Reconversion

Chapitre 1 : Reconversion

Chapitre final

4479 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/03/2026 16:11

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr de mars avril 2026

« La Réparation »




Les nonnes de l’Ordre Babillard avaient été terrifiées, après coup, en songeant au drame auquel elles avaient échappé lors de l’incendie du couvent Ste Béryl où elles coulaient des jours paisibles. En fin de compte, seul le bureau des archives, dans la bibliothèque, avait brûlé, mais ç’aurait pu être bien pire, sans l’intervention bienvenue et le sang-froid admirable de Sœur Thérèse Bavarde, secondée par Sœur Marie Loquace.

Aucune d’entre elles, dans son for intérieur, n’était en réalité archi pressée de rejoindre le Royaume de Belzébuth. Elles savaient bien que Sa Majesté des Mouches les rappellerait à Elle selon Son bon vouloir, mais elles avaient bien l’intention de déguster encore de nombreuses tasses de thé accompagnées de ces savoureux sablés au glaçage rose, que réussissait divinement Sœur Félicité Verbeuse. Et puis l’Enfer pouvait avoir encore besoin d’elles ici-haut, sait-on jamais.

C’est pourquoi, sous l’aile protectrice de Mère Supérieure, elles avaient toutes migré vers le prieuré “Devil's Cloister”, un endroit tout aussi charmant qu’austère, un tantinet lugubre, et propre à vous coller de délicieux frissons. Il se disait que jadis, des rituels secrets s’y pratiquaient, où des nonnes voilées de noir dansaient avec des ombres démoniaques. Une autre légende décrivait un puits maudit au milieu de la cour, d’où des voix, les nuits de pleine lune, hurlaient des psaumes impies, et qui menait directement aux Enfers. Tip-top. Elles seraient bien, là, très certainement.


Les bâtiments du couvent étaient propriété de l’Enfer. Aussi, c’est tout naturellement que Furfur se vit chargé des négociations, c’est-à-dire arrêter son choix sur les entreprises capables de porter des projets de réhabilitation, pour les présenter à la commune de Tadfield, qui souhaitait en faire l’acquisition en vue d’une transformation. Le démon préposé aux Admissions, fin négociateur, savait se montrer particulièrement à l’écoute de ses interlocuteurs, à qui il prêtait toujours une oreille attentive (en plus d’un stylo-plume perfide). Restait à lancer l’appel d’offres, et choisir parmi les options proposées.

Toutefois, le Paradis souhaitait ne pas être en reste et s’était promis de garder un œil et la main sur les négociations à venir, par le biais d’Uriel, aussi rigoureuse qu’intransigeante. Il s’agissait de ne pas faire n’importe quoi avec un bâtiment religieux, fût-il le siège, jusqu’à tout récemment, d’un ordre sataniste.

Une consultation publique se mit en place dans les instances de l’Enfer comme du Paradis. Chacun était invité à apporter sa pièce à l’édifice et sa suggestion dans la Boîte à Idées. Au terme d’une semaine d’intenses réflexions, on organisa En-Haut et En-Bas le dépouillement.

Il n’y avait guère de propositions, en fait. Les anges comme les démons semblaient s’être désintéressés du projet, à quelques exceptions notables.


Le premier feuillet à être examiné était signé Shax. Il représentait une immense galerie marchande. D’après l’échelle du croquis, on était ici en présence de près de neuf cents mètres carrés de surfaces, regroupant des boutiques de luxe telles que bijouteries, parfumeries, antiquaires, épicerie fine, cavistes, chocolatiers, chapeliers et prêt-à-porter haut de gamme.

– Mmh. Et pour quoi faire, Shax ? l’interrogea Furfur.

– Et si j’ai envie de m’habiller en Prada, moi ? cracha la concernée. Tu crois tout de même pas que c’est chez Fripounet que je vais trouver mes jolies robes rouges ou mes chapeaux raffinés ? C’est que j’ai un rang à tenir, figure-toi ! Et puis j’ai des standards !

– OK. Je veux bien défendre ta proposition, répondit le néonégociateur. C’est vrai que te voir dans une jolie tenue est toujours un ravissement pour les yeux, ajouta-t-il, tout miel.

Furfur choisit pour ce projet Harry Chapman, de l’entreprise “Pierre & Perspective”, qui obtint rapidement un rendez-vous d’affaires avec Edward Harrington, le maire de Tadfield.

