Parce que c'était lui
Chapitre 1 : Le goût du péché.
1448 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 02/04/2026 08:55
Il roulait trop vite. Plus que d’habitude. La fine aiguille s’affolait dans le compteur, elle n’arrivait même plus à afficher la vitesse. Il risquait la désincarnation à chaque feu rouge grillé, à chaque stop qu’il refusait.
La ville entière semblait lui répondre en klaxons furieux. Un écho au rugissement qu’il y avait dans son cœur. Il conduisait sans but. Il ne savait plus où aller. Il n’y avait aucun lieu sur Terre qui l’attendait ou il aurait envie d’être.
Mais qu’avait-il fait ? Il avait eu le malheur d’écouter ces deux misérables humaines, Maggie et Nina, qui ne connaissaient rien à rien. Il avait fait ce qu’il s’était toujours refusé de faire, siècle après siècle. Être sincère et parler vrai de ce qu’il ressentait. Admettre ce qu’il s’était toujours refusé de faire. Ce qui avait été, jusque-là, impossible. Ineffable, comme aimerait dire Aziraphale. Et voilà, deux idiotes mortelles, à la durée de vie ridiculement courte, et il s’était mis à penser comme un être humain. Avec des émotions, des attentes, des désirs… Et Aziraphale… Crowley donna de furieux coups de poing dans son volant. Il cria de désespoir à travers les hurlements des klaxons. Son pied écrasa au maximum la pédale d’accélérateur.
La Bentley vibrait comme lui : trop vite, trop fort. Des émotions. Trop vives. Trop fortes. Insupportable. C’était trop. Il vira brusquement dans une ruelle et pila. Il posa son front sur le volant et essaya de respirer profondément. Inutile. Encore des conneries des êtres humains. Il se sentait bouillir. Et il se demanda si Aziraphale ressentait la même chose. Sûrement pas. Trop persuadé de faire le « bien ». Des conneries.
Sa colère retomba, s’éteignit d’un coup comme on mouche une bougie. Soupir. Il le revoyait, attendant l’ascenseur qui l’emporterait au Ciel. Loin de lui. Un sourire sur les lèvres. Mais ce baiser. C’était toute sa colère, sa douleur, tout son am… non, ne pas penser à ça. Il avait essayé de le retenir, de lui faire comprendre. À quel point il tenait à lui. Mais ça n’avait servi à rien, à part lui briser le cœur. Un démon avec un cœur, quelle ironie. Et il était seul désormais. Qu’allait-il faire ? Un vertige devant l’absence et le vide. La jointure de ses doigts blanchit à force d’agripper le volant comme une bouée de sauvetage. Il avait encore le goût d’Aziraphale sur les lèvres. Et il se détestait de ne pas pouvoir s’empêcher de penser que c’était délicieux. Ridicule, il était ridicule. Une adolescente entichée au cœur brisé. Il souffla profondément et se redressa. Il ne pouvait pas se laisser abattre. Il… Pas comme ça. Peut-être.
Le démon s’efforça de déplier ses doigts crispés sur le volant, un à un. Il regarda autour de lui. C’était sa bonne vieille Bentley. Elle sentait le cuir vieilli. L’huile moteur. Crowley passa une main fatiguée sur le bois verni. Des odeurs et des textures rassurantes. Une caresse que personne ne devait voir. Il n’avait plus que sa Bentley désormais. Quand Shax avait repris son appartement, il avait élu domicile dans sa voiture, qu’il garait dans une petite ruelle bordée de plantes vertes. Mais il allait régulièrement – trop peut-être, à la librairie.
Il pensa à Aziraphale, qui parlait de « leur » voiture et de « leur » librairie. Crowley l’avait remarqué, il avait vu que quelque chose changeait entre eux. Mais il avait fermé les yeux, car cela aurait été trop dur de l’admettre. L’ange devait en avoir encore moins conscience que lui. Sinon, aurait-il vu ce choc dans ses yeux après l’avoir embrassé ?
