Scrabble
Cette fanfiction participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr : « Inspiration par l'image » (septembre octobre 2016)
Première image proposée : Performance of the Heaven (http://rhads.deviantart.com/art/Perfomance-of-the-Heaven-557487965) de RHADS (Artyom)
Catégorie deuxième chance
Combiné au défi : « Imaginez une scène totalement banale. Mais en vérité, l'explication est extraordinaire ! »
On est dimanche. Aujourd'hui, c'est journée “Jeux de société” à la salle polyvalente du bourg, organisée par La Maison des Habitants. Sympa cette asso, qui organise plein d'activités pour les habitants des petites communes des alentours, d'un modeste café-rencontre à une visite de musée ou de château.
J'aime jouer. Découvrir des jeux inconnus, rencontrer de nouvelles personnes, échanger, s'amuser, rire. Toutes les occasions sont bonnes pour passer un moment sympathique et convivial, autour d'une table, avec un café. Et des crêpes.
J'arrive vers quinze heures, quelques tables sont déjà occupées. Enfants, parents, seniors, dans un joyeux mélange générationnel, loin des écrans. Une parenthèse bienvenue.
Au fond de la salle sont mis à disposition les jeux prêtés par les médiathèques du secteur. Certains mordus ont déjà choisi leur préféré et attendent patiemment à une table que quelqu'un ait envie de les accompagner le temps d'une partie.
Un plateau de scrabble me fait de l'œil.
– Ça vous tente ? me demande la femme brune derrière son petit chevalet de bois, avec un sourire cordial.
Pourquoi pas ? J'aime bien le scrabble.
Je prends place en face d'elle, nous échangeons nos prénoms. Elle s'appelle Éliora. Jamais entendu...
– Après vous, fait-elle en me tendant le sachet de lettres.
Je tire un K, elle un O.
– Eh bien, je vais devoir commencer, dit-elle en piochant ses sept lettres.
Je la détaille discrètement pendant qu'elle réfléchit. Elle pourrait aussi bien avoir une trentaine d'années que bien davantage. Vêtue d'un gilet blanc sur un chemisier de même couleur, elle a les cheveux longs qui ondulent sur les épaules. À son cou, une discrète chaîne d'or où pend une petite croix. Pas d'autre bijou, un maquillage imperceptible. Elle n'en a pas besoin pour qu'on s'attarde sur ses traits : ses yeux d'un bleu limpide happent le regard aussi sûrement qu'un hameçon.
Je reviens à mes lettres. Ce n'est guère poli de dévisager les gens de cette façon...
– CHEVAL, épelle-t-elle en plaçant ses lettres. 28 points. Voulez-vous marquer ?
– Peu importe. Faites, si vous voulez.
C'est alors qu'un vrombissement de moteur se fait entendre au-dehors. Plusieurs véhicules, et pas des plus discrets.
– Oh ! Il fait beau, les motards sont de sortie aujourd'hui ! fait-elle remarquer pendant que je cherche quoi jouer.
– Ils ont bien raison. Il faut en profiter, ça ne durera peut-être pas, cette température estivale ! Voilà. CHAOS. 14.
Pendant qu'elle note, une dispute éclate à la table d'à côté, où des jeunes s'affrontent au Jungle Speed.
– Tu m'as fait mal ! se plaint l'une.
– Le totem était pour moi, rétorque l'autre.
– Oh ça va ! répond un troisième. C'est qu'un jeu.
– Mais il s'est servi des deux mains, il a pas le droit ! crie la victime. En plus il m'a écrasé les doigts !
– Laissez-les, sourit Éliora. À cet âge, la bagarre fait aussi partie du jeu. Voilà, je mets RUINES. 12.
À cet instant, un petit bonhomme de quelques années pousse un terrible cri de désespoir devant l'effondrement de sa tour Jenga, alors qu'il jouait avec sa sœur à cette tour infernale. Le bruit des pièces qui s'affalent sur la table en stratifié m'a un peu déconcentrée. Mes lettres ne sont pas folichonnes. Je finis par trouver :
– OMBRE. 14. Heureusement que j'ai le B sur “lettre compte triple” ! Tiens, qu'est-ce qu'on disait ? Vous avez vu ces gros nuages gris qui viennent de cacher le soleil ? M'étonnerait pas qu'il pleuve d'ici peu...
Éliora tourne vers les baies vitrées un regard énigmatique, puis revient à son chevalet.
– VIDE, 9, soupire-t-elle. C'est mon tour de n'avoir rien d'intéressant à proposer.
– Ah tiens, j'aurais juré qu'il m'en restait au moins la moitié, je réponds en voulant boire une gorgée de café. Mais non. Je vais m'en rechercher un à la buvette. Vous en voulez ?
– Non merci. Mon estomac ne le supporte pas, et puis ça me donne des palpitations...
De retour avec mon gobelet, je cogite à nouveau en touillant mon sucre.
– TERRE, j'annonce, avec ME et OR dans l'autre sens. 13. Oh mais... ça tremble ?
En effet, quelques frémissements agitent soudain la surface de mon breuvage. Deux fois rien, à peine perceptible, mais tout de même !
– Vous avez senti ça ?
Éliora ne se départit pas de son calme :
– Les mini-séismes, c'est fréquent en Bretagne. Les sismographes en ont répertorié quatre au mois d'avril. Le plus costaud n'était que de magnitude 2,4 vers Brest. Vous n'avez rien à craindre, pour l'instant.
Malgré cette information, je ne peux m'empêcher de n'être pas tout à fait rassurée. Cependant, elle a l'air de connaître son affaire. Et puis elle semble si sûre d'elle. Peut-être que c'est son job, après tout.