Mr Harrington était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux poivre et sel, lunettes sobres à monture dorée, costume et cravate tout ce qu’il y a de classique. Sa mine avenante ne parvenait cependant pas à dissimuler un regard qu’on devinait empreint d’une volonté farouche pour défendre des idées qu’on pouvait supposer bien arrêtées.

– Un centre commercial ? Vous n’y pensez pas ! se récria l’édile, dès que Mr Chapman eut émis sa proposition.

– Mais… voulut argumenter Harry.

– Il n’en est pas question. Cette vénérable institution mérite un peu plus de respect, tout de même. Défigurer ce joyau architectural avec de vulgaires… boutiques ? Vous n’y pensez pas ! Et puis, qui donc à Tadfield aurait les moyens de s’acheter du Dior, Chanel ou Fauchon ? C’est non. N’insistez pas. Cela exigerait des transformations radicales qui risqueraient de dénaturer ces lieux classés. Certains de mes concitoyens, assez attachés aux choses d’église, ne me le pardonneraient pas. J’y perdrais ma place aux prochaines élections, je me refuse à prendre ce risque.

Mr Chapman rentra chez lui bien penaud ce soir-là.


Uriel, qui avait eu vent de cet échec, organisa elle aussi le dépouillement de la boîte à idées. La première qu’elle piocha fut une feuille format jésus, d’un vélin pur, luxueuse et légèrement satinée, au toucher velouté, qui sublimait à merveille l’encre violette utilisée pour le plan et les légendes annexes.

– Une école ? s’étonna Uriel. C’est toi, Aziraphale, qui veut une école ?

– Eh bien oui, ma foi, répondit l’intéressé en dansant d’un pied sur l’autre. J’ai pensé qu’un ancien couvent serait un écrin merveilleux pour faire éclore dans les jeunes âmes la connaissance et le respect des commandements divins.

– Mmmm. C’est pas bête. Je vais voir avec Cheryl Stone, du “Bon Pasteur Immobilier”.

Mme Stone fut donc reçue le lendemain par le maire. Après qu’elle lui eût exposé le projet, l’élu local prit de longues minutes pour réfléchir.

– Une école, vous dites ? Une école… confessionnelle ?

– C’est cela même, Monsieur Harrington.

– Mais genre… catholique ?

– Tout à fait, Monsieur Harrington.

– C’est que, vous comprenez, ce serait une bonne idée, si je n’avais pas aussi des administrés protestants, ou orthodoxes…

– Ce n’est pas incompatible, Monsieur Harrington.

– Et aussi quelques musulmans. Et puis des adeptes de l'hindouisme ou du judaïsme. J’ai même quelques bouddhistes qui se promènent en toge orange dans les rues du village. Je ne tiens pas à occasionner un sentiment de favoritisme, ni à nourrir des jalousies propres à me faire perdre ma place aux prochaines élections. Pas de guerre de religion à Tadfield. Je regrette, mais c’est non.

C’était perdu pour le Bon Pasteur Immobilier.


Par un accord tacite, c’était au tour de l’Enfer de tenter sa chance.

La deuxième proposition à sortir du chapeau démonique fut celle de Dagon, qui rêvait d’un gigantesque complexe hôtelier dernier cri, au confort cinq étoiles.

– Et puis-je te demander le pourquoi de ce vœu ? s’étonna Furfur.

– Écoute, c’est bien gentil de faire la révolution pour la gloire. T’as vu ce que ça a donné ? On s’est tous retrouvés à pourrir dans des souterrains dégueulasses, dans des couloirs qui puent, sans jamais voir la lumière de jour, avec des bureaux tout pourris et des chambres à peine mieux. Et je t’épargnerai la description des sanitaires. Y’a plus une douche qui fonctionne, et les WC sont….

– Ça va, ça va, j’ai compris l’idée, l’interrompit Furfur nerveusement. Je vais voir ça avec mon bon ami Archie, de “La Bonne Pierre”.

Archibald Windsor fut donc reçu à la mairie de Tadfield quelques jours plus tard. Il avait fait travailler d’arrache-pied toute son équipe, pour être en mesure de présenter un projet qu’il espérait irrésistible.

– Alors, ici, nous avons soixante-six chambres et suites allant de vingt à cent soixante-six mètres carrés, là deux restaurants gastronomiques, un peu plus loin des thermes romains de sept cents mètres carrés, un spa, deux piscines, commentait-il, faisant voler son doigt au-dessus du grand plan qu’il avait étalé sur le bureau du maire. Comme vous le voyez, les cellules monastiques ont été reconverties en chambres avec vue sur des jardins paysagés, avec un potager et plusieurs carrés d’herbes aromatiques ou médicinales, tandis que la chapelle et le cloître servent désormais d'espaces d'accueil et de détente. Les matériaux naturels sont privilégiés, comme la pierre et le chêne. L'esprit patrimonial est conservé, tout en offrant un luxe contemporain. N’est-ce pas de toute beauté ?

