Cette fanfiction participe au défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr pour mai juin 2026 : “Les Anachroniques”
avec un incipit et un excipit imposés
Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part. [1]
Ce démon-là avait chuté, jadis. Non pas qu’il l’eût souhaité, simplement il avait traîné avec les mauvaises personnes et s’était retrouvé tout en bas comme s’il avait raté une marche et dévalé l’escalier.
Là-bas, au pays d’Uz, une silhouette se découpait sur le paysage désertique de montagnes rocheuses que le soleil couchant illuminait de ses reflets rougeoyants.
Bildad le Shuhite venait tout juste de matérialiser une énorme boule de feu au-dessus de lui, la tête levée vers le ciel et les deux bras en l’air, quand Aziraphale fit soudain son apparition sur un rocher tout proche en lui lançant :
– Arrière, démon ! Misérable outil de Satan ! Au nom de Dieu, et par les pouvoirs qui me sont conférés, retire-toi, je te l’ordonne !
– Non, répondit simplement Bildad.
– Non ? Comment ça, non ?
– C’est que j’ai un permis, tu vois.
– Un permis ? Vraiment ? Mais délivré par qui ?
– Par Dieu et Satan.
– Bildad, tu n’es pas drôle...
Le démon à barbichette, bandeau autour de la tête et lunettes noires sur le nez, déroula alors le parchemin embobiné autour d’un mince cylindre de bois ressemblant étrangement à un rouleau à pâtisserie, qu’il tenait sous le bras. Lequel parchemin se révéla tellement long qu’on n’en voyait pas le bout, traînant à terre, quelque part, au loin.
– Voilà. Tu veux que je résume ?
– S’il te plaît, oui, réclama Aziraphale d’une petite voix plaintive.
– « Satan et ses sous-fifres ont la permission de détruire tout ce que possède Job, sans justification. Des bisous, Dieu. »
– Mais Job est un être bon, juste, et vertueux, se récria l’ange. C’est le chouchou de la Toute-Puissante ! Ça ne peut pas être vrai ! Fais voir ce papier. La signature.
– Y’a pas vraiment de signature. Juste un gribouillis dans un coin, en bas, après quelques lignes de charabia que j’ai pas compris.
Alors il lui montra, et l’ange vit.
« Afin de lever tout doute métaphysique sur l’authenticité du présent document établi concomitamment par Dieu et Satan, et accéder à la numérisation du sceau officiel “main et sabot”, veuillez scanner le QR code avec votre smartphone. Vous trouverez en outre un lien vers la géolocalisation d’une copie officielle du présent document, lien qui vous indiquera à quels étage, aile, allée, département, service et guichet du Paradis vous pourrez vous-même vérifier l’existence et la validité du présent contrat. »
C’était suivi d’une curieuse petite vignette.
Cette chose en bas du document ressemblait à un damier en pleine crise existentielle.
Comme si quelqu’un avait décidé : « Je vais juste jeter des carrés noirs au hasard dans un plus grand carré et appeler ça une signature », créant ainsi un chaos complet en affirmant crânement : « Je sais exactement ce que je fais ».
Comme si Dédale en personne avait griffonné ce charabia graphique au cours d’une nuit d’insomnie agrémentée de ce délicieux vin crétois dans lequel auraient macéré des racines de mandragore. Voilà de quoi plonger Thésée dans l’embarras, assurément !
– Que signifie QR code ? se demanda l’ange à voix haute. Et pourquoi un code ? Bildad, je ne comprends rien à ce vocable. Et ce petit dessin me laisse plus que perplexe.
Il posa le doigt sur le symbole, comme si en appuyant dessus quelque chose ou quelqu’un allait soudain apparaître. Ou comme si un tour de magie allait lui livrer la clef de ce mystère. Il ne se passa rien. Il usa alors d’un minuscule miracle pour agrandir le glyphe, puis commença de suivre du doigt le chemin de ce pseudo-labyrinthe.
– Si je pars du coin en bas à droite, aucun chemin ne mène jusqu’à aucune des trois portes dessinées dans les autres coins. Ce n’est pas un labyrinthe, manifestement. Et que signifient ces initiales, Q et R ? Question-Réponse ? Qualité Rare ? Quantité Restante ? Mais quantité de quoi ?
