Prête-moi ta plume
Chapitre 1 : Prête-moi ta plume
1488 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 07/02/2026 07:59
Votre héros en a gros. Il n'est pas d'accord avec la façon dont vous le décrivez, et il vous le fait savoir, en intervenant directement dans votre texte.
Il est là, dans la pièce ou penché par-dessus votre épaule (gauche), à guetter ce que vous écrivez et vous faire part de ses doléances.
...
Aziraphale se dirigea vers la porte, suivi du démon traînant des pieds et ronchonnant.
– Et allez ! C'est reparti ! Pourquoi faut-il toujours que tu m'écrives maussade et rouscaillant ? Tu peux pas trouver un autre mot ? fulmine le démon.
– Mais Crowley, tu ES maussade et rouscaillant ! L'archétype du grincheux !
– C'est faux. Je peux être d'un abord agréable. Il m'arrive même de sourire.
– Et quand donc, s'il te plaît ?
– En Enfer, dans la baignoire d'eau bénite, par exemple. Entre autres.
– Mais Crowley, tu n'étais pas toi-même !
– Ouais, bon d'accord. Et dans la librairie ? Quand Aziraphale m'a raconté le truc avec l'auréole ? J'ai pas souri, peut-être ?
– Si. J'avoue. D'ailleurs, il te va bien ce petit sourire narquois. Tu devrais l'utiliser plus souvent.
– Hey ! J'ai rien contre, mais c'est pas moi l'auteur, hein !
– Je tâcherai de m'en souvenir. Je peux continuer ?
– Fais donc. Mais je surveille...
Ils sonnèrent à la boutique. Mr Brown, tout comme Aziraphale, vivait dans l'appartement au-dessus de son commerce. Cependant, personne ne répondit. L'ange sonna de nouveau puis, ne recevant aucune réponse, s'enhardit à crier en direction de la fenêtre de l'étage :
– Mr Brown ? Tim ? Vous êtes là ?
– Tim ? TIM ? s'étrangla Crowley. Et depuis quand tu l'appelles par son petit nom, celui-là ?
– Allons bon. Je te vois venir, avec tes gros sabots. Je vais encore passer pour le jaloux de service, c'est ça ?
– Mais Crowley, tu ES jaloux ! C'est quand même pas ma faute si tu supportes pas que Brown fasse ami-ami avec ton ange !
– Gnfrblmngnk... C'est pas MON ange, d'abord...
– Dois-je te rappeler comment tu l'as accueilli au pub, ce malheureux marchand de tapis ?
– Ngk. J'ai été correct, je te rappelle. J'ai dit bonjour...
– Si tu veux. Mais du bout des lèvres, et d'un ton... comment dire... glacial. Laisse-moi continuer, maintenant.
– Et depuis quand tu l'appelles par son petit nom, celui-là ?
– Eh bien c'est à dire que, vois-tu, nous nous rencontrons souvent aux réunions de l'Association des Commerçants de Whickber Street. Une fois par mois, à vrai dire. L'autre jour, c'était au sujet des décorations de Noël. Tim, enfin, Mr Brown, hum... a émis de fort brillantes idées à cette occasion.
Crowley haussa un sourcil...
– Hé ! Qu'est-ce qui te prend ?
– Désolé, mais j'en ai ma claque de hausser du sourcil. En plus c'est toujours un seul, et toujours le même. J'ai une crampe, maintenant.
– Voyons, tu es un démon, les démons ne chopent pas de crampe !
– Moi si. Même que le côté gauche ne revient plus à sa place normale, à force. Regarde...
En effet, je constate un soupçon de dissymétrie au niveau des yeux. Prise d'une vague de pitié, je tente de faire amende honorable :
– Mon pauvre Crowley. Je ne te ménage pas, hein ? Je vais essayer de faire plus attention, à l'avenir. Je peux garder ce sourcil ?
– OK, mais je t'ai à l'œil, oublie pas. Je vois tout, malgré les lunettes. Fais bien gaffe.
Crowley haussa un sourcil outré, accompagné de ce qu'il espérait être des éclairs dans le regard, tout en croisant les bras sur sa poitrine, dans une posture indignée.
– Tu m'en diras tant... siffla-t-il d'un ton glacial.
– Dis donc, l'écrivaillonne, y'aurait pas un détail qui t'aurait échappé ?
– Quoi, encore ? je soupire.
– C'est les serpents qui sifflent. Sur vos têtes, des fois. Mais moi, y'a belle lurette que j'ai plus cette apparence de serpent d'Éden. Et quand je me risque à la reprendre, c'est toujours sans témoin.
– Oui, mais « siffler » s'emploie aussi pour les humains, j'argumente.