Il s’était suffisamment auto-enthousiasmé pour parler au présent de ce qui n’était encore qu’un embryon d’idée.

– Mouais, fit le maire. Et qu’y gagne la commune ?

– Les recettes vont augmenter de façon significative ! s’emballa Archibald. La taxe de séjour, les taxes foncières ! Votre attractivité touristique s’en trouvera renforcée ! Sans parler de la création d’emplois ! Une manne pour votre ville et votre image !

– Certes, mais avez-vous mesuré l’impact sur les ressources naturelles ? Il faut réduire l’artificialisation des terres. L’eau est précieuse, et doit être répartie en fonction des besoins vitaux en priorité. De plus, les infrastructures nécessaires risquent de détériorer le milieu naturel. On a ici une zone humide protégée que les écologistes vont défendre bec et ongles, rétorqua l’édile en pointant du doigt le plan. C’est un électorat qui pèse dans la balance. Je ne veux pas prendre le risque de perdre ma place aux prochaines élections. Je suis désolé.

Et Archibald Windsor s’en fut, la mine grise et le grand plan sous le bras.


La proposition suivante fut l’occasion, pour Muriel, de sortir de sa réserve coutumière, de même que de son bureau au septième sous-sol dans lequel elle ne voyait personne, hormis une fois de temps en temps, tous les quatre ou cinq siècles peut-être.

– Mais c’est énorme ! s’exclama Fufur au vu de la suggestion de Muriel.

Elle avait en effet imaginé un vaste pôle culturel, dont le cœur était occupé par une médiathèque moderne avec bibliothèque, ludothèque et espaces numériques.

Comme une étoile, plusieurs branches rayonnaient à partir de ce noyau : un musée dont le thème restait à définir, une salle d’expositions temporaires modulable ouverte aux artistes et aux associations, un cinéma d’art et d’essai proposant projections, débats et festivals, ainsi qu’un conservatoire de musique et une école de danse.

– Favoriser la culture, c’est mon vœu le plus cher, affirma la scribe de trente-septième rang. Il faut que chacun ait accès aux livres, et à toute la création artistique en général. C’est important pour adoucir les mœurs…

Aziraphale la regardait avec attendrissement. Bien sûr, elle avait raison ! Les livres, la musique, la peinture, tout ce qui fait l’humain, en somme ! Elle irait loin cette petite !

– Faut voir, convint Furfur. Je connais quelqu’un chez “Horizon & Fondations”, ils sont spécialisés là-dedans.

Il contacta donc Arthemus Tate, qui fut chargé de monter le dossier.

– Mmh… J’ai bien peur que votre projet ne motive pas suffisamment les autochtones, nuança le maire, après avoir patiemment écouté l’architecte. Beaucoup trop élitiste. Le risque est de se retrouver avec un lieu en sous-fréquentation, puis progressivement laissé à l’abandon, et ça ferait tache dans le paysage. Je ne veux pas me hasarder à jouer ma place aux prochaines élections. Je préférerais un projet plus modeste, et plus… accessible à tous. Un bibliobus, une Maison des Habitants, un club de belote par exemple…

Pour Arthemus Tate aussi, c’était raté.

Nouvelle réunion en Enfer. C’était au tour d’Éric d’exposer sa proposition, cette fois. Il avait imaginé un immense parc d’attractions avec le saut à l’élastique du Péché Originel, les montagnes russes du Jugement Dernier, la grande roue des Sept Péchés Capitaux, la maison hantée des Nonnes Satanistes, le carrousel géant des Âmes Pécheresses ou encore le train fantôme des Damnés.

– T’es sérieux ? s’exclama Furfur pour faire bonne figure, pendant qu’il se demandait secrètement si on ne pouvait pas y ajouter un tir à la carabine sur Méchants Anges, ou une mission interactive Chasse aux Miracles, avec bloqueur fourni aux participants.

– Ça pourrait être marrant ! argumenta simplement Éric, qui était resté très gamin.

– Je donne pas cher de ce projet, mais je vais tenter le coup, y’a pas de raison. Chaque voix compte, lui assura Furfur.

