En attendant : Uno

Chapitre 1 : En attendant : Uno

Chapitre final

2308 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/12/2025 10:49

C’était une journée ordinaire dans les couloirs de l’enfer. Enfin, ordinaire, pas tout à fait. Il y a quelque temps, des évènements importants s’étaient produits à la surface de la terre, plus précisément à la base aérienne de Tadfield, Oxfordshire. Là, les redoutables cavaliers de l’Apocalypse s’étaient fait réduire en miettes par quatre gamins et un foutu clébard aux yeux rouges. Satan lui-même avait alors pris la peine de se déplacer, pour tenter de remettre sa progéniture dans le droit chemin, ou plutôt le chemin de traverse. Mais le garçon n’avait rien voulu savoir et avait renié son paternel, aidé en cela par un ange potelé et un démon - le traître ! - plus rusé qu’un goupil.

Conclusion de l’histoire : l’Apocalypse avait capoté, et eux, qui s’étaient préparés comme jamais pour en découdre avec les cohortes d’angéliques emplumés, se retrouvaient au chômage technique, à ne savoir que faire de leur peau.

Et depuis, ils trimbalaient leur désœuvrement comme on traîne un sac de linge sale trop lourd en direction du Lavomatic.

– On s’emmerde comme des rats morts, vous croyez pas ? lança Ligur, morose, à la cantonade.

– Ouais, c’est ballot, on avait une bonne apocalypse à portée de main, et puis pfffft ! Envolée ! acquiesça le duc Hastur avec résignation, n’ayant toujours pas digéré l’Armageddon’t.

– C’est quand même malheureux ! ajouta Dagon, plein d’amertume. Pour une fois qu’il y avait moyen de s’amuser !

– Et si on faisait une partie de quelque chose, pour tuer le temps ? proposa innocemment Éric. On doit bien avoir des jeux de société au CDI.

– Au quoi ? intervint Hastur.

– Le “Centre Démoniaque Intellectuel”. Tu sais, là où on peut emprunter des livres, des jeux, des DVD, faire des recherches sur l’ordinateur, tout ça, quoi…

– C’est quoi un ordinateur ?

Éric lui lança un regard attristé, puis poussa un long soupir désabusé en secouant la tête d’un air accablé.

Ils étaient vautrés sur des chaises pliantes bancales, dans une des salles de réunion plongée, comme à l’habitude, dans une semi-obscurité rassurante. La moitié des néons étaient hors service, les seuls fonctionnels bourdonnant par intermittence comme des moustiques asthmatiques, et dans un coin s’entassaient un vieux projecteur de diapositives hors d’âge, une baignoire sur pieds du siècle dernier dont l’émail écaillé laissait apercevoir la fonte rouillée à maints endroits, un stock d’affichettes froissées « Please do not lick the walls” et “You don’t matter”, des chaises cassées, ou encore un écran de projection lacéré.


Tout cela était parfaitement déprimant.

– On pourrait jouer à “Pacte avec le diable” ? proposa Josh. Ils l’ont, c’est sûr, je l’ai vu l’autre jour, en allant rendre “Le savoir-faire de l’huissier moderne”.

– Nan, ça se joue qu’à quatre, fit remarquer Furfur. Et puis faut au moins être un ado, je suis pas sûr qu’Hastur comprenne les règles…

– Eh oh ! Je suis là, hein, je te ferais remarquer ! Et je suis pas plus bête qu’un autre !

– “Inferno”, alors ? proposa Shax

– Pareil. Quatre maximum, et un peu… hum… compliqué, répliqua Furfur.

– “Diavolo”, peut-être. C’est plus facile. Et les parties sont rapides.

– De mémoire, c’est six joueurs. On est sept, conclut Furfur, dévisageant chacun tour à tour en comptant sur ses doigts.

– “Fiesta de los muertos”, dans ce cas. On peut jouer jusqu’à huit. On peut même aller chercher Usher et on fait quatre équipes de deux.

– Des équipes ? Sans moi ! Jamais de la vie je fais équipe avec Hastur, c’est le fiasco assuré ! se récria Éric.

– Moi je veux bien faire équipe avec Shax, lança Furfur d’une voix mielleuse en lui coulant un regard en biais, qu’il espérait de braise mais qui n’était que glauque.

– Pas la peine de s’embêter avec le CDI, on a un jeu de “Uno” sous la main, finit par proposer Ligur. Rangé dans le tiroir de ce vieux bureau, là-bas.

Il pointa du doigt une antiquité brinquebalante, composée d’un vieux plateau de bois vermoulu posé sur deux caissons métalliques à roulettes, dont la moitié manquait.

