda bien néanmoins de formuler cette pensée à voix haute.

– Bonjour, Tim... hum... Mr Brown. J'espère que vous voudrez bien pardonner cette intrusion discourtoise, mais je n'ai pas vu votre boutique ouverte ce matin, alors j'étais un peu... hum... préoccupé.

– Je suis balade, répondit le marchand de tapis d'une voix faible et éraillée, avant de se moucher bruyamment dans un carré de tissu à motifs de faisans.

– Oh ! Vous m'en voyez absolument navré ! Avez-vous consulté un médecin ? Est-ce grave ?

– C'est juste ude bodde crève. J'ai l'habitude, allez. Bon rhube de dovembre, qui va durer jusqu'au printemps. Avec des hauts et des bas. ATCHA !

– À vos souhaits.

Crowley s'était reculé face à l'éternuement du malheureux. Non qu'il craignait la contagion – les démons, pas plus que les anges, n'étant sujets aux maladies humaines – mais bon, les postillons n'ont rien d'agréable.

Il toisait le patron – patraque – de la boutique de carpettes avec un mélange de méfiance et de dédain, d'où toute compassion était exclue.

– Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour vous ? s'enquit aimablement le libraire.

– Nous ? Parle pour toi, grommela le démon de façon indistincte.

– Vous êtes gentil. Ça ira, répondit Brown du fin fond de son mouchoir.

– Je ne suis pas gentil ! explosa Crowley. Mais je vais faire une exception. Estimez-vous heureux que c'est bientôt Noël !

Puis il se tourna vers Aziraphale et proposa à voix basse :

– On lui fait un grog, à Carpetman ?

– Voilà. Remettez-vous vite au lit, nous allons vous préparer une bonne tisane. On revient tout de suite, assura l’ange.

Ils reprirent le chemin de la librairie. Aziraphale jubilait.

– Crowley, mon cher, serais-tu devenu perméable à la magie de Noël ? As-tu pris de bonnes résolutions, tout à coup ? As-tu décidé d'aider ton prochain dans la détresse et l'affliction ?

– Détresse et affliction ? N'exagérons rien, c'est qu'un rhume, fit le démon avec un sourire énigmatique qui emplit l'ange d'une soudaine bouffée d'appréhension inexplicable. Comme un mauvais pressentiment.

Une fois revenus dans la petite cuisine, le libraire mit la bouilloire en route, pendant que Crowley pressait un demi-citron. Puis il versa dans un grand mug du miel, le jus de citron, auxquels il ajouta une petite dose de Talisker. Aziraphale versa l'eau bouillante, puis s'en fut quérir un couvercle pour garder la boisson chaude, et un plateau pour la transporter en face. Le déchu profita qu'il avait le dos tourné pour rajouter une généreuse rasade de whisky. “Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort”, parait-il ? Alors aux grands maux les grands remèdes. Crowley n'avait aucune envie de voir son ange aux petits soins avec leur pathétique voisin. « Si tu dois tomber malade, au moins tombe avec style ! » songea-t-il en se remémorant cette pitoyable robe de chambre. Et ils s'en furent porter le grog au souffreteux, lequel ne tarissait pas d'éloges et de remerciements envers son “ange gardien”, comme il l'appelait. Le démon leva les yeux au ciel, souhaitant en finir au plus vite avec tous ces salamalecs, et ramener SON ange à la maison.

Pour abréger les souffrances du malheureux, autant que son supplice à lui, il se plongea sur Internet dans le blog du Dr Good, où il glana quelques intéressantes informations. Entre autres, que l'utilisation du pin contribuait à dégager le nez, que dormir aidait le corps à mieux résister face à la grippe, qu'il fallait boire beaucoup d'eau pour éviter la déshydratation liée à la fièvre, et qu'il existait des tas de plantes à même de favoriser une guérison rapide. Dont le gingembre, mais là, pas question. Car il apprit que le gingembre permettait de réveiller les libidos en berne, de par ses propriétés stimulantes et vasodilatatrices, et il n'allait pas prendre un tel risque en en refilant au mal portant. Satan savait qu'il n'en avait pas besoin pour courtiser l'ange plus ou moins ouvertement ! Cette pensée suffit à mettre Crowley en rage, qui s'en fut rassembler les ingrédients pour préparer une bonne tisane, la mine maussade et de la fumée lui sortant par les oreilles.

