Asa Fell arrangeait son nœud papillon pour la millième fois. Il était nerveux. Il ne l’avait jamais été à ce point pour un rendez-vous. Dans le miroir, il se vit grimacer. Anthony Crowley était si… enfin si… Asa n’était pas sûr d’être à la hauteur. Mais Antony avait proposé ce quatrième rendez-vous par sms. Il l’avait lu et relu, cherchant fébrilement s’il y avait des indices, des mots codés qui pourraient l’aider à savoir ce que pensait ce rouquin qui lui tournait tant la tête.
Aujourd’hui, Anthony l’emmenait dans un petit bistrot. Il lui avait dit, sur le ton d’une légère plaisanterie, qu’on y mangeait bien. Asa avait été un peu gêné qu’il ait remarqué à quel point il aimait bien manger. Mais avec Anthony… Asa n’avait pas envie de cacher qui il était. Il y avait quelque chose chez lui qui l’attirait comme un aimant. Une sorte d’impression – confuse mais délicieuse - qu’il l’avait toujours connu. Peut-être dans une autre vie…
Asa ajusta encore une fois son nœud papillon avant de s’interroger s’il n’en faisait pas trop. Il tira dessus, se demandant s’il devait l’enlever. C’est alors qu’on sonna à la porte et il sursauta violemment. Voilà, il y était. Il jeta un dernier regard perplexe à son nœud papillon, en évitant de se regarder frontalement dans le miroir. Asa n’avait jamais aimé voir son reflet.
On sonna encore une fois et il prit une profonde inspiration. Il passa nerveusement la main dans ses cheveux. Puis, il alla à la porte d’entrée. Anthony Crowley était là. Adossé contre le mur, les mains dans les poches, sa posture clamait sa décontraction. Il portait des vêtements sombres, comme toujours. Une chemise gris foncé et un gilet noir. Ses cheveux roux étaient un peu ébouriffés. Et son sourire… Son sourire faisait fondre Asa comme jamais. C’était un sourire doux, un peu timide. Mais il y avait une pointe d’espièglerie qui n’était pas sans déplaire au libraire.
« Bonsoir Asa. Je n’arrive pas trop tôt ? »
Et il y avait aussi sa voix, un peu rauque, et cet accent écossais qui échauffait ses sens.
« Non, non pas du tout. » répondit-il en bafouillant un peu.
Le sourire d’Anthony s’élargit davantage et Asa rougit. Il n’arrivait pas à être discret devant lui. Contrairement aux autres relations où il s’était toujours senti en retrait, il y avait quelque chose chez lui qui lui inspirait une confiance sans limites. Tant qu’Athony le regardait, avec cette petite étincelle dans le regard, Asa avait presque l’impression d’être beau et intéressant. Et important.
Asa rassembla ses idées et attrapa les clefs de sa maison. Anthony recula d’un pas mais il resta tout près de lui alors qu’il fermait la porte à clef. Il sentait sa chaleur dans son dos. Son parfum, un peu musqué, lui montait déjà à la tête et le troublait sensiblement. Ses doigts tremblaient un peu tandis qu’il tournait la clef dans la serrure. Il devait déjà avoir les joues rouges. Cela aussi était nouveau. Asa n’avait jamais autant perdu le contrôle de lui-même avec un homme.
Le bistro n’était pas loin, alors ils y allèrent à pied. Le soleil se couchait. La lumière rasante illuminait les surfaces vitrées des immeubles. Quand Asa tournait la tête vers Anthony, il était ému par la tendresse avec laquelle les derniers rayons de soleil jouaient avec le roux de ses cheveux.
Anthony parlait, un peu fébrile. Il évoquait ses dernières recherches sur la gravité, ses mains balayant l’espace pour souligner ses propos. Asa se demanda alors si cette subite envie de parler sans s’arrêter était une preuve que, lui aussi, était autant nerveux que lui. Il ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il lui disait, mais il s’émerveillait du son un peu rauque de sa voix et de la joie qui vibrait dans son ton. Ses yeux brillaient et parfois, sa main effleurait son bras. À chaque fois, son cœur bondissait délicieusement dans sa poitrine.
Ils arrivèrent bien vite au bistrot et un serveur les mena à leur table. C’était un lieu tout à fait charmant. Une ambiance chaleureuse, douce et feutrée. Intime. Un vase contenait quelques fleurs séchées. La nappe crème était douce sous ses doigts.