– Va pour le “Uno”, acquiesça Shax.

Les autres opinèrent du bonnet. Ligur s’en fut chercher le jeu, et ils s’installèrent autour d’une des rares tables opérationnelles.

– Bon, je distribue et je commence, décréta Éric. C’est moi le plus jeune et...

– Tu rigoles ? l’interrompit Josh. Y’a des règles, jeune homme. C’est pas comme ça que ça marche. On doit tous piocher une carte, et celui qui a la plus grosse distribue. Celui à sa gauche commence. T’as appris quoi à l’école ?

Furfur partit d’un rire vulgaire et tonitruant, tout en lançant un coup d’œil à Shax, qu’il espérait langoureux, mais qui n’était que graveleux :

– Celui qui a la plus grosse ? Pas la peine de tirer une carte, hein !

– Boucle-là, Furfur ! le rembarrèrent les autres, en parfaite synchronisation.

– Et qui c’est qui marque les points ? s’enquit Ligur.

– Je pense être le mieux placé, asséna Dagon avec aplomb. C’est moi le Maître de la Paperasse.

Ils piochèrent, et Josh, qui avait un 9, distribua les sept cartes réglementaires, posa le reste face cachée pour la pioche, et en découvrit la première carte. Un 7 rouge. Éric joua le premier, puis tous les autres jusqu’à Hastur - qui n’avait jusqu’alors que bayé aux corneilles - avec un 5 bleu sur le talon :

– Je mets mon 8, et je remporte le pli ! brailla-t-il dans un éclat de rire digne d’une hyène enragée, en s’emparant du paquet de cartes.

– Mais qu’il est con ! s’exclamèrent les autres, tous en chœur.

– Ben quoi ? Le 8 est plus fort, non ?

– On joue pas à la bataille, imbécile ! Ôte-moi d’un doute, t’as déjà joué au “Uno” ? s’informa Ligur.

– Pour sûr ! affirma Hastur dans un vigoureux hochement de tête, qui fit valser dans tous les sens sa tignasse semblable à une botte de paille ébouriffée. Mais je me rappelle plus très bien...

Patiemment, Shax lui réexpliqua les règles de base du jeu.

– Le but du jeu, c’est pas de remporter toutes les cartes, c’est de se défausser…

– Je vote pour se défosser ! hurla Josh soudainement sans qu’on l’ait sonné. J’en ai ras la fourche d’être envoyé à la fosse à purin, moi !

– Shax n’a pas voulu dire ça, soupira Éric.

– … et le gagnant est celui qui arrive le premier à 500 points, conclut Shax à la fin de son résumé.

Tous approuvèrent, sauf Furfur qui la dévorait des yeux, et Hastur qui n’avait rien écouté.

Cette mise au point effectuée, la partie put reprendre, cahin-caha.

Ils avaient fait un tour complet sans heurt supplémentaire, quand Josh posa une carte “inversion”, qui fit repartir le jeu dans l’autre sens. Quand arriva le tour de Furfur, il fut tenté de dégainer un “+2”, mais ne tenait pas à mettre des bâtons dans les roues de Shax. Il se contenta d’une carte neutre en montrant ostensiblement son jeu à sa voisine, tout en lui adressant un regard appuyé accompagné d’un discret mouvement des lèvres qui tenait plus de la grimace simiesque que du baiser langoureux. Elle l’en remercia néanmoins d’un battement de cils effréné, couplé à un sourire carnassier, qui fit se trémousser le m’as-tu-vu sur son siège.

– Hey ! Prenez une chambre, vous deux ! leur lança Ligur avec irritation.

– Ouais. Y’a du favoritisme, là, ajouta Josh en jouant à son tour une carte “+4”.

Dagon, qui jouait après lui, réfléchit de longues secondes, scrutant l’adversaire comme s’il pouvait percer les mystères de son cerveau ou voir à travers ses cartes.

– Tu bluffes, finit-il par asséner d’une voix menaçante.

– Moi, je bluffe ? ironisa Josh.

– Ouais. Je suis sûr que tu pouvais jouer autre chose.

– Peut-être bien que oui, je bluffe. Mais peut-être bien que non…

Alors, dans un sourire victorieux, Josh lui montra son jeu et le malheureux, avec une grimace douloureuse, tira six cartes supplémentaires et passa son tour.

– “UNO !” beugla Ligur quelques instants plus tard.

Ses concurrents lui lancèrent un regard mauvais. Mais Ligur ne put finir, et piocha une autre carte quand revint son tour.

– Contre-Uno ! brailla Éric un peu plus tard, montrant fort impoliment Josh du doigt.