Car il n'y avait pas trente-six solutions pour détourner Aziraphale de la mission qu'il s'était bêtement donnée de venir en aide à son prochain, et pour laquelle il n'aurait personnellement vu aucun inconvénient, s'il ne s'était agi de ce prochain-là.

En fin d'après-midi, ils retournèrent prendre des nouvelles du malade.

– J'ai dormi comme un bébé ! leur annonça-t-il la mine réjouie. Ça va un petit peu mieux, on dirait. Oh ! Un tout petit peu seulement !

Mais c'est qu'il y prenait goût, à se faire dorloter, le bougre !

– Avec tout ça, je n'ai rien mangé depuis hier midi, je meurs de faim ! ajouta-t-il à l'adresse d'Aziraphale avec des yeux de cocker abandonné à la SPA.

L'ange, qui comprenait cette situation mieux que quiconque, lui promit de revenir dans la soirée avec un délicieux bouillon de légumes, concocté par ses soins.

Ils revinrent le soir, le libraire avec un odorant potage aux sept légumes de saison, le démon avec une infusion non moins odorante dans un deuxième bol.

– Ah ! Je ne sais pas ce que je ferais sans vous ! minauda le quasi-mourant en battant des cils. Vous êtes adorables.

Crowley se demanda brièvement si le « vous » s'adressait à eux deux ou seulement à l'ange. Il ne put retenir une remarque acerbe :

– Qu'on en finisse ! Et vite ! grinça-t-il à mi-voix.

Mr Brown prit sur lui et une pastille pour la gorge. Il lança au démon un regard courroucé, mais s'abstint de répondre, gardant un silence éloquent, drapé dans une dignité outragée.

– Je vous souhaite de passer une bonne nuit, déclara Aziraphale. Nous reviendrons demain matin. N'hésitez pas si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez où me joindre, quelle que soit l'heure.

Et bla bla bla bla bla...

Crowley trépignait.

De retour à la librairie, le démon explosa :

– C'est pas un peu fini d'en faire des caisses ? Tout ça pour un malheureux petit rhume ! M'agace, le vendeur de paillassons. Vivement que tout ça se termine. Et qu'on n'en parle plus.

– Qu'est-ce que tu veux dire ? s'alarma l'ange.

– Ngk... Qu'il guérisse au plus vite, je veux dire... Ce type est une purge. J'en ai marre de te voir jouer les infirmières attentionnées, c'est tout.

– Ne serais-tu pas un peu jaloux, très cher ?

– Moi ? Même pas dans tes rêves ! rugit Crowley, outré, avec une absolue mauvaise foi. Jamais de la vie ! Qu’il se retape vite, qu’on passe à autre chose, voilà ce que je dis...

Le lendemain matin, la grille était toujours baissée. À presque dix heures. Ils traversèrent la rue, sonnèrent à la boutique, et Mr Brown apparut sur le pas de la porte. Toujours dans sa robe de chambre immonde, mais peigné-rasé cette fois. Seuls ses yeux demeuraient légèrement dans le vague.

– Oh ! Bonjour Mr Brown, fit Aziraphale, affable. Voici un breuvage revigorant. Comment vous portez-vous ce matin ?

– Bien mieux qu'hier, vraiment. J'ai pris pas mal de paracétafol, je pense que ça a aidé.

– Vous voulez dire paracétamol, je suppose ?

– Sans doute, oui. Ce truc-là.

– N'en prenez pas trop, quand même. Un surdosage pourrait nuire à votre foie.

– Mon foie ? Connais pas ! Ah ! Ah ! brailla le convalescent en éclatant d'un rire hystérique, avant d'entonner à pleins poumons poussifs :

« O flower of Scotland

When will we see

Your like again,

That fought and died for

Your wee bit hill and glen... »

Ô fleur d'Écosse,

Quand reverrons-nous ton semblable,

qui s'est battu et est mort pour ton petit coin de colline et de vallée...

– Tickety-boo, fit l’ange en souriant. Je pense que nous allons venir à bout de ce vilain rhume. Remettez-vous au lit, buvez beaucoup d’eau, nous reviendrons cet après-midi avec une bonne infusion. N’est-ce pas, mon cher ? ajouta-t-il à l’adresse du démon.