Anthony continuait de parler et Asa comprit que c’était sa manière de garder le contrôle. Il fut flatté de troubler un si bel homme.
« Désolé, je dois t’ennuyer avec mes histoires… » finit par lâcher Anthony d’un ton anxieux.
Il se mordillait les lèvres et tirait doucement sur ses doigts. Asa ne put s’empêcher de sourire.
« Pas du tout, j’aime beaucoup t’écouter. Je ne comprends pas tout, mais j’aime te voir aussi passionné. » affirma-t-il d’une voix douce en détournant brièvement les yeux.
En fait, ils étaient tous les deux nerveux comme deux adolescents lors de leur premier rendez-vous amoureux. Mais ce trouble était – étrangement – délicieux. Des fourmillements de plaisir parcouraient sa peau, comme une légère brûlure agréable.
Asa posa à nouveau son regard sur Anthony. Il souriait, un sourire en coin. Définitivement espiègle. Son cœur accéléra encore dans sa poitrine et il attrapa le menu pour se donner contenance.
Ils le consultèrent quelques minutes dans un silence confortable. Asa avait une conscience aiguë de la présence d’Anthony près de lui. Il était comme un soleil miniature qui réchauffait l’espace entre eux et qui attirait invariablement son regard. Il ne pouvait s’empêcher de lui jeter de petits coups d’œil au-dessus de la carte et à chaque fois, il trouvait le regard chaud d’Anthony posé sur lui.
Le serveur arriva avec une bougie qu’il alluma et prit la commande. Les deux hommes attendirent son départ et leurs regards se croisèrent. Ils pouffèrent doucement.
« Une bougie, eh bien, nous ne sommes pas si discrets que l’on pouvait le penser. » commenta Anthony avec un sourire.
« Effectivement. » répondit Asa en rougissant plus encore.
Ils se regardèrent longuement, en silence. Le regard d’Anthony était soudainement plus grave, plus sérieux. Il le détaillait un peu comme s’il ne savait pas quoi en penser. Asa ne put s’empêcher de gigoter un peu sur sa chaise, mais ne rompit pas pour autant le contact visuel. Il était aimanté par la couleur chocolat de ses yeux, leur profondeur qui ne laissait rien échapper de ce qu’il pouvait penser. Des choses se mouvaient dans ses prunelles assombries, des choses sombres et opaques. Et grisantes. Quelque chose de fort se passait entre eux. Comme si l’espace qui les séparait se dilatait sous l’effet d’une forte chaleur. Une sorte d’oasis, un mirage. Il avait peur que s’il clignait des yeux, tout cela disparaisse.
Finalement, le regard d’Anthony se fit plus doux, plus chaud et moins intense. Asa prit une profonde inspiration. Il comprit qu’il avait arrêté de respirer. Le rouquin lui fit un sourire. Une esquisse un peu maladroite, qui semblait peut-être s’excuser.
« Je suis désolé, je suis fatigué en ce moment. Je dois rendre un papier sur mon sujet de recherche et cela prend tout mon temps. J’en oublie même de manger ! » plaisanta-t-il.
« En quoi consistent tes recherches ? » demanda Asa.
En fait, même s’il savait qu’il n’y comprendrait rien, il adorait écouter Anthony parler d’astrophysique. Alors que ce dernier s’exécutait, Asa put savourer le spectacle de ce chercheur qui s’extasiait sur la matière noire, le boson de Higgs, et tout un tas d’autres choses que le libraire ne connaissait que de nom. Mais Anthony était si beau, ses mains volaient autour de lui pour souligner ses propos. Ses yeux étincelaient, son sourire le brûlait.
C’était leur quatrième rendez-vous, et Asa avait conscience qu’Anthony avait peu parlé de lui. Il parlait de science, il plaisantait, flirtait même un peu. Mais il ne savait rien d’intime et de personnel. Asa ne savait pas si c’était dans sa nature d’être secret, ou s’il avait besoin de plus de temps pour se livrer.
Asa, lui, n’hésitait pas à parler sans ambages de lui. En fait, il avait l’impression – assez confuse – qu’Anthony savait déjà tout cela. Il y avait un naturel assez désarmant, parfois, qui poussait Asa à s’ouvrir complètement et sans retenue.
« Je t’ennuie, c’est ça ? » demanda Anthony soudainement.
