Marelle
Cette fanfiction participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr : « Histoire sans paroles » (décembre 2016 janvier 2017) : un fanfic en cadeau
et s'inspire d'un défi dans lequel le narrateur est un objet
pour @Bucky1984
Avertissement : Slash M/M
Mes parois métalliques brillent sous la lumière chirurgicale du plafonnier. Au sol, un revêtement sobre, résistant à l'utilisation intense. À gauche, le panneau des boutons. Un H rouge pour le sous-sol, un blanc pour le premier étage. Entre les deux, un très joli dans les tons verts et bleus, la Terre.
Chaque jour, je monte et je descends sans jamais me fatiguer. Je fais toujours de mon mieux pour être rapide, fiable et rassurant. On m'a conçu pour ces fonctions. Je vis au cœur des univers, entouré de câbles, de boutons et d'une porte automatique. Mon rôle est simple mais essentiel : transporter les anges, plus rarement les démons.
J'ai encore souvenir d'un, convoqué un jour au Paradis, qui transportait un fragment des Feux de l'Enfer. Oh ! Il ne faisait pas le fier avec cette flamme dans la main ! Je crois bien qu'il ne savait pas pourquoi on l'avait fait chercher. Jeune encore, vêtu de guenilles, des cheveux crépus formant deux cornes sur le haut du front, des grands yeux noirs soulignés de khôl (à ce stade, c'était davantage stabilotés que soulignés, mais bon, chacun ses goûts, hein, je ne juge pas, je garde mes opinions par-devers moi), je peux vous dire qu'il n'en menait pas large. Pensez ! Un démon invoqué par l'Archange Gabriel en personne ! Il est redescendu peu de temps après. Soulagé, mais sans son feu. Je me demande bien ce qu'ils en avaient fait, là-haut...
J-2
Tout a commencé quand le blondinet potelé a appuyé un peu trop fort sur le bouton. Je ne sais pas pourquoi, il avait le doigt un peu tremblant, il a appuyé fermement pour être sûr de son coup.
Je suis équipé d'un miroir sur ma paroi du fond. Il n'y a que dans son reflet que je peux observer les occupants de la cabine. Celui-là se forçait à respirer lentement, comme un qui se prépare à sauter dans le vide sans parachute. C'est idiot, parce qu'il a des ailes normalement, comme les autres. Il passait nerveusement la main dans les boucles de ses cheveux d'un blond platine éblouissant. Ses iris lavande – signe distinctif de son grade – hésitaient sur l'endroit où se poser. Il avait l'air de transpirer dans son costume trois pièces gris souris, et sa cravate semblait l'étrangler. J'avais rarement vu un être céleste aussi nerveux.
Desserre le nœud, mon vieux, desserre... Et défais un ou deux boutons de ta chemise, aussi... Relax, tout va bien se passer ! Jusqu'à maintenant, il ne s'est jamais rien produit de grave ou d'exceptionnel à l'intérieur de ma cabine. Je ne vois pas pourquoi les choses changeraient.
Plus tard, il est revenu avec un grand échalas, un SDF qu'il avait dû ramasser dans le caniveau le plus glauque des bas-fonds les plus sordides de la capitale, vu l'état des fringues et l'hygiène douteuse du personnage. Habillé tout en noir jusqu'aux lunettes de soleil qu'il avait inexplicablement gardées, la seule touche de couleur – poussiéreuse – consistait en une fine écharpe grise, un genre de foulard-cravate en lurex. Même son menton était assombri par une barbe de plusieurs jours.
À peine quelques secondes après avoir décollé, voilà que l'individu se métamorphose : propre sur lui, veste et pantalon coquille d'œuf fraîchement repassés sur un henley ivoire à demi déboutonné, les cheveux roux bien coiffés (avec deux mèches blanches sur les tempes, pourquoi ? Un soudain coup de vieux ?), jusqu'à l'écharpe qui avait pris une teinte chaude de miel d'acacia. Seules les lunettes n'avaient pas changé. Ce visage et ce look me disaient vaguement quelque chose, mais impossible de me souvenir précisément où je l'avais déjà vu..
Ils gardaient chacun le dos collé aux côtés opposés de la cabine, et se regardaient sans rien dire avec un mélange d'étonnement et de méfiance, un peu comme chien et chat. Un bombay et un bichon frisé, voilà à quoi ils me faisaient penser. À se demander s'ils prévoyaient de sortir les griffes ou les crocs, et si oui, lequel en premier. S'ils avaient pu se fondre dans l'acier des parois, ils l'auraient fait ! Mais je ne suis pas là pour poser des questions. Mon travail, c'est de monter et descendre. D'aucuns livrent des paquets, moi je livre des entités surnaturelles, point barre.
J-1
Il y en a eu des va-et-vient toute la sainte journée, avec mes deux loustics ! Je ne savais pas ce qui se tramait, mais ça m'avait l'air super important. Entre le rez-de-chaussée et le premier, ça n'a pas arrêté. Ça criait aussi, là-haut, je les entendais à l'ouverture de mes portes. Pourtant, ce sont des anges, des archanges même, pour certains, ils devraient avoir une patience angélique, non ? Ou bien on m'aurait menti ?
Quoi qu'il en soit, on dirait que mes deux passagers avaient brisé la glace. Ils voyageaient nettement plus rapprochés qu'hier... J'aurais bien aimé bien qu'ils descendent au sous-sol, tout de même. C'était un peu monotone leur ballet. Terre/Ciel, Ciel/Terre. Quel était le but de tout ça ? Ils vont m'user les boutons, à force, peut-être même qu'ils finiront par me détraquer complètement, pensais-je...