– Gnfrrr… maugréa l’interpellé

Ainsi fut fait. Dans l’après-midi, quand Aziraphale et Crowley revinrent au Brown's World of Carpets, avec un grand bol de tisane préparée par le déchu, il trouvèrent le convalescent dans sa boutique, en train de décorer sa devanture pour Noël.

– Eh bien, eh bien, qu’avons-nous là ? Vous semblez parfaitement remis sur pied, mon cher Tim… heu… Mr Brown.

Deux paires d’yeux se tournèrent vers l’ange, l’une remplie de colère contenue, l’autre pleine d’un vide abyssal

– Oh ! Un dandy dodu, fit le marchand de tapis au libraire, les yeux vitreux, un sourire béat laissant s’échapper un filet de bave.

– Oui, hum… Je pense que ce petit épisode d’indisposition n’est déjà plus qu’un mauvais souvenir. Crowley vous a apporté sa préparation spéciale. Nous repasserons ce soir. Une excellente journée à vous... Mr Brown, ajouta l’ange prudemment.

– Je serais assez curieux de savoir ce que tu mets dans cette infusion, Crowley, attaqua l’ange dès leur retour à la librairie. Ce pauvre homme n’a pas l’air du tout dans son état normal.

– Pourquoi ? Il est comme d’habitude, je trouve, répondit le démon innocemment.

– Non. Il a l’air échappé d’un asile. Alors ? Qu’est-ce que tu as mis là-dedans ?

– Oh ! Que des trucs naturels ! Du tilleul, du sureau, du thym, du romarin, de la cannelle, de l’eucalyptus, du laudanum, du miel…

– Du QUOI ?

– Du miel ? Tu sais, ce que fabriquent les abeilles, c’est pour adoucir la gorge et…

– Non, juste avant : du laudanum ? Dis-moi que je rêve… Que je cauchemarde, plutôt.

– En fait, il m’en restait un petit fond de flacon depuis Édimbourg. J’ai lu que c’était un puissant analgésique et antispasmodique. Rien de tel pour venir à bout d’une bonne crève, asséna tranquillement le déchu.

– Mais… mais... tu aurais pu le tuer !!! Il est grand temps de mettre le holà !

– Nah… Il a le cuir aussi dur que la peau d’ours de ses tapis…

– Mais Crowley, ce ne sont que des imitations !

Et c’est ainsi que Mr Brown reprit progressivement du poil de la bête, et redevint très vite en pleine forme. Aziraphale pouvait le voir, depuis sa fenêtre, occupé à disposer guirlandes et illuminations dans sa vitrine.

– Je ne sais pas si tu as vraiment voulu bien faire Crowley. En tout cas, on dirait que ta tisane a fait des miracles ! fit remarquer l’ange quelques jours plus tard. T.. Mr Brown est maintenant parfaitement rétabli.

– Ngk… Je t’arrête tout de suite. N’essaie même pas de me qualifier de “gentil”, fit le démon faussement offusqué.

Aziraphale lui retourna un sourire plus éclatant que la plus brillante décoration à la cime du sapin qui trônait déjà au milieu de la librairie.

– Alors, conclut-il, mettons ça sur le compte de la magie de Noël !

*******

Notes


Les figures imposées :

allitération : il y en a plusieurs, mais je suis assez contente de “dandy dodu” et “patron patraque” (et sinon : “Aziraphale affable”, “poumons poussifs”)

hyperbole : “je meurs de faim”

métaphore : “ce type est une purge”

oxymore : “pleine d’un vide abyssal”

zeugma : “Il prit sur lui et une pastille pour la gorge”

Sinon, pour ceux qui veulent tester, voici la recette du laudanum liquide, par Thomas Sydenham, médecin anglais (1624 - 1689) : « Prendre du vin espagnol, une pinte ; de l'opium, deux onces ; du safran, une once ; de la cannelle et de la girofle réduites en poudre, une dragme chacune ; les faire infuser ensemble au chaud pendant deux à trois jours, jusqu'à ce que la teinture soit de bonne consistance et après l'avoir filtrée, préparez-la à son usage. ».

Bonne chance, et joyeux Noël !

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