« Pas du tout ! Je me demande ce qui t’a donné envie d’étudier l’astrophysique. »
Le rouquin se gratta la nuque et sembla hésiter un instant. Son regard vagabonda avant de se planter dans celui d’Asa. Il le jaugea un instant, se mordant légèrement la lèvre inférieure comme s’il se demandait s’il allait parler. Finalement, ses épaules se détendirent et il passa une main dans ses cheveux, les ébouriffant encore plus.
« Eh bien, d’aussi loin que je me souvienne, j’étais fasciné par les étoiles. Mon grand-père m’emmenait les regarder et m’apprenait le nom des constellations. Je ne demandais que des télescopes pour mon anniversaire. Il y a quelque chose de… enfin, tu vas me prendre pour un fou… » dit-il d’un ton un peu rêveur.
« Non, non, dis-moi. J’aimerais savoir. » l’encouragea Asa.
« Eh bien… quand je regarde le ciel, quand je pense à l’immensité de l’univers… Cela m’apaise. Je… je peux être quelqu’un d’assez anxieux et… les étoiles, ce sont mes repères. Elles sont toujours là. Même mortes, leur lumière continue à parvenir jusqu’à nous. C’est quelque chose qui m’a toujours profondément… ému. Je peux passer des nuits à regarder le ciel et tout le reste disparaît. Je suis enfin en paix. Tu vas trouver ça bizarre… »
Anthony avait regardé la nappe tout le long de son discours, l’air atrocement gêné. D’un geste instinctif, Asa attrapa sa main et la pressa doucement. Le rouquin leva les yeux, un peu surpris. Mais avec un sourire aux lèvres.
« Je trouve ça très poétique plutôt. »
Anthony glissa ses doigts entre ceux d’Asa avec douceur, leur regard ne se quittant pas. Leurs chaleurs se mêlaient l’une à l’autre alors qu’il caressa doucement le dos de la main d’Asa. Ils se regardaient avec tout le sérieux et l’authenticité du trouble qui flottait entre eux deux.
« Il y a quelque chose de stable et d’immuable dans les lois de la physique qui est… très rassurant. Tout le reste bouge et change constamment. Mais les étoiles suivent un mouvement prévisible. Le monde est… chaotique… comparé aux lois qui régissent le cosmos… » avoua Anthony d’une petite voix.
Il parlait presque comme s’il avait peur d’être puni. Asa comprit qu’il n’avait pas l’habitude d’être si transparent et il voyait dans ses yeux que cela le déstabilisait. Et pourtant, il avait parlé. Il avait eu le courage de le faire. Mais il n’osait pas le regarder franchement, ne sachant pas comment cette nouvelle franchise allait être accueillie.
« Je comprends que cela te rassure. Je n’avais jamais vu ça ainsi. Tu m’emmèneras voir les étoiles ? »
Anthony leva brusquement les yeux et un sourire qu’il ne pouvait pas retenir s’épanouit sur ses lèvres. Il serra un peu plus fort sa main dans la sienne.
« Avec plaisir. »
Ils se regardèrent encore longuement, en silence. Ils n’avaient pas besoin de parler. Quelque chose d’ineffable se passait entre eux, se tissait dans leur regard, dans le mouvement de la respiration de leurs corps.
« Messieurs. »
Ils sursautèrent et se lâchèrent brusquement la main, comme brûlés. Le serveur les regardait en souriant et déposa leurs plats. Il partit rapidement et les deux hommes échangèrent un regard. À nouveau, ils ne purent retenir un petit rire nerveux.
« Nous ne sommes définitivement pas discrets, mon ange. » commenta Anthony en se frottant les yeux.
« Je ne peux pas dire le contraire, mon cher. »
Il y eut une seconde de battement, comme si le temps s’était arrêté. Ils se fixèrent, les yeux grands ouverts et un peu ahuris.
« Je ne sais pas, je… pardon, c’est sorti tout seul. » s’excusa précipitamment Anthony.
« Non, moi non plus, je… Peu importe. » balbutia presque Asa.
« Mon ange ». « Mon cher. » Étrangement, cela sonnait tellement juste aux yeux d’Asa. Presque comme s’ils n’avaient jamais été aussi sincères et vrais. Une sorte de bulle hors du temps et de l’espace. Mais cela n’avait aucun sens.