– Bon. C'était furtif, somme toute. C'est votre tour, il me semble, lui dis-je.
– NÉANT, avec OMBRÉE dans l'autre sens, 19. Le mot compte double.
– Oui, bien joué. Néant, mot compte double, je répète machinalement, l'esprit bizarrement vide.
– Je vous ai ouvert le mot compte triple.
– Ouvert... Compte triple...
– Vous allez bien ?
– Parfaitement bien ! je me reprends. Oui. Alors voyons. MONDE, avec TE ici. 20 points. Et j'ouvre le mot compte triple en haut, aussi. C'est bien. Ça débloque le jeu.
Éliora me regarde comme si j'avais sorti une lapalissade.
– Le monde débloque. Je ne vous le fais pas dire.
Son sourire, à cet instant, est indéchiffrable : un mélange d'amusement, d'ironie et de mystère. Pourtant, je ne vois pas ce qu'il y a de drôle dans le fait que le monde marche sur la tête, en ce moment. L'actualité anxiogène est là pour nous le rappeler. Moi ça ne m'amuse qu'à moitié !
– Alors, à moi, poursuit-elle. NUIT, 5 points seulement. Je ne suis pas gâtée, je n'ai pratiquement que des voyelles.
C'est à ce moment que se produit une coupure de courant. Les néons grésillent avant de s'éteindre dans un crépitement d'agonie. La salle est parcourue d'un « Oh ! » consterné. Il fait encore jour. Enfin, normalement. Mais les nuages menaçants n'ont pas quitté le ciel et on n'y voit guère plus qu'au crépuscule. Je sens les prémisses d'une inquiétude sourde qui me fait froncer des sourcils, alors que la lumière revient par soubresauts laborieux.
– Vous avez remarqué... j'amorce tout bas.
– Quoi donc ? rétorque-t-elle d'une voix coupante qui n'a plus rien de chaleureux.
– Heu... vous voyez bien... dès qu'on pose un mot... il se passe un truc... bizarre... en rapport avec...
– Rassurez-moi : vous n'êtes pas une de ces complotistes, au moins ?
– Non, mais...
– De simples coïncidences, rien de plus. Le hasard. Ou alors le destin. Dieu seule le sait.
Les mots qui sortent de sa bouche ont un écho d'acier chirurgical. Je plante mes yeux dans les siens, qui ont pris des reflets d'encre. Sa peau a l'air plus pâle aussi. De la petite croix sur son sternum s'échappent des langues de lumière mordorée, comme une aura. Est-ce à cause de l'obscurité ? Je me fais des idées ou je deviens folle ?
J'hésite à jouer. J'ai MORT sur le mot compte triple, qui ferait 18 points. Qu'est-ce qui pourrait bien se produire ? Voyons, tout ça est ridicule. Pourtant, j'ai l'impression d'être sur le point de commettre l'irréparable.
Je pose mes lettres avec une assurance feinte, les doigts un peu tremblants, tandis que dans mon dos, à la table où s'affrontent deux stratèges à coups de tours, de fous et de cavaliers, éclate un cri de victoire suivi d'un rire dément :
– Échec et mat ! Ah ah ah ! J'ai gagné !
Puis, au bout de quelques secondes, celle qui se fait appeler Éliora attrape deux lettres sur son chevalet, qu'elle place de part et d'autre du I de NUIT, pour écrire le mot FIN.
Dehors, les oiseaux se sont tus. Le ciel a pris une couleur étrange. Pas du noir, ni du rouge : une teinte de métal en fusion, qui donne chaud mais qui glace en même temps. Un chien hurle à la mort, puis des sirènes retentissent. La terre tremble. Les voitures s'immobilisent au beau milieu des routes. Alors le ciel se déchire comme un linge usé par le temps, des éclairs zèbrent l'horizon, un grondement qui pourrait être le tonnerre tout comme une meute de loups affamés roule dans le silence, des flammes surgissent d'on ne sait où, embrasant tout sur leur passage. Des flots écarlates déferlent sur les toits et les trottoirs, tandis que s'abat soudainement une pluie de poissons.
– C'est l'Apocalypse ! hurlent les participants paniqués, courant partout, renversant chaises et tables, prisonniers de cette salle qui va bientôt disparaître. Comme toute la surface de la terre.
Puis s'élève Sa Voix, aussi claire qu'une source limpide au matin du monde, aussi tranchante qu'un scalpel :
« 15 points », j'entends dans un brouillard, les tympans comprimés et douloureux, comme en avion, le dernier souvenir que j'emporterai d'ici-bas, « ...et Game Over ».
Au loin, une voiture est arrêtée au beau milieu d'une départementale déserte, phares allumés et portières ouvertes. On dirait un véhicule ancien, mais en parfait état cependant. À côté, deux personnes se tiennent debout, si proches qu'elles semblent se retenir de tomber dans les bras l'une de l'autre pour pleurer de concert.
Le blond a déboutonné veste et gilet, desserré son nœud papillon en tartan. Les créatures célestes sont assez sensibles aux températures extrêmes. Le roux observe la scène à travers les verres fumés de ses lunettes de soleil, qu'il quitte rarement. Le brasier n'a pas l'air de l'incommoder.
– Eh bien, mon cher, il semblerait que nous ayons échoué à déjouer le Grand Plan, soupire Aziraphale, le cœur gros.
– Ngk. La fin du monde, en effet, grince Crowley d'une voix tremblante. On est foutus.
Puis, il s'éclaircit la gorge d'un toussotement discret, et se tourne vers l'ange :
– T'es prêt à reconsidérer ma proposition, du coup ?
– Laquelle ?
– Tu sais bien... Alpha du Centaure...