Le démon s’était enflammé, il aurait pu se consumer. Crowley l’avait senti frémir dans son étreinte, ses lèvres se presser contre les siennes. La retenue qui menaçait de céder, les mains qui agrippent sa veste. Puis la stupeur dans ses yeux, un balbutiement, une hésitation. Et les mots, terribles. « Je te pardonne. » Crowley serra les dents devant ce souvenir brûlant. Son cœur palpitait bizarrement dans sa poitrine. Mais il refusa de s’épancher sur la question. Le démon ne pouvait pourtant pas nier (c’était trop fort pour lui) qu’embrasser l’ange avait été la meilleure chose qu’il avait faite dans sa longue existence. La plus délicieuse en tout cas.
« Je te pardonne. » Quel idiot, mais quel idiot… Bien sûr que l’angelot n’allait rien assumer. Mais en faire une histoire de pardon, c’était pire que tout. Le démon lui avait souvent répété : je suis impardonnable. Crowley ne voulait pas être pardonné. On pardonne une erreur, un péché. Embrasser Aziraphale, ce n’était pas une er… si, si, ça en était une, se reprit-il d’un mouvement amer et rapide. Mais il ne voulait surtout pas de pardon pour ce baiser.
La radio de la Bentley s’alluma sans qu’il le demande. Crowley écouta la chanson, un instant, le souffle court. « Le monde était en flammes ; Personne d'autre que toi ne pouvait me sauver ; C'est étrange ce que le désir ; Arrivera à faire faire aux insensés ; Je n'avais jamais rêvé que je rencontrerais quelqu'un comme toi ; Je n'avais jamais rêvé que je perdrais quelqu'un comme toi ; Non, je ne veux pas tomber amoureux… » *
Son regard était perdu dans le vide alors qu’il écoutait les notes et les paroles se dérouler, s’enrouler autour de son cœur et serrer fort. Fort. Quelque chose craqua en lui et il éteignit la radio d’un geste brusque, presque violent. Bien sûr, la Bentley avait un humour tout à fait démoniaque pour lui faire passer cette chanson à ce moment-là.
La nuit tombait vite en cette saison. Il faisait déjà sombre. Un humain aurait senti douloureusement le froid, l’humidité de la bruine prête à tomber. Qu’allait-il faire ? Il regarda autour de lui. Il était dans une ruelle des plus banales. Rien à remarquer. Mais cela en valait n’importe quelle autre. Crowley savait instinctivement qu’il ne pouvait pas retourner à la librairie. Une grande fatigue s’empara de lui. Après tant d’émotions, de colère, de rage… Il sentait que tout s’effondrait en lui dans un lent fracas. Il remonta ses lunettes sur son nez. Il aurait pu les enlever, mais personne ne devait voir ses yeux – son regard, maintenant. Il y avait trop à voir qu’il ne pouvait pas admettre.
Crowley pensa à sa ruelle, celle où il garait la Bentley jusque-là. Aux petites maisons chaleureuses, aux plantes qui les bordaient, aux petits pavés qui faisaient rebondir sa voiture lorsqu’il roulait dessus. Il alluma le moteur. Le ronronnement le rassura, une caresse sur son cœur abîmé. Conduire, ça, il pouvait encore le faire. Il démarra, en route vers cette ruelle. Le seul endroit qu’il pouvait appeler maison. C’était ridicule, il avait honte, mais il avait besoin de ce réconfort. De ce quelque chose qui avait survécu à Aziraphale.
*****
L’ascenseur émit un son sonore et joyeux lorsqu’il fut arrivé à destination. Aziraphale serrait ses mains l’une contre l’autre, nerveux. Le Métatron le guida à l’intérieur du hall lumineux et il le suivit d’un pas hésitant. Des anges le saluaient, un sourire froid aux lèvres. Il aurait dû penser au Second Avènement, à tout ce que ça impliquait, à son nouveau rôle d’Archange Suprême… Mais il ne pensait qu’à Crowley. Qui le regardait, adossé à sa Bentley. Il avait eu envie de courir le rejoindre. Il avait failli. Il avait encore le goût de Crowley sur ses lèvres. Et du péché. D’un geste nerveux, il essuya sa bouche. Le goût ne partait pas. Le Métatron s’arrêta et lui sourit.
« Tout va bien ? »
« Parfaitement. »
C’était un mensonge. Mais Aziraphale n’était pas prêt de l’admettre.
* Les paroles de « Wicked Game » appartiennent à Chris Isaak. Elles sont ici utilisées à titre de référence émotionnelle.