Que Tout Soit !

Chapitre 1 : Que Tout Soit !

Chapitre final

1737 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/01/2026 12:40

Cette fanfiction participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr : “Perdu dans l'espace" (mai juin 2023)

Catégorie deuxième chance





Je sais ce que vous allez m'objecter. Que je ne suis qu’un bout de ferraille plié à l’équerre. Sur la forme, vous aurez raison. Mais sur le fond, laissez-moi vous dire que vous vous fourrez profondément le doigt dans l’œil. Car pour être à cet endroit et à ce moment, il m’avait fallu passer une palanquée d’épreuves et d’essais auprès desquels les plus pointus des tests de QI auraient fait figure d’examen d’entrée à l’école maternelle.

En effet, en plus d’être fabriquée dans un acier chromé d’excellente résistance, qui me confère une longévité exceptionnelle, je suis douée d’une certaine forme de conscience. Eh ouais. Je suis dotée des cinq sens connus à ce jour, j’ai un sens moral aigu (forcément, vu d’où je viens), je perçois mon environnement immédiat comme plus lointain, j’ai des pensées, et même des souvenirs. La seule chose que mon statut d’objet m’interdit, c’est le libre arbitre. Je ne suis ni libre ni maîtresse de mes actes, et je ne peux intervenir que par l'intermédiaire de la main qui me guide. Par contre, question émotions, je peux vous assurer que je capte tout ! Une véritable éponge ! Et croyez-moi, il y a eu des étincelles dans le cosmos ce jour-là ! Première fois que j’assistais à un phénomène de cette ampleur.

Que je vous raconte…



Il y avait là, perdu dans l’immensité de l’espace encore vide, cet ange aux cheveux roux, absorbé par un parchemin enroulé sur lui-même. Concentré, visiblement soucieux, il fronçait des sourcils en tournant dans tous les sens son document qui refusait de se laisser mettre à plat. Un gros bouquin coincé sous un bras, moi sous l’autre, je sentais monter son irritation, empêtré qu'il était avec tout son matériel. Je ne savais pas trop ce qu’il était censé faire, mais je pressentais qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Et c'était mal parti : comment tenir un énorme livre, ce qui ressemblait à une carte, et moi, avec seulement deux mains, tout angéliques qu'elles fussent ? Il avait lâché le gros volume, qui restait près de lui, en lévitation, tranquille comme Baptiste. Mais ça ne résolvait pas le problème du parchemin borné. Deux mains pour le tenir déplié, une main pour moi – car il nous fallait fonctionner de concert – ça restait impossible.


Vint à passer au loin une autre créature céleste, qui baguenaudait dans l'espace sans but précis apparemment. D'allure hésitante, allant de droite et de gauche, il avait manifestement le nez en l'air. D'où j'étais, on aurait dit un chou à la crème couronné de meringue frisée. Jamais vu ça de ma vie. Mon ange à moi le héla, et la friandise aux bouclettes blondes s'approcha d'un coup d'aile, incapable de résister à un appel à l'aide, visiblement.

– Vous m'avez appelé ? fit-il d'un ton bienveillant.

– Oui. Pourriez-vous me tenir ça, pendant que je lance le bazar, s'il vous plaît ?

“Ça” était la grande carte des cieux récalcitrante.

– Bien sûr ! Dans quel sens dois-je le tenir ?

– Peu importe. Tenez-le, c'est tout. Voilà. Très bien. Tenez-le bien serré. Vous êtes prêt ?

– Prêt pour... quoi ?

Alors, d'une poigne décidée, mon propriétaire m'inséra au beau milieu du papier et m'imposa trois rapides rotations, à m'en donner le tournis. Pire que les montagnes russes. Puis il me libéra, et je pris place auprès du gros livre, pour assister à la suite du spectacle.

– Et voilà le travail. Parfait. Merci beaucoup. Vous pouvez le lâcher.

– Et... C'est tout ?

– Nan, j'ai juste amorcé le moteur, là. À vrai dire, j'attends cet instant depuis... depuis... eh bien depuis toujours, en réalité !

– Ah ! Au fait, bonjour ! Enchanté ! Je suis Aziraphale !

– Mmmm... Ravi de vous rencontrer.

Le blondinet adressa à mon détenteur un sourire radieux que l'autre ne prit pas la peine de remarquer.

– Bon, OK, c'est parti !

Et mon ange roux de réciter l'incantation qui allait donner naissance à des millions de galaxies et d'étoiles, comme j'allais un peu plus tard en être témoin.

– « Que la Matière soit, que la Gravité soit, bref que Tout soit, des pages 11 à 3000602 incluses ! »

Pendant qu'il prononçait ces paroles surnaturelles, les pages du gros livre se tournaient toutes seules, comme par miracle.

– Il est censé se passer quelque chose ? s'informa le dénommé Aziraphale, curieux.

– Oh, bien sûr, où avais-je la tête ? réagit le rouquin en se frappant le front du plat de la main, faisant valser les ondulations fauves de ses cheveux, qui projetèrent des éclats de lumière ambrée tout autour de lui.

L'ange blond n'en perdait pas une miette. Aux étincelles des vagues rousses répondaient celles, émerveillées, de son regard.