– Joue pas sur les mots. À la première occasion, tu me fais siffler ou me couler sur une chaise comme un reptile. Et que je m'étale, que je me vautre, que je glisse, que je me répands... Un vrai concours de synonymes et de paraphrases, chez vous autres ! C'est bien la peine de faire des efforts vestimentaires ! Nan mais regarde-moi ! Est-ce que j'ai l'air d'un serpent ?
Je l'observe, bien inutilement car je le connais presque par cœur. C'est vrai qu'il n'y a guère que sa boucle de ceinture qui rappelle le reptile. Oh ! Et aussi son écharpe, enroulée à son coup. Ses yeux bien sûr. La touche écarlate de la doublure de son col, comme le serpent noir à ventre rouge d'Australie. Sa démarche ondulante. Son tatouage... Tout, en fait !
– Un serpent à sornettes, à tout le moins, je rétorque. Je n'en verrai jamais le bout de cette fanfiction si tu m'interromps sans arrêt. Je te signale que je dois offrir cette histoire pour un calendrier de l'avent. Et pour le défi « Philtres, élixirs et petites potions », par-dessus le marché. Je fais d'une pierre deux coups avec celle-ci.
– Oh ! Ta tambouille de simili écrivaine, j'en ai rien à f...
– Crowley ! Ton langage !
– “Crowley, ton langage !” me singe-il. Je t'arrête tout de suite ! Y'a qu'Aziraphale qui a le droit de me reprendre sur ma façon de parler !
– Oh, je vois ! Aziraphale a le droit de ci, Aziraphale peut faire ça, et patati, et patata... Tu n'as que ce nom à la bouche ! Tu en pinces pour l'angelot, ose prétendre le contraire.
– Mais que... Mais nan ! Absolument pas ! Où t'es allée pêcher ça ? jure-t-il ses grands diables, avec la plus absolue mauvaise foi.
– Crowley. Je te connais mieux que tu ne le penses. Depuis le temps que je vous fréquente, l'ange et toi. Depuis le temps que j'écris votre histoire, que j'invente vos bêtises. C'est gros comme le nez au milieu de la figure.
– Ah bon ? Vraiment ?
– Oui, je t'assure.
– Mais... Tu lui diras rien, hein ? Tu vas pas vendre la mèche ?
– Je promets de garder le secret. Si tu me laisses finir ma fic.
– OK, d'accord. Et si je me tiens à carreau, tu me laisseras en écrire un petit bout ? Ça a l'air marrant, tout de même...
Je le regarde. Ses yeux d'ambre pétillent de malice.
– Toi, tu as envie de faire une vacherie à Mr Brown... Je me trompe, mon joli ?
– Tais-toi ! Je suis PAS joli ! Joli est un mot de quatre lettres qui..., s'emporte-t-il.
– Arrête ton char. On la connaît tous, cette chanson-là.
Il se calme illico.
– Ouais, bon... On peut vraiment rien te cacher ! Une petite vengeance, ça mange pas de pain... Pas grand chose, une blague innocente, quoi...
– Pourquoi quand tu prononces « innocente » j'ai aussitôt une alarme qui clignote dans ma tête ? Tu vas pas le tuer, quand même ?
– Nah...Tu me connais...
Justement...
– Alors c'est entendu. Juste un tour pendable de ton invention. Sans conséquence.
– Oh merci ! Marché conclu. Ce sera notre “arrangement”, comme qui dirait...
Perché sur mon épaule, le démon se remet à suivre mes doigts sur le clavier et le texte qui défile à l'écran.
– Tu m'en diras tant... siffla-t-il d'un ton glacial. Mais ça explique pas ces... familiarités !
– Oh mais c'est un homme charmant, dans le fond ! Nous avons bavardé longuement après la fin de la réunion. Et tu sais, quand on connaît mieux les gens, et bien on devient plus ou moins... heu... proche d'eux. Tu sais, c'est ce que font les humains, assura-t-il en guise de conclusion, en hochant vigoureusement la tête.
Le démon, cependant, conservait sa mine offusquée. La banquise eût semblé plus chaleureuse. Son visage fermé et le froncement inquiétant de ses sourcils...
– Ahem...
– T'inquiète. Il y a les deux, cette fois.
Son visage fermé et le froncement inquiétant de ses sourcils forcèrent l'ange, comme pris en faute sous son regard perçant, à trouver soudain le bout de ses chaussures follement intéressant à observer.
C'est alors que s'ouvrit la porte de la boutique, sur un Mr Brown hirsute, mal rasé, en sueur, emmitouflé dans une robe de chambre en flanelle imprimée léopard du plus mauvais goût.
« Pauvre type ! » songea Crowley, qui se garda bien néanmoins de formuler cette pensée à voix haute.
– Euh... TheBlueOne ?
– Oui, Crowley ? Une objection ?
– Non, rien. Continue...