– Si c’est la quantité restante de chèvres après destruction, c’est zéro de toute façon. Les consignes sont claires.
– Pourtant, c’est un code de quelque chose, c’est écrit noir sur blanc.
– Et comment veux-tu que je sache ? On m’a remis le parchemin, c’est tout.
– Qui ça ?
– Les bourreaucrates de l’Enfer. Hastur et Dagon, je me rappelle.
– Mais, tu as lu ces kilomètres de… clauses et modalités ?
– Bien obligé, hein ! Je t’ai résumé le topo.
– Mm… Ce dernier paragraphe est truffé de mots inconnus. As-tu une idée de ce que signifie numérisation ?
– Ngk. Faut les compter avant, j’imagine. C’est peut-être important pour la suite.
– C’est bien possible. Sans doute les quantités détruites sont des informations essentielles dans la procédure. Nombre de chameaux, de chèvres, de bœufs, d’oies, toute la basse cour et le cheptel, quoi. Je connais bien Job, et je sais qu’il possède un nombre impressionnant de têtes de bétail.
– T’oublies les enfants.
– QUOI ? Ne me dis pas que Dieu compte tuer les enfants de Job, tout de même ?
– « Tout ce que Job possède », je t’ai dit.
– Mon cher, les enfants ne sont pas une possession. Ce sont des êtres vivants nouveaux que créent les humains en… en se reproduisant comme ils savent si bien le faire. Il s’agit de personnes, pas de biens matériels. Les parents ont à leur endroit des devoirs et des responsabilités. Ils doivent les nourrir, les protéger, les aider à grandir. Ce ne sont en aucun cas des objets, ou des animaux !
– Pourtant, pas très loin d’ici, Dieu a autorisé des hommes à en posséder d’autres, poursuivit Bildad avec un haussement de sourcil de connaisseur. On appelle ça l’esclavage, l’angelot.
– Oui, euh, certes, hmm… Mais qui sommes-nous pour juger les plans de la Toute-Puissante ?
– Qui sont ineffables, je parie ?
– Tout à fait. Je suis heureux de te l’entendre dire.
– Alors, mettons que le Plan Ineffable comporte aussi le fait de tuer les enfants du pauvre Job…
Aziraphale était coincé. Le raisonnement semblait sans faille. Bonté divine, que ce démon était agaçant ! Il lui lança un regard qui disait la frustration de s’être fait piéger, en même temps que l’indignation que lui dictait sa bienveillance envers les humains en général, et leurs petits en particulier.
Bildad profita perfidement de son avantage pour assommer l’adversaire d’un ultime argument imparable :
– Je te rappelle que Dieu s’est pas gênée pour éradiquer tous les humains, et même les enfants, il y a de ça cinq cents ans et des poussières.
– Je sais, je sais… J’y étais. Et toi aussi, d’ailleurs. Le Déluge, en effet. Certains jours, les desseins de la Toute-Puissante me paraissent à moi aussi extrêmement obscurs, je dois l’admettre, lui accorda Aziraphale en se tordant les mains.
Un épais silence suivit ces considérations. L’ange regardait fixement l’horizon, perdu dans ses pensées, tandis que le démon faisait les cent pas, comme un qui s’impatiente parce que l’heure tourne.
– Je voudrais tout de même m’assurer de la conformité de ce contrat.
– Rien de plus simple ! ironisa Bildad. Il suffit de scanner le bidule, c’est ce qui est marqué.
– Déjà que le “bidule”, comme tu dis, représente une parfaite énigme à mes yeux, je n’ai pas le moindre début d’idée de ce que signifie scanner. Et toi ?
– Non plus. Saigner les canards, peut-être, par une contraction des mots ? Auquel cas, je le ferai, bien sûr, obligé, mais pas de gaîté de cœur...
– Je ne crois pas, non. Scander, peut-être ? Le scribe aura commis une faute de copie…
– Ah ouais ? Et tu proposes quoi, alors ? Répéter bien fort « QR code, QR code » ad nauseam ? Tu crois que ça pourrait déclencher un truc ?