– Quoi ? fit Josh, qui tombait des nues.

– T’as oublié de dire “Uno”. Faut dire “Uno” quand t’as plus qu’une carte. Tire deux cartes.

– Quoi ? Mais t’as pas le droit ! Y’a que celui qui joue après moi, qui peut !

– Non, firent les autres, dans un ensemble digne d’une chorale.

– On a tous le droit, signifia Dagon qui, en maître de la Paperasse, avait une assez bonne mémoire de toutes les règles de jeux qu’il avait lues, ou même seulement vu passer.

Josh ronchonna, bien évidemment, mais piocha deux cartes, la mort dans l’âme.

Dagon finit le premier, en hurlant un « J’ai gagnéééé ! » victorieux.

– T’as gagné la manche, pas la partie, précisa Shax. On compte les points maintenant. Chacun compte ce qui lui reste en main.

Ils arrivèrent à un total de 197, que Dagon s’empressa de noter dans sa colonne sur la feuille de score en écrivant 297. Ce qui ne passa pas inaperçu aux yeux de son voisin, qui s’empressa de beugler :

– Il a triché ! Il a triché !

– Oups, pardon, chuchota Dagon avec une feinte confusion. Mon stylo a dérapé…

Une seconde manche débuta. Cette fois, Éric distribua et Hastur joua le premier. Le calme concentré du début ne tarda pas à se transformer en pugilat cacophonique :

– Il a mis deux cartes d’un coup !

– Elle a pas dit “Uno” !

– Il fait exprès de me persécuter !

– T’as pas le droit de mettre une carte “+2” sur une autre !

– J’en ai marre de passer mon tour !

Tels furent les commentaires outrés hurlés pendant la partie, comme autant de cris de rage lancés à la face de l’Enfer..

Le sens avait changé. Hastur, qui jouait avant Éric, posa sur le talon une carte inconnue, provoquant aussitôt la décorporation inopinée d’icelui. Sur la chaise d’Éric, ne restait plus qu’un petit tas de cendres fumantes…

– Mais qu’est-ce que t’as fait ? s’insurgea Josh d’une voix effarée ou perçait le reproche.

Hastur, riant sous cape, lui répondit qu’il venait de miraculer une carte “décorporation”.

– Hastuuuuur ! le blâmèrent tous les autres dans un ensemble impeccable.

– D’accord, je le referai plus, se résigna le Duc. Mais avouez que c’était marrant !

– Non, ce n’était pas… marrant du tout, le tança vertement Éric, qui venait de se recorporer, époussetant sa veste du revers de la main. C’est du grand n’importe quoi. On peut jouer sérieusement, ici ?

La partie reprit, un peu plus calme, jusqu’à ce que Ligur termine avec une carte “+4”.

– Il a pas le droit ! vociféra Furfur.

– Si, il a le droit, contra Éric.

– Non !

– Si.

Dagon tenta de calmer les esprits, et souligna que rien dans la règle officielle n’empêchait de jouer cette carte en dernier.

– C’est dégueulasse, cracha Josh en piochant quatre nouvelles cartes (en fait, personne ne lui prêtant attention, il se débrouilla pour n’en piocher que deux, pas vu pas pris).

Ils comptèrent leurs points, et Dagon inscrivit docilement 218 dans la colonne de Ligur, sous l’œil scrutateur de ses voisins immédiats.

Ils s’apprêtaient à entamer la troisième manche lorsque retentit dans le sous-sol délabré une alarme à vous vriller les tympans, accompagnée de spots rouges qui clignotaient aux quatre coins de la pièce.

– Allons bon ! soupira Ligur en interrompant la distribution des cartes. C’est quoi encore ce bordel ?

– Une réplique de l’alarme du Paradis, lui répondit Shax. Tu sais bien que depuis l’Apocaflop, nos boss ont renforcé la coopération entre les services. Une sirène chez eux se répercute chez nous, et inversement. Histoire que tout le monde soit sur le qui-vive et sur la même longueur d’ondes.

– Alors, ça veut dire que le Traître a encore fait des siennes, à ton avis ? Ou alors son copain auréolé ? questionna Furfur.

– J’en sais rien. Peut-être bien les deux. Mais on va pas tarder à le savoir. On aura donc jamais la paix avec ces guignols ? En tout cas, une chose est sûre, ça signifie...

– … Oui : tous sur le pont, branle-bas de combat ! conclut Ligur en s’élançant vers le rez-de-chaussée, suivi de ses congénères, courant et se bousculant dans un fracas d’enfer de chaises renversées.


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