Il s’en alla trouver Jolynn Booth, de la compagnie “Briques & Délires”, pour élaborer les plans de cette extravagance.

– Vous n’êtes pas sérieuse ? explosa Edward Harrington quelques jours plus tard, après avoir écouté la proposition de Mme Booth.

– Mais si ! Mon entreprise est tout ce qu’il y a de sérieux. Expérience, fiabilité et professionnalisme sont la Trinité de nos valeurs. Un demi-siècle d’expérience et la satisfaction sans faille de nos clients en sont la preuve vivante.

– Non, je veux dire : un parc d’attractions ? Ce n’est pas un peu… superficiel tout de même ? Dans un ancien couvent. Classé aux Monuments Historiques. J’imagine déjà la levée de boucliers de mes élec… de mes concitoyens. Je ne peux pas me permettre de mettre en péril ma place aux prochaines élections, dans quelques mois. Proposition rejetée.

Ainsi prirent fin les perspectives d’amusement d’Éric (et de Furfur?), tandis que Mme Booth rejoignait tristement ses bureaux.


Au Paradis, l’on vit alors se présenter deux personnages qui s’étaient faits extrêmement discrets jusqu’à présent, le charpentier de Nazareth et la jeune maman encore vierge : Joseph et Marie.

Furfur s’inclina bien bas devant le couple avant de s’enquérir :

– Et pour nos divins parents, quels sont les desiderata ?

– Nous souhaiterions que prenne forme un ensemble de logements, particulièrement destinés aux familles, répondit Joseph.

– C’est que, vous comprenez, le coup de l’étable et de la litière en paille, ça va bien cinq minutes. Le confort s’est révélé des plus spartiates, et heureusement que Trotro et Clarabelle étaient là, parce qu’il faisait un froid de canard dans cette crèche !

– Je vous demande pardon ?

– L’âne et le bœuf, qui ont réchauffé mon petit de leur souffle tiède, répondit Marie attendrie. Il n’aurait pas survécu autrement, j’en suis certaine.

– Bref, reprit Joseph, quelque chose de simple mais fonctionnel, avec assez d’espace pour accueillir toutes sortes de familles, monoparentales, nombreuses, recomposées, homoparentales, de toutes nationalités, avec ou sans papiers, que sais-je encore. Incluant un grand espace bien aménagé pour que les enfants jouent dehors en toute sécurité. Et des jardins participatifs. Les Jardins d’Éden, ça sonnerait bien, non ? Et pas une barre HLM, hein ! Trois étages, pas plus, et des pavillons individuels disséminés dans la nature, aussi.

– Bon bon bon, acquiesça Furfur. Je m’en occupe. J’ai l’homme de la situation.

Et il s’en alla frapper à la porte de la société “Les Bâtisseurs de la Providence”, que dirigeait Woodrow Carpenter, lequel ne mit guère de temps à recycler un des projets qu’il avait en réserve, en l’adaptant aux désirs de son client.

Et voilà Mr Carpenter dans le bureau du maire.

– « Non » fut la réponse immédiate de Mr Harrington. Des enfants, plein d’enfants, des tas d’enfants ? Mais ça va nous obliger à tout revoir dans la commune, à commencer par la taille de l’école. Il faudra aussi construire une nouvelle crèche, refaire le stade, penser à une MJC, et je ne sais quoi d’autre. Sans compter les demandes d’aides sociales pour ci ou ça, qui vont exploser. Et les nuisances sonores provoquées par tous ces gosses, vous y avez pensé ? La commune est peuplée d’un grand nombre de retraités qui en apprécient le calme et la tranquillité. C’est un danger énorme pour ma place aux prochaines élections. Navré. Bonne fin de journée à vous.

Et Mr Carpenter s’en fut, bien déçu.

Vint alors, en Enfer, le tour de Crowley, qui apportait la proposition étonnante d’une ferme pédagogique, idée qu'il exposa d’un bref :

– Je voudrais un lieu qui rassemble des animaux, des plantes et des enfants.

– Depuis quand tu t’intéresses aux mouflets ? persifla Furfur.

– Depuis Noé, quand j’y repense, admit le démon après un temps de réflexion. J’ai jamais digéré le coup du déluge et de noyer tous les gosses. Et tu admettras que j’ai fait ce que j’ai pu pour ceux de Job et Sitis. Je les ai bien bernés, hein, Gaby et sa clique ? Avec l’appui d’Aziraphale, c’est vrai, rajouta-t-il, nostalgique. T’as quelque chose contre ? siffla-t-il.