Il secoua la tête et leva les yeux vers Anthony. Lui aussi semblait troublé. Il fronçait les sourcils. Mais lorsque leurs regards se croisèrent à nouveau, Asa lui sourit et il sembla se détendre. Anthony se racla la gorge et dirigea son attention sur son repas. L’instant semblait être passé, le trouble presque disparu. Il ne restait qu’une vague impression de quelque chose qui avait été connu et oublié. Cela n’avait été que quelques secondes de confusion.
« Je me rends compte que je parle, je parle… Je monopolise la conversation. Parle-moi de toi, Asa, s’il te plaît. »
« Que veux-tu savoir ? Je suis seulement un professeur qui est devenu libraire. Il n’y a rien de passionnant… »
« Je ne suis pas d’accord. Dis-moi, tiens, y a-t-il quelque chose qui t’apaise comme pour moi avec les étoiles ? »
Anthony lui sourit avant de commencer son repas. Asa hésita un instant, poussant sa nourriture du bout de la fourchette. L’odeur était alléchante. Mais, étonnamment, il n’avait pas trop d’appétit.
« Eh bien, j’aime beaucoup mon travail à la librairie. Être entouré de livres m’apaise beaucoup. J’aime l’odeur des vieux livres, le toucher de leur couverture, le bruit des pages qui tournent… Et bien sûr, travailler dans une librairie me donne la chance de pouvoir lire autant que je veux. »
Anthony le regardait d’un air bienveillant. Et même… captivé ? Asa se sentit rougir.
« Tu sais, lire est une sorte d’évasion. Le monde autour de nous disparait et on peut voyager aux confins de l’univers et de l’imagination. Je tourne les pages et l’histoire se déroule. Elle est immuable. Je peux lire et relire un livre. Parfois, je souhaite une fin différente alors que je sais bien que ce n’est pas possible. C’est quelque chose d’un peu étrange et magique à la fois. Et… je me sens moins seul… Je suis entouré de mille personnages qui deviennent mes amis ou des ennemis, qui me font rire ou pleurer… Lire, c’est quelque chose qui n’a jamais de fin et cela est… très rassurant de savoir que je n’en verrai jamais le bout. »
Tout en parlant, le regard d’Asa allait et venait de son assiette au visage lumineux d’Anthony. Il aurait dû se sentir gêné de se livrer autant. Pourtant, cela lui semblait si naturel de se confier à lui. Il ne lui venait même pas à l’esprit d’éluder ou de se cacher. Il avait l’impression qu’Anthony pouvait voir le tréfonds de son âme. Jusqu’à un coin caché, secret, qui n’avait encore jamais été touché. Et cela était étrangement et profondément agréable.
*****
Anthony peinait à quitter Asa des yeux. Il l’avait écouté parler de son amour des livres et avait été profondément ému de voir briller les yeux du libraire. Deux étoiles dans ses prunelles bleues.
Anthony découpait sa nourriture plus qu’il ne la mangeait. À vrai dire, il n’avait pas vraiment faim. Tout son corps était tendu en présence d’Asa. L’idée d’avaler une quelconque nourriture - alors qu’il le regardait dans les yeux pendant qu’il s’extasiait à propos du dernier roman qu’il lisait - lui nouait l’estomac.
Anthony Crowley n’était pas un bourreau des cœurs. Il avait été seul la majeure partie de sa vie. En fait, il n’y avait que son télescope qui comptait. Ses fréquentations étaient ses collègues de laboratoire. Il n’y avait que les quelques amants de passage qui n’occupaient son appartement que le temps d’une nuit. Anthony se savait séduisant et lorsque la solitude se faisait trop dure, il ne peinait généralement pas trop pour trouver quelqu’un pour réchauffer son lit. Mais sa vie tournait autour des étoiles, des planètes et des lois de la gravitation. La tête dans les nuages, le monde d’en bas ne l’intéressait que très peu.
Et pourtant, ce soir, il se retrouvait attablé à ce petit bistro avec un libraire. Ce n’était pas comme ses conquêtes d’un soir. C’était la quatrième fois qu’ils se voyaient et à chaque fois, Asa se rapprochait un peu plus de lui. Et pour la première fois de sa vie, Anthony n’arrivait pas à savoir s’il devait fuir ou alors se jeter dans les bras de l’innocent libraire.
La dualité de ce qu’il ressentait lui donnait un léger vertige. Une partie de lui - cette petite voix associable et taciturne - voulait qu’il parte le plus vite possible. Elle voyait en Asa un danger pour sa stabilité. Pourtant, Anthony restait assis là, le menton posé dans sa main et il buvait les paroles de l’autre homme. Au fond, il n’avait vraiment aucune envie de fuir.
