Tocade sur la rocade

Chapitre 1 : Tocade sur la rocade

Chapitre final

2641 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 02/01/2026 09:53

Défi d’écriture consistant à illustrer une citation

J’ai choisi « La créativité, c’est l’intelligence qui s’amuse » d’Albert Einstein






Lane Crossman, surnommé par ses collègues “Le fou des ronds-points”, arriva au travail ce matin-là en retard et de fort méchante humeur. Son réveil n’avait pas sonné, il s’était réveillé de justesse, et dans sa précipitation s’était renversé du café brûlant sur la cuisse. Il dut se changer à la va-vite et il prit donc l’ascenseur des bureaux du consortium “Connect Plus” décoiffé, attifé comme l’as de pique et le nœud papillon de travers. Sa secrétaire perçut son humeur maussade dès l’arrivée à son bureau. Prudente, rentrant la tête dans les épaules, elle se contenta de lui présenter les dossiers du jour sans prononcer une parole, avant de s’éclipser discrètement en direction de la photocopieuse. Elle avait trop l’habitude des sautes d’humeur de son patron pour envisager ne serait-ce que de lui adresser la parole, dans ces moments-là.

Crossman s’installa à son fauteuil, et put enfin se détendre un tantinet. Il n’avait qu’un quart d’heure de retard, après tout. Et qui donc le lui reprocherait ? Il faisait la pluie et le beau temps au sein de l’entreprise. Non qu’il en soit le principal responsable, mais tout de même, il collaborait étroitement avec l’équipe de genèse du projet. Il était ingénieur en chef spécialisé en conception routière, tout de même.

Un deuxième – et vrai – café lui ferait le plus grand bien. Il sonna donc Lucy, et d’un geste mille fois répété lui demanda six expressos dans un grand mug. Sans sucre.

En attendant, il se posta devant le vaste miroir du bureau, redonna de ses doigts une allure plus humaine à sa chevelure brune indisciplinée, redressa son nœud papillon, et s’adressa un sourire satisfait.

Il se fendit même d’un « Merci, Lucy » quand elle lui apporta son mug, orné de l’inscription “Le chef a toujours raison”.

Il savoura lentement sa dose de caféine, puis ouvrit son ordinateur.

Quelques messages de collègues l’attendaient, rien d’urgent.


Son attention fut cependant attirée par un mail provenant d’un expéditeur qu’il voyait pour la première fois : Anthony J. Crowley, qui s’annonçait comme consultant en ingénierie routière, missionné par le DT (Department of Transport) du gouvernement britannique, et qui prenait contact pour lui demander le dossier de la M25, dont l’étude de tracé était en cours, en vue de propositions éventuelles d’amélioration. Crossman, mis en confiance par le logo gouvernemental, s’empressa de lui transférer la totalité dudit dossier.

Une heure plus tard, il recevait une note accompagnée d’une modification de tracé, en vue de passer au plus près de Caterham, proposition que l’ingénieur accepta sans faire de difficulté (la route passerait juste en bordure de la ville, ce ne serait nullement un problème). Seulement, il ne comprenait pas le pourquoi de cette demande. Il posa donc la question à Crowley, qui répondit simplement que les habitants verraient d’un bon œil le fait de ne pas avoir trop de distance à parcourir pour rejoindre l’autoroute.

La vérité était tout autre : il était certain que le fait d’évoquer un traiteur et du jambon ferait grand plaisir à Aziraphale. Et, Satan était témoin, l’une des choses que le démon avait à revendre, c’était l’imagination ! Il s’était donc mis en tête deux objectifs : modifier le tracé de la M25 pour qu’il corresponde parfaitement au glyphe “Odegra”, qui signifie “Salut à toi Bête Immonde, dévoreuse de Mondes”, dans la langue des prêtres noirs de l'ancienne Mu, ce continent englouti dans l'océan Pacifique, terreau d’une civilisation avancée antérieure à l'Atlantide ou à la Lémurie. Et deuxièmement, tâcher de trouver quelque amusement dans cette tâche, tant qu’à faire. Autant joindre l’agréable à l’utile.


Crossman reçut bientôt un nouveau mail, cette fois pour évoquer la possibilité de traverser Potters Bar. La mention d’un bar mettait toujours Crowley en joie. Il conclut ainsi sa demande : “Dans l'attente que ma proposition suscite votre intérêt, je reste à votre disposition blablabla…”

Il ne fallut pas longtemps à l’ingénieur en conception routière pour se rendre compte que c’était là une idée brillante : le tracé d’origine passait au nord de la ville, et le nouveau était beaucoup plus direct, économisant quelques miles.


Il commença à tiquer lorsqu’il reçut une troisième demande : traverser Uxbridge. En réalité, le démon avait cru lire “Oxbridge”, et il ne pouvait pas manquer cette référence à la côte de bœuf rôtie dont Aziraphale s’était délecté, dans la cave du malheureux Job, aux alentours de 2500 avant J.-C., pour son premier contact avec la nourriture humaine. Crossman réalisa que le tracé subirait une modification trop importante pour être acceptée par la hiérarchie. Il consentit à déplacer la route d’une courte distance, passant ainsi près de la zone sud-ouest de l’agglomération. Crowley, relativement satisfait, s’en contenta.