– Non non, ça m’étonne, c’est tout.

– Aussi, je veux des chèvres.

– Pour faire du fromage ?

– Et des canards, insista Crowley.

– Pour faire du confit ?

– Arrête ton char. Tu sais bien que je mange presque rien. Par contre, je peux faire l’impasse sur les chevaux : ça fait mal aux fesses. Et je voudrais des plantes. Plein. Des arbres, des fleurs, des fruits, du blé. Que les enfants s’amusent à fabriquer du pain, de la confiture de fraises, de la gelée de pommes. Du pain d’épice, avec le miel des abeilles. Il aime bien le miel Az…

– J’imagine très bien le topo. Je vais demander à Raven Shepherd, de “La Clé des Champs Immo”. Espérons qu’elle aura plus de chance que les précédents.

Mme Shepherd se présenta à l’heure dite à la mairie, ses cartons à dessin sous le bras et l’attaché-case dans l’autre main.

Après l’avoir patiemment écoutée, Mr Harrington se leva de son fauteuil, comme monté sur ressorts.

– Une ferme ? Et pourquoi pas un zoo pendant que vous y êtes ? Avec des vaches qui meuglent, des coqs qui réveillent tout le voisinage aux aurores, et des cochons qui sentent… le cochon ? C’est un coup à se mettre à dos la moitié de Tadfield ! Je ne vous suivrai pas sur ce terrain. Je ne jouerai pas à quitte ou double ma place aux prochaines élections. Merci de votre temps, Mme Shepherd. Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin.

L’Enfer, tout comme le Paradis, commençaient à désespérer de trouver un projet qui trouvât grâce aux yeux de Monsieur le maire.

– Il faut qu’on s’y mette tous ensemble, déclara Uriel un beau matin. Qu’on organise un débat avec l’opposition. Que chacun mette son grain de sel. Vous êtes d’accord pour que je contacte Furfur ?

Les anges opinèrent silencieusement.

Furfur répondit au bout de trois sonneries, écouta attentivement la cheffe des anges, et se tourna vers ses troupes pour interroger :

– Qui vote pour qu’on coopère avec la partie adverse ?

Les démons levèrent tous la main, et la décision fut prise à l’unanimité pour une rencontre au sommet. Enfin, au sens figuré, hein : hors de question que les déchus remettent un pied au plus haut des Cieux.

Il fut convenu d’un terrain neutre, sur Terre : au sein même du couvent Ste Béryl désaffecté.

Cette nuit-là, une poignée d’anges et de démons se retrouvèrent autour du puits, dans un silence guindé et circonspect. Uriel résuma la situation :

– Nous avons essuyé sept échecs, attaqua l’archange. La mairie a refusé successivement les propositions suivantes : centre commercial, école, hôtel de standing, pôle culturel, parc d’attraction, logements familiaux et ferme pédagogique.

– À nous de nous creuser les méninges et de trouver un nouveau projet qui pourrait faire consensus, compléta Furfur. Des idées ?

Anges et démons se regardaient en chiens de faïence, aucun n’osant prendre la parole de peur de sembler ridicule aux yeux de l’autre camp.

– Allez ! Ne soyez pas timides ! les encouragea Uriel.

– Il faudrait que ça s’adresse aux publics de tous les âges, risqua Éric.

– Qu’il y ait des animations saisonnières, aussi. Pour Noël, par exemple, proposa Marie.

– Et Halloween, ajouta Dagon.

Et tous de renchérir, apportant chacun une exigence dans une joyeuse cacophonie :

– Avec des plages horaires larges.

– Pour les individuels comme pour les groupes.

– Qu’on puisse y travailler.

– Mais aussi se détendre.

– Et s’amuser.

– Que ça ne dénature pas le cadre, sinon Harrington va encore faire des bonds.

– Que ça n’impacte pas trop les habitudes des habitants.


– Un endroit capable d’accueillir ponctuellement aussi bien des enfants que des adultes ? Qui alterne activités sérieuses et ludiques ? Qui n’amène pas pléthore de touristes H24 ? Qui respecte l’architecture des lieux ? J’ai vu passer un dossier comme ça un jour, affirma Furfur. Un ancien château réaménagé. Ça s’appelait “Centre Multifonctionnel”. Un truc sympa.

– C’est exact, confirma l’archange. N’était-ce pas un projet de Valentine Wright, du groupe “Terra Sancta Immobilier” ?

– Tout à fait, ma chère Uriel. Je pense qu’une petite visite s’impose.