Il ne put s’empêcher de sourire en voyant une douce rougeur empourprer le visage d’Asa. Il remarqua alors qu’il s’était tu et qu’il le regardait maintenant d’un air un peu penaud.
« Cette fois-ci, c’est moi qui ai monopolisé la conversation. » plaisanta-t-il d’une voix un peu rauque, en détournant les yeux.
« J’aime beaucoup t’entendre parler de livres. Tu me donnes envie qu’on se précipite à ta librairie et que tu me fasses un stock pour les prochains jours. Je suis sûr que tu as très bon goût… en matière de livre. » ajouta-t-il d’un ton taquin.
Asa rougit plus fortement encore et Anthony ne put s’empêcher de sourire. Une impulsion le saisit et il attrapa sa main dans la sienne. Une décharge électrique lui parcourut la colonne vertébrale et le fit frissonner. Il plongea son regard dans les yeux bleus d’Asa. Habituellement d’un bleu comme le ciel d’été, ils étaient devenus plus ombrageux. Quelque chose couvait en lui et Anthony mourait d’envie d’être là lorsque le beau libraire lâcherait ses précieux livres pour entrer dans l’instant présent.
« Je te trouverai sans problème des livres qui te plairaient. Et puis, je pense que j’ai du goût pour plein d’autres choses… »
« Comme ? »
Asa détourna les yeux en se mordillant les lèvres. Puis, il planta son regard dans le sien. Un peu timide, mais aussi joueur.
« Je t’ai bien invité au restaurant, non ? »
Anthony ne put retenir un rire et il serra la main d’Asa plus fortement dans la sienne. Leurs regards se croisèrent, pleins de malice et de complicité qui faisaient battre le cœur d’Anthony plus fort. Oui, Asa était différent de tout ce qu’il avait connu jusque-ci. Il adorait qu’il ose le provoquer gentiment. Si jusque-là, c’était surtout Anthony qui avait flirté plus frontalement, il se réjouissait qu’Asa se prenne au jeu.
Et pourtant, une inquiétude un peu diffuse le refroidit légèrement. C’était une chose de taquiner le beau et innocent libraire. C’était amusant. Il aimait le faire rougir et cela était sans réelles conséquences. Mais c’était une tout autre affaire qu’Asa lui réponde ainsi. Tout devenait tout d’un coup plus sérieux et réel. Et ça, ça pouvait être dangereux. Car Asa n’était pas un de ces hommes de passage. Il le savait d’une certitude presque douloureuse.
Anthony se racla la gorge et relâcha la main d’Asa. Il lut un léger trouble dans son regard et il s’empressa de fixer son assiette encore bien remplie.
« Nous devrions peut-être finir notre repas… » déclara-t-il alors.
Il avait besoin d’une pause, d’un moment pour respirer, faire le point. Et croiser le regard malicieux d’Asa ne l’aidait sûrement pas.
Ils mangèrent tout d’abord dans un silence finalement assez agréable. Le bruit des couverts contre les assiettes, la lumière douce et mouvante de la bougie. Cela apaisait Anthony. Peu à peu, la conversation revint. Légère, fluide. Ils plaisantaient, et au fur et à mesure que leur verre de vin se vidait, les plaisanteries se faisaient plus audacieuses.
Asa donna un dernier coup de cuillère dans son dessert et poussa un léger soupir de plaisir en savourant sa dernière bouchée. Malgré lui, Anthony ne pouvait pas le quitter des yeux. Le monde à l’extérieur avait disparu. Ils entendaient la rumeur des conversations des autres clients, mais cela faisait plutôt une douce mélopée qui les enveloppait dans un cocon protecteur. La nuit était tombée depuis longtemps et la lumière tamisée du bistrot les avait poussés à se rapprocher. Il ne voulait pas perdre une miette du visage d’Asa. Ses haussements de sourcils, ses sourires et la petite fossette adorable qui se dessinait sur ses joues.
Anthony serait bien resté encore des heures à discuter avec Asa. Il semblait qu’ils n’épuiseraient jamais les sujets de conversation. Mais la soirée était avancée, le repas terminé. Alors, presque à contrecœur, il demanda l’addition.
« Je vais payer ma part. » déclara Asa en fouillant dans la poche de sa veste.