– « Que la Lumière soit ! » ajouta mon créateur céleste.

Joignant le geste à la parole, il fit un truc bizarre de la main. Alors jaillirent tout autour de nous une explosion d'étoiles, une symphonie de nébuleuses, une sarabande de galaxies, dans une merveilleuse rhapsodie de couleurs. Magique ! Grandiose ! Renversant ! Un spectacle à couper le souffle, vraiment !

– Regarde-toi. Tu es magnifique, s'attendrit l'ange à la chevelure de feu.

Je perçus nettement le rythme cardiaque d'Aziraphale s'emballer. Je vous l'ai dit, on peut rien me cacher. Il lança au Star Maker un regard de velours, avec un sourire modeste aux lèvres, et un léger rougissement des pommettes, ne sachant que faire de ses mains qu'il triturait nerveusement. Aucun de ces symptômes, pris séparément, ne m'avaient échappé, mais je ne parvenais pas à mettre un mot sur ce phénomène inhabituel : les quatre ensemble, ça ne correspondait à aucun processus rencontré jusqu'alors. Autour de nous l'air était devenu comme piquant. C'était très déroutant. J'en restai fort perplexe.

Puis il réalisa que ce compliment ne lui était pas adressé, et il toussota discrètement, pour se donner une contenance.

– C'est très joli. Vous avez fait de l'excellent travail, le félicita Bouclettes Platine, plein d'admiration.

– Oh merci ! répondit humblement mon ingénieur spatial.

– Et... à quoi sert tout ceci ?

– C'est une usine à étoiles, voyez-vous. Toute cette poussière et tout ce gaz sont en train de construire environ cinq mille jeunes étoiles et protoplanètes. Encore quelques millions d'années à mijoter, et ensuite : Poum ! Paf ! Bim ! Des étoiles partout !

– Que c'est chouette ! Mais dites-moi, vous êtes au courant que la directive actuelle de l'autorité supérieure est de mettre fin à tout ça dans environ... six mille ans ?

– Ngk ! Six mille ans, vous dites ? Mais le moteur aura tout juste fini de préchauffer ! Des milliards de systèmes stellaires pour seulement quelques milliers d'années ? Bon sang, mais c'est pas d'un vulgaire papier peint dont on parle, là ! Faut lui dire, à la Patronne, que c'est une très mauvaise idée !

Déception et accablement s'entendaient dans sa voix, j'en avais de la peine pour lui. Le blond tenta néanmoins de lui faire entendre raison :

– Ce n'est pas notre rôle de conseiller la Toute-Puissante sur les détails de Sa création, à mon avis. Une telle remarque serait considérée comme quelque peu inappropriée, j'en ai peur.

– Bon. Et si je laissais un mot dans la boîte à idées ?

– Je ne pense pas que la Toute-Puissante ait en fait eu l'idée de créer une boîte à idées. Et je ne crois vraiment pas que ce soit notre rôle de le lui suggérer.

– Ben si c'était moi qui gérais tout ça, je serais content d'avoir un regard neuf sur l'affaire, pourtant.

L'ange roux laissait errer son regard sur toutes les choses si jolies qu'il venait d'inventer. J'y lisais désillusion et profonde amertume.

L'embarras de l'ange blond était palpable. Il s'inquiétait des possibles remous que ne manquerait pas de provoquer le petit génie du cosmos, avec ses questions et ses remarques. Nul doute que la Toute-Puissante en serait passablement irritée. Il ne voulait pas qu'il lui arrive un quelconque pépin. Il en était extrêmement préoccupé, c'était flagrant. Je le voyais se tordre les doigts, troublé, en lançant au rouquin des regards alarmés. Il ne savait pas comment formuler la chose, manifestement.

– J'aime beaucoup les nuances de bleu et de rose dans cette partie de la nébuleuse. C'est tout à fait réussi... bredouilla-t-il pour détendre l'atmosphère, dans une vaine tentative pour redonner du baume au cœur du façonneur d'univers, espérant ainsi lui redonner le sourire et apaiser son propre malaise.

Puis il n'y tint plus :

– Écoutez. Je me fais du souci pour vous. Je serais triste d'apprendre que vous vous êtes attiré des ennuis, souffla-t-il, masquant à grand-peine son inquiétude croissante.

– Merci de votre aide, et du conseil, répondit le Star Maker. Mais faut pas vous en faire, allez. Quels ennuis je pourrais m'attirer en posant deux ou trois questions, hein ?


Ce sont les derniers mots que j'entendis, et je ne pus hélas assister à la suite des évènements. Aspirés par la matière en transmutation, nous fûmes soudain gommés du paysage cosmique, la carte, le bouquin, et moi.


Moi ? Je suis la Divine Manivelle, celle par qui Tout fut.

Lequel d'entre vous a cru comprendre “touffu” ? Oh ! Vous n'avez pas entièrement tort ! Touffu, dense, broussailleux, inextricable, confus, labyrinthique, chaotique, j'ajouterais même bordélique : c'est bien ainsi que se dessinait le futur, tant l'humanité qui allait naître aurait le chic pour compliquer les choses, se créer des tas de problèmes et se fourrer dans des pétrins pas possibles.


Oui, ces deux créatures célestes, aussi.





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