La quatrième proposition finit pas mettre la puce à l’oreille de l’ingénieur. Bon sang, tout ceci avait déjà été étudié et décortiqué en amont, pourquoi encore un changement ? Cette fois-ci, le démon tenait à éviter de passer par Waltham Abbey. Tout ce qui de près ou de loin se référait à une quelconque bondieuserie lui filait de l’urticaire, et une abbaye était de celles-là.


Crossman lui répondit illico par une fin de non-recevoir : le tracé traversait la petite cité d’est en ouest, passant en plein milieu, c’était extrêmement délicat à modifier. Il s’empressa donc de rédiger un mail : “Malgré l’intérêt porté à votre demande, les éléments en notre possession ne permettent pas d’y donner une suite favorable. Je vous prie d’agréer blablabla…”. Puis, par un acquit de conscience un peu tardif, il vérifia l’organigramme du Département des Transports, auquel il avait accès grâce à un mot de passe ultra sécurisé, changé tous les mois, et une procédure de triple identification. Il n’y trouva nulle trace d’un Anthony J. Crowley. Autant dire qu’il passa le reste de sa journée à se mordre les doigts, se maudissant pour son manque de prudence, tout en sachant que la nuit prochaine risquait d’être fort agitée.


Crowley, pour sa part, avait bien capté qu’il ne tirerait rien de plus de l’individu. Il chercha donc une autre victime, qu’il trouva en la personne de Miles Ramp, plus connu de ses subalternes sous le sobriquet de “Roi de la bretelle foireuse”, un autre ingénieur en conception routière. Une rapide étude de personnalité suffit à le convaincre que celui-ci succomberait volontiers à la tentation d’un pot-de-vin, voire plusieurs.

Il prit donc rendez-vous auprès de sa secrétaire et se présenta à l’heure dite, le lendemain, à son bureau de “Connect plus”.

– Je vous en prie, asseyez-vous, l’accueillit Ramp, un quinquagénaire pourvu d’un soupçon d’embonpoint et d’une calvitie naissante, qui tiqua légèrement à la vue de l’individu, fort élégant tout de noir vêtu, mais qui avait inexplicablement conservé ses lunettes de soleil à l’intérieur.

Crowley s’installa quelque peu en vrac sur le confortable fauteuil qui faisait face au patron, non sans lui glisser sa carte de visite ornée d’un magnifique entrelacs de bretelles d’accès sur lequel s’étalaient les volutes dorées de ses initiales A.J.C.

– Oh ! Comme “Avant Jésus-Christ” ? C’est marrant, ça, s’amusa l’ingénieur.

Le démon lui renvoya un sourire éclatant, avant de lui proposer :

– J’ai une petite suggestion à vous soumettre. Soyez certain que mes services seraient heureux de vous en remercier par un geste commercial, autant qu’amical. Pour sceller notre future entente…

– Ah oui ? De quoi s’agit-il ?

– Mes supérieurs aimeraient que le tracé épargne Godstone. Ne me demandez pas pourquoi, je ne suis pas dans le secret des dieux ! Ah ah ah !

En effet, la “Pierre Divine”, ça ferait mauvais genre pour une autoroute diabolique, avait pensé le déchu. Encore une bondieuserie dont il se passerait volontiers dans son Grand Projet.

– Mmm… Ça me paraît difficile. Il faudrait envisager un grand contournement au nord…

– Est-ce qu’une montre Oméga De Ville en or massif 18 carats vous aiderait à… l’envisager ?

L’homme en resta sans voix. Il connaissait ce petit bijou pour en avoir bavé devant les catalogues d’horlogerie de prestige. “Élégance intemporelle et robustesse absolue” vantait le descriptif, qui poursuivait avec son verre inrayable, sa précision exemplaire, son confort optimal. Bref, l’alliance de l’héritage horloger suisse et d’un design irréprochable. Comme il rêvait d’exhiber à son poignet cette compagne fidèle, pour un quotidien sophistiqué ! Quoique fort bien payé, il ne pouvait toutefois se permettre cette folie. Aussi prit-il quelques instants pour réfléchir.

– Nous pourrions… eh bien… éviter le centre-ville historique pour… disons… passer en limite nord de l’agglomération… bredouilla-t-il, troublé.

– Ça fera l’affaire, asséna Crowley dans un sourire carnassier. Vous aurez votre petite… rétribution dès demain.

Puis il prit congé, laissant le pauvre “Roi de la Bretelle” dans un état d’agitation extrême. En sortant, il adressa un clin d’œil canaille à la secrétaire, hypnotisée par les vagues cuivrées de ses longs cheveux roux, puis s’en fut vers l’ascenseur.


Le démon se présenta le lendemain avec le cadeau promis, qui alluma aussitôt des étincelles dans le regard de Ramp. Puis il prit place sans qu’on l’y ait invité dans ce qu’il considérait déjà comme “son” fauteuil, et jeta négligemment sur le bureau le plan de la M25 ainsi que le dernier numéro du magazine automobile “Élite & Cylindres”, où s’affichait sur la couverture une sublime créature, qui fit pâlir l’ingénieur. Une Maserati Indy dernier modèle, rouge brique, intérieur cuir, moteur V8, 32 soupapes, 4930 cm³, 320 chevaux. Un must.