« Non, non. Tu m’as écouté parler d’astrophysique, alors tu mérites une récompense. » plaisanta Anthony en tendant sa carte bleue au serveur.
« Ce n’était pas désagréable, tu sais. » rétorqua Asa.
Anthony fut touché par cette déclaration pleine de sincérité. À part ses collègues, il n’avait jamais rencontré quelqu’un qui appréciait réellement l’écouter parler des heures de sa passion. Il n’était pas sûr de savoir ce qu’il pensait réellement de cela.
Dehors, la nuit était un peu fraîche. On entendait la rumeur de la ville. Les voitures, les passants à pied, à vélo. Une sorte de brouhaha diffus et rassurant. Ils se regardèrent, un peu hésitants.
« Je te ramène chez toi ? » proposa Anthony.
Il espérait qu’il dise oui. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher d’en ressentir une légère angoisse. Ce quatrième rendez-vous était différent des trois autres. Les autres fois, ils avaient été plus légers, les sujets étaient restés un peu superficiels pour apprendre à se connaître. Mais ce soir… quelque chose entre eux avait bougé. L’axe de rotation de leur relation s’était déplacé. Anthony n’arrivait pas encore à nommer le trouble qu’il ressentait. C’était une pensée en périphérie de sa conscience. Discrète, évoluant dans l’ombre. Mais définitivement présente.
« Avec plaisir. »
Asa avait répondu sans hésiter, avec enthousiasme. Anthony ne put s’empêcher de sourire. Sa main frôla son dos pour l’inviter à marcher. Cela avait été de l’ordre de la pulsion, un mouvement irréfléchi et pourtant profondément juste.
Ils marchèrent d’abord en silence. Anthony était plongé dans ses pensées. Et surtout, il était déstabilisé par la tristesse qu’il ressentait à chaque pas qui le rapprochait de chez Asa et qui mettrait un terme à leur soirée.
« Tout va bien ? » s’enquit alors le libraire.
Anthony sursauta presque et tourna la tête vers lui. Être sincère ou se cacher ?
« Oui, oui. Je… j’étais perdu dans mes pensées. » répondit-il, d’une manière évasive.
« Et c’étaient de belles pensées ? »
Anthony ralentit son pas et Asa fit de même. Il souriait paisiblement. Un visage doux et accueillant. Invitant à la confidence.
« Je ne sais pas trop. » avoua-t-il finalement.
Il allongea à nouveau sa foulée, comme pour fuir son trouble. Tu peux courir, mais tu ne peux pas te cacher. Asa ajusta son pas et sembla comprendre qu’Anthony avait besoin d’un peu de silence. Il n’avait pas l’air vexé du tout. Ils marchèrent dans un silence confortable. Cela aussi, c’était nouveau. Habituellement, la compagnie de ses semblables mettait Anthony mal à l’aise. Mais avec Asa, il se sentait presque… en sécurité. Cette pensée l’ébranla. Il n’était pas encore prêt à l’admettre.
« Avec toute cette pollution lumineuse, on ne peut pas voir les étoiles. C’est dommage. » lâcha-t-il soudainement.
Il avait désespérément besoin de penser à autre chose.
« Il faudra que tu m’emmènes dans un lieu où on pourra les contempler. » répondit Asa d’un ton un peu rêveur.
« Cela ne t’ennuie vraiment pas que ma conversation tourne essentiellement sur l’astrophysique ? »
« Non. J’aime quand tu en parles. Je te sens en paix. Heureux. »
Anthony médita cette réponse un instant. Il se sentait terriblement ému et il était soulagé que la pénombre cachait ses yeux humides.
« Merci… » murmura-t-il.
C’était la seule chose à dire. Un petit mot qui voulait tout dire. Et plus encore. Il croisa le regard d’Asa. Il brillait et il souriait. Son visage était comme une de ces étoiles qu’il aimait tant. Et il se sentait terriblement attiré par lui.
Sa main frôla la sienne et il frissonna à ce contact. Doucement, il effleura le dos de sa main. Il espérait qu’Asa pouvait comprendre tout ce qu’il ressentait et qu’il ne savait pas dire.
Ils arrivèrent bien trop vite à la porte d’entrée de chez Asa. Anthony fourra les mains dans ses poches, hésitant. Un lampadaire éclairait le visage d’Asa. Il ressemblait à un ange qui serait descendu sur terre rien que pour lui.