– Y aura-t-il des boutiques ? demanda Shax.

– Des enseignants ? s’inquiéta Aziraphale.

– De la moquette ? se préoccupa Dagon.

– Une bibliothèque ? s’informa Muriel.

– Un toboggan ? espéra Éric.

– Une pataugeoire pour les petits ? quémanda Marie.

– Des canards, exigea Crowley.

– Écoutez, temporisa l’archange, je ne peux pas promettre que chacun de vous sera exaucé, mais nous ferons le maximum. N’est-ce pas, Furfur ?

– Bien entendu, confirma le chef des Admissions dans un sourire mielleux et un semblant de révérence.


Les pourparlers avec Mme Wright furent âpres et longs. Uriel comme Furfur tenaient chacun à satisfaire leur camp. Valentine transigea pour une vitrine d’exposition/vente de parfums et de foulards Hermès. Les enseignants viendraient avec leurs élèves, lors de classes de découverte. Le confort serait assuré, de même que les nourritures spirituelles sous forme livresque. Toboggans, portiques et balançoires seraient placés près d’une des deux piscines. Et on ajouterait volontiers un étang avec des canards. Ainsi, tout le monde y trouverait son compte.

C’est donc avec confiance que Valentine se présenta avec son dossier et ses plans dans le bureau du maire ce matin-là.

– Dans ce cadre idyllique, les clients pourront organiser une garden-party au bord de la piscine ou un pique-nique dans le parc, aussi bien que planifier classes vertes, colonies de vacances, mariages et réceptions, cocktails et brunchs, ou bien encore séminaires de team-building, exposa-t-elle. Quatre hectares de parcs et jardins, dont une partie réservée au potager et un jardin japonais avec une mare aux canards, le tout régulièrement entretenu par une équipe spécialisée. Très reposant, très zen, au plus près de la nature. Au cœur du domaine, une salle de réception de près de deux cents places dans une ancienne dépendance climatisée, sous un plafond à neuf mètres de hauteur, pierres apparentes, poutres en chêne. Deux salles de conférences, une salle de spectacle, deux salles de classe, un grand salon/bar équipé de baby-foot, billard, piano, télé écran géant. Couchage jusqu’à quatre-vingts personnes, en chambres doubles, simples ou familiales, équipées tout confort. Ici – son doigt volait au-dessus du plan - deux piscines chauffées, un sauna. Là, une aire de jeux totalement sécurisée pour les enfants. Un endroit de rêve pour des mariages festifs ou des séminaires inspirants à la campagne ! Vous en seriez propriétaire, libre à vous d’en accorder le privilège à qui vous voudrez, et d’en fixer les tarifs de location. Je peux vous promettre que vous ne le regretterez pas, appuya Valentine.

– C’est intéressant, concéda Mr Harrington, avec déjà des étoiles dans les yeux. Cela ouvre des perspectives pour le rayonnement de la commune. Chic et discret, en restant abordable. Modulable à l’envi. Ouvert à tous. Je vais y réfléchir très sérieusement. Avec le conseil municipal, bien entendu.

Une semaine après, Edward Harrington, maire de Tadfield, et Valentine Wright, du groupe “Terra Sancta Immobilier”, signaient le contrat.

– Puis-je vous offrir un verre, pour fêter notre accord ? offrit galamment Edward.

– Avec grand plaisir, minauda Valentine en rassemblent ses affaires.

Après quelques mois de travaux, le couvent Ste Béryl prit donc officiellement le nom de Tadfield Manor. Une cérémonie d’inauguration fut organisée, et c’est avec émotion et fierté qu’Edward coupa le ruban rouge.

Le premier veinard à profiter de ces lieux enchanteurs, un beau jour de printemps, fut la United Worldwide Holding, qui avait jugé bon d’organiser là un stage de cohésion d’entreprise, intitulé pompeusement “Harmonie d’équipe et combat d’initiative”, autrement dit une vulgaire partie de paintball, au cours de laquelle les rascals du département Comptabilité purent canarder tout leur saoul ces rats du service Acquisitions. Et réciproquement.

Le maire empocha une somme rondelette pour la location du lieu, premier contrat d’une longue et juteuse série, tout en se félicitant d’avoir signé avec “Terra Sancta Immobilier”.

Norman, du service Facturation, à deux mois de la retraite, s’en tira avec une micro-tache de bleu (indélébile) sur la cravate, qu’il avait jugé plus seyant de se nouer autour du crâne, façon Rambo.



Néanmoins, son cœur avait tenu bon.

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