– Je dois avouer que je n’en sais fichtrement rien, admit l’ange dont la patience était mise à rude épreuve. Il est écrit aussi : « avec votre smartphone ». Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
– Je pense que c’est un piège.
– Un piège ? Comment ça ?
– Tu vois, le smartphone est un machin que je vais inventer plus tard. Pas tout de suite, à vrai dire.
– Oh ! Mais quand ?
– Je prévois une généralisation dans les années 2000.
– Eh bien, on y sera en un clin d’œil ! Ce n’est que dans cinq cents ans.
– Nah… 2000 après Jésus-Christ.
– QUOI ? Tu plaisantes, j’espère ?
– Pas du tout.
– Mais alors, comment veux-tu que je cane le bidule avec un xylophone ?
Le démon se retint difficilement d’éclater de rire.
– Tu ne feras pas le premier avec le deuxième, ça c’est sûr. Quoique le smartphone aura ceci en commun avec le xylophone le fait de taper. Mais sur les nerfs, au lieu de sur des languettes de bois.
– Mais, Bildad, qu’est-ce que cette chose sera censée faire ?
– Communiquer, l’angelot, principalement. Du moins au début. Pouvoir parler à n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. Plus tard j’ajouterai tout un tas de fonctionnalités, mais c’est pas encore au point. Juste en gestation dans ma tête.
– Mais quelle invention magnifique ! Décidément, je serai toujours admiratif de ton ingéniosité. Crois-tu que l’on pourra… eh bien… parler à Dieu, avec ce nouvel instrument ?
– Faut pas rêver quand même, sourit le démon avec tristesse. C’est pas facile de lui parler ou de lui poser des questions, je suis bien placé pour le savoir.
– En attendant, je suis coincé, on dirait. Pas moyen de vérifier ce maudit contrat. Je vais devoir te faire confiance.
– Tu peux. Les yeux fermés. Je peux t’assurer que tu le regretteras pas, répondit Bildad dans un sourire moqueur qui ne dit rien qui vaille à Aziraphale.
– Très bien, alors. Fais ce que tu as à faire, soupira l’ange, fataliste mais peu rassuré.
Alors le démon accomplit sa mission, sans broncher. Après tout, c’était son job. Tout juste se permit-il quelques petits aménagements avec les consignes. Ce n’était pas désobéir, au sens propre. Il fit bien disparaître les chameaux, les chèvres, les bœufs, les oies. Même les chèvres et les canards. Et, oui : même les enfants. Mais il eut pour ces trois dernières catégories une interprétation toute personnelle du verbe “disparaître”…
Et en effet, l’ange n’eut pas à le regretter. Tout s’était déroulé comme sur du velours, avec ou sans décryptage du glyphe.
L’orage avait cessé, Gabriel en personne s’était déplacé avec une délégation du Paradis pour remettre à Job le double de ses possessions initiales. Aziraphale avait constaté avec satisfaction que les chèvres s’en étaient sorties sans une égratignure. Quant aux enfants, ils furent, après le regrettable incident de la perte de l’épée de feu, le deuxième plus gros mensonge de l’ange auprès de ses supérieurs hiérarchiques. Mais ça valait le coup ! Bon sang, oui ! songeait-il comme pour s’en persuader (considération qui, pour être tout à fait honnête, s’appliquait autant à cette divine côte de bœuf rôtie qu’à la descendance de Job). Bildad ne l’avait pas emmené en Enfer pour autant, Job et Sitis étaient heureux, voilà l’essentiel.
Ils quittèrent ensemble le pays d’Uz avec le sentiment du devoir accompli, le démon se promettant d’en apprendre davantage sur cette mystérieuse vignette...
Alors Bildad le Shuhite leva son visage vers les cieux, pour contempler la voûte céleste et toutes ces merveilleuses constellations dont il l’avait jadis parée.
C’était une nuit extraordinaire. Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit. [2]
[1] : Spin de Robert Charles Wilson
[2] : Que ma joie demeure de Jean Giono