« Mais comment fait-il pour deviner le moindre de mes rêves ? » s’étonnait Ramp, la langue pendante et le cerveau en ébullition.

– Je me demandais… attaqua Crowley, tout miel : serait-il dans vos attributions de modifier le tracé, voyons, ici ? Pour éviter cette agglomération, et traverser celle-ci ?

Il pointait du doigt Leatherhead. Impossible de dessiner le tracé de l’autoroute maléfique sans une petite mention au cuir, l’une de ses matières favorites (avec la soie). Et du même coup, la route évitait Epsom, qui lui rappelait trop douloureusement le sel jeté par-dessus l’épaule, cette superstition imbécile des humains pour conjurer le mauvais sort et aveugler ses semblables. Les ingrats.

Le pauvre homme en face de lui ne savait plus à quel saint se vouer. Il aurait vendu son âme pour cette voiture. Crowley ne le comprenait que trop bien, lui qui vouait à sa Bentley un culte sans limite.

– Je pense que c’est… hum… jouable, bredouilla le malheureux.

– Super ! le félicita le déchu d’une voix de velours. Votre… gratification vous attendra demain matin à votre emplacement de parking, au sous-sol. Les clefs seront dessus.

Puis il quitta le bureau d’un pas chaloupé, laissant le malheureux ingénieur pantelant, le cœur battant comme s’il venait de courir un marathon.


Décidément, Crowley s’amusait comme un fou ! Il restait encore quelques menus détails à régler, mais il avait bon espoir. Il revint à la charge une troisième fois. Non loin du tracé se trouvait Redhill. La colline rouge ! Rien que ça ! C’était trop tentant… Il décida de frapper un grand coup, avec un appartement de prestige à Knightsbridge de plus de 400 m², dans une somptueuse propriété victorienne, près de Hyde Park. Un rêve éveillé.

Mais cette fois, Ramp prit peur. C’était trop. Trop voyant, surtout. Les services du fisc n’allaient pas tarder à s’intéresser à son cas, sans aucun doute, et il devrait rendre des comptes sur ce train de vie soudain fastueux. Il ne tenait pas à écrire ses mémoires derrière les barreaux.

– Rendez-vous compte, répondit-il à l’offre de Crowley, c’est un énorme détour par le sud ! Des milliers de livres supplémentaires ! Non, vraiment, je regrette…

Le démon n’insista pas, réalisant bien qu’il avait usé celui-là jusqu’à la corde, tout comme le premier.


L’ingénieur, un peu tard tout comme son collègue, finit par effectuer une recherche sur ce soi-disant consultant auprès du DT. Il n’en trouva bien évidemment aucune trace…


Crowley dut se résoudre à prendre le taureau par les cornes et les choses en main. Au cours d’une des nuits qui suivit, il se glissa comme une ombre dans les locaux de la société “Asphalte Attitude”, grosse entreprise de BTP qui aménageait la majorité des tronçons de la M25. Il ne put réprimer une grimace de répulsion en enfilant cette infâme gilet orange avec ses bandes rétro-réfléchissantes, qui offensait son goût si raffiné en matière vestimentaire. Mais enfin, qui veut la fin veut les moyens. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer.

Il se munit d’une grosse poignée de piquets de balisage et s’attela à la tâche. Il lui fallait régler ce petit souci pour Waltham Abbey et Redhill. Et puis il tenait à apporter la touche finale à ce tableau de maître en passant au plus près de Sevenoaks, nom qui le mettait inévitablement en joie de part le rapprochement qu’il n’avait pas manqué d’effectuer avec les Sept Péchés, ceux-là même qui constituaient le sésame ultime pour le royaume des Enfers.

Décidément, il s’amusait comme un gamin avec tous ces noms de villes, et il ne tarissait pas d’éloges envers l’imagination des humains.

Ces derniers ajustements effectués, Crowley s’autorisa une généreuse rasade de Talisker (suivie de plusieurs autres) en contemplant son œuvre d’un regard satisfait. Le tracé du London Orbital ne pouvait pas être plus proche du fameux glyphe infernal. Ce grand contournement de 117 miles constituerait très bientôt l’autoroute la plus accidentogène d’Angleterre, où des millions d’automobilistes tenteraient de rejoindre leur destination - tout aussi vainement qu’en actionnant un moulin à prières - dans des embouteillages monstres, d’interminables minutes sous tension et une haine farouche envers leurs voisins de volant. En plus de signifier l’allégeance à Satan, ce qui n’était pas rien. Du pur génie démoniaque.

Il s’attendait à un « Wahoo ! » admiratif de la part de ses supérieurs, et aux félicitations enthousiastes du jury.

Et, framboise sur la pavlova, il s'était éclaté comme jamais avec toutes ces manigances.


Ah ! Il y avait des instants qui méritaient d’être vécus, sur cette terre !





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