Jour J
Oh oh ! Pas besoin de descendre en Enfer pour faire grimper d'un coup la température de quelques degrés, dites donc ! Ce matin, le blondinet s'est avancé vers l'autre, à le toucher, et il lui a murmuré quelque chose à l'oreille en se haussant sur la pointe des pieds. Ses yeux étaient passés à l'améthyste sombre, comme sous l'effet d'une soudaine montée d'adrénaline. Malgré mes capteurs sonores hypersensibles un peu partout, je n'ai pas bien entendu – à croire qu'il avait utilisé un miracle – mais j'ai cru distinguer le mot “encore”.
Alors le rouquin n'a pas eu besoin de demander quoi ou qui, sans doute a-t-il compris tout de suite. Il a plaqué l'autre contre la paroi et l'a embrassé sauvagement. J'ai vu une main s'égarer dans des bouclettes platine, une autre s'agripper à une nuque comme à une planche de salut, une encore se glisser sous une chemise pour caresser un torse parsemé de duvet blond, une autre errer tout le long d'une colonne vertébrale serpentine, une encore empoigner fermement des vagues de cheveux roux, des doigts forts caresser, avec la délicatesse qu'on réserve d'ordinaire à la porcelaine la plus fragile ou au verre filé, une joue, une mâchoire.
J'ai perdu le compte je crois bien, techniquement il n'y en avait que quatre, mon ordinateur de bord a dû buguer. Et en effet : bingo ! Mon capteur a confondu vitesse et température ambiante. Il a décrété « Alerte ! Ça dépasse ! », et conformément au protocole, la sécurité s'est déclenchée et je me suis arrêté entre les deux étages.
À croire qu'ils n'attendaient que ça. Le bouton rouge clignotait mais la sirène habituelle ne s'était pas mise en route, l'un des deux lascars avait dû accomplir un de ses petits tours de magie.
Alors le blond a retourné l'autre le dos au miroir, et puis il est tombé à genoux, pendant que celui encore debout portait déjà la main à la boucle de sa ceinture. Je vais être clair : j'en ai vu défiler des anges et des archanges dans cet espace clos d'à peu près deux mètres carrés, trop flemmards pour s'attaquer aux escaliers ! Comment ça, il y a sept fois six mille six cent soixante-six marches ? Et alors ?
Bref. Certains ont les yeux fermés et marmonnent des formules inintelligibles. Certains joignent leurs mains, les doigts croisés. Certains encore prient à genoux. Mais ils sont seuls la plupart du temps, et même quand j'en transporte deux ou plus, ils restent côte à côte, bien sagement. Mais pas comme ça. Non, pas du tout, je suis formel !
D'après mes conclusions, il ne s'agissait pas là d'une prière, au sens conventionnel du terme. Parce qu'en plus, même s'ils trouvent la béatitude, mes anges habituels, c'est en silence. Mais là, pardon ! Des gémissements à me faire trembler l'acier inoxydable, des soupirs et des râles inconnus à mon répertoire, des exclamations principalement à base de O, de A et de M proférées par le rouquin entre deux halètements erratiques. J'entendais moins le blond, va savoir pourquoi. Tout ce que je pouvais apercevoir, hormis son dos, c'est une main aux ongles vernis enfouie dans sa chevelure ébouriffée de boucles platine.
Je me suis demandé si c'était une nouvelle façon de prier. S'agissait-il là d'une secte moderne ? Et à quels rituels ses adeptes s'adonnaient-ils donc ? Pas sûr en tout cas que ce soit une méthode approuvée par les Commandements ou autre précepte gravé dans le marbre.
J'en étais là de mes interrogations quand un long cri a retenti, rebondissant sur mes parois métalliques jusqu'à s'éteindre tout à fait, ce qui a eu l'air de mettre fin à la cérémonie. L'ange blond s'est relevé quelques instants plus tard avec une souplesse étonnante, puis ils se sont regardés un bon moment avec un grand sourire et des étoiles dans les yeux, avant de s'embrasser à nouveau, serrés l'un contre l'autre comme si leur vie en dépendait.
Alors l'ordinateur de bord a décrété que le calme était revenu, et j'ai pu repartir après que la sécurité se soit désactivée.
Arrivés au premier, mes portes se sont ouvertes, dans un souffle à peine audible, et tous deux sont sortis l'air de rien (du moins l'espéraient-ils). Mais moi je savais bien qu'ils étaient légèrement plus débraillés et échevelés qu'au départ. Malgré les efforts qu'ils venaient de faire quelques secondes auparavant pour retrouver un aspect un peu plus présentable, on pouvait lire sur leur visage un mélange de félicité et de confusion. Comme des qui seraient arrivés au paradis avant même d'en atteindre la porte.
Le blondinet (à qui on aurait presque donné le Bon Dieu sans confession, j'avoue) a simulé un accès de toux et en a profité discrètement pour s'essuyer le coin des lèvres, d'un geste furtif du bout du pouce. Quant au rouquin, j'avais l'impression que ses jambes ne le portaient plus, et il avait dans le regard un je-ne-sais-quoi de... ailleurs ?
Il faudra que j'enquête discrètement, au rez-de-chaussée. Au Dirty Donkey, le pub qui me sert de base sur Terre, je tendrai mes détecteurs sonores et affûterai mes capteurs visuels. C'est bien le diable si je ne glane pas un ou deux renseignements sur cette façon surprenante de s'envoyer au Ciel.