« Eh bien… te voilà chez toi… Je… Merci pour cette soirée Asa. » bafouilla un peu Anthony.
Il ne pouvait cesser de contempler l’éclat de la lumière du lampadaire qui se reflétait dans ses yeux bleus. Sa gorge était nouée et une émotion – immense, douce et chaude – s’élevait en lui.
« Merci à toi. C’était… vraiment parfait. » répondit Asa en souriant.
« Je… j’aurais aimé que cette soirée ne se termine pas. » avoua-t-il d’une petite voix.
« Moi aussi… » répondit le libraire doucement.
Ils ne se quittaient pas du regard. Anthony avait envie de se rapprocher, de tendre la main et d’effleurer délicatement sa joue. Ses doigts le démangeaient presque et son cœur battait vite dans sa poitrine.
« Tu m’emmèneras contempler les étoiles ? »
« Au prochain rendez-vous. » répondit aussitôt Anthony sans réfléchir. « Très bientôt. »
Le sourire d’Asa était comme une étoile de feu. Alors, ne résistant plus, Anthony se rapprocha de lui à pas lents. Il guettait dans ses yeux un refus, une hésitation. Mais il n’y avait qu’une étincelle qui semblait l’inviter à venir plus près encore.
Leurs corps se touchaient presque. L’air entre eux crépitait d’étincelles qui lui donnaient le tournis. Lentement, il porta sa main à sa joue. Il apprécia la douceur de sa peau, son souffle qui se brisait entre ses lèvres entrouvertes. Son regard se posa sur elles. Elles l’attiraient, une gravité qui s’emparait de lui et qui le dépossédait de toute crainte. Doucement, il approcha son visage de celui d’Asa, dont les joues étaient adorablement rosées. Sans réfléchir, il passa une main dans son dos comme pour le retenir. Il comprit qu’à cet instant, Anthony n’aurait pas survécu à un refus.
Doucement, ses lèvres effleurèrent celles d’Asa. Son odeur d’eau de Cologne lui faisait perdre la tête. Alors, leurs souffles se joignèrent enfin. Le baiser fut un peu maladroit au début mais très vite, leurs corps trouvèrent un moyen de se parler. Anthony serra fort Asa dans ses bras, comme si la moindre parcelle d’espace entre eux était une hérésie.
Il n’avait jamais embrassé quelqu’un comme ça. Il n’avait jamais ressenti ça. Une chaleur se diffusait dans tout son être, le bouleversait profondément. Il l’embrassait comme on prend soin d’une chose précieuse. Quelque chose d’inestimable.
Il fut surpris lorsque Asa lui mordilla la lèvre et il ressentit des frissons parcourir chaque fibre de son corps. Comme une brûlure sous la peau qu’il espérait qu’elle ne passerait jamais. Anthony répondit alors à ce baiser avec ardeur, laissant libre court au désir qui fourmillait dans ses reins. Il ressentait la retenue et la timidité chez Asa disparaître pour laisser place à quelque chose de plus intense. Finalement, ils se séparèrent presque à regret.
Il le garda étroitement serré dans ses bras. Il n’était pas encore prêt à le lâcher et à se laisser s’éloigner. Leurs regards se croisèrent et le sourire qui dansait sur leurs lèvres avait quelque chose de pur, de puissant et d’authentique.
Asa recula doucement, tenant la main d’Anthony comme s’il ne pouvait pas se résoudre à rompre totalement le contact.
« Bonne nuit, Anthony. » souffla-t-il d’une voix un peu rauque.
« Bonne nuit, Asa. À très bientôt. »
Et cela était une promesse. Asa recula de quelques pas et leurs mains se séparèrent. Il lui fit un sourire un peu timide, puis se dirigea vers la porte. Anthony le regarda tourner la clef dans la serrure avec maladresse. Il lui adressa un geste de la main. Puis, il disparut.
Il resta un moment à fixer cette porte bleue. Il se sentait léger et vivant. Profondément et irrémédiablement vivant. Il porta une main à ses lèvres et les caressa doucement. Il avait encore le goût d’Asa et il espérait que cela ne passe jamais. Il avait passé sa vie à contempler les étoiles. Et il avait découvert quelqu’un qui lui donnait envie de garder les pieds sur terre.
Anthony eut alors une impression fugace qu’il avait attendu ce moment depuis des années. Peut-être même depuis des siècles.