Le premier jour du reste de leur vie

Chapitre 1 : Oneshot

Chapitre final

2724 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 05/07/2026 21:26


Anthony était assis à une table près de la fenêtre, à l'arrière du restaurant, et jeta un coup d'œil à sa montre.

Le libraire devait le rejoindre dans un quart d'heure.

Tandis qu'il attendait, il repensa à la série d'événements qui l'avait mené jusque-là.

Il venait d'emménager dans le quartier, à seulement deux rues de là, il y a quelques jours à peine. Après des années de recherche, il avait décidé de revenir à son métier d'origine : enseignant en astrophysique à l'université. Il devait reprendre ses cours dès le semestre prochain.

Aujourd'hui, il avait décidé de se promener dans le quartier pour se familiariser avec les lieux, et c'est ainsi qu'il avait découvert, à sa grande et agréable surprise, cette petite librairie sans prétention, au coin d'une rue.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que la surprise serait encore plus agréable lorsqu'il y serait entré.

**********

« Euh, excusez-moi ? »

Le libraire leva les yeux des livres qu’il tenait et répondit aussitôt : « Oui, en quoi puis-je vous aider ? »

Anthony répondit : « Euh, oui, je passais par là et j’ai vu votre boutique. Je me demandais si vous aviez des livres sur l’astrophysique. »

Le libraire hésita, puis se tourna vers un vieil homme qui lisait dans un coin de la boutique, derrière une vieille caisse enregistreuse. Anthony ne savait même pas que ce genre de caisse mécanique existait encore.

Tout dans la boutique avait l’air un peu désuet, et il trouvait cela plutôt charmant.

« L’astrophysique ? Euh, Derek, est-ce qu’on a des livres sur l’astrophysique ? »

Derek, le vieil homme, leva à peine les yeux de son livre et répondit en désignant derrière lui : « Oui, c’est là-bas, à côté du jardinage, en face de la philosophie. »

Comme s'il essayait de se souvenir, le libraire plus jeune, vêtu d'un joli gilet jaune, dit, toujours hésitant : « Je le savais », puis invita Anthony à le suivre.

« Euh… par ici. »

Anthony retira ses lunettes de soleil et suivit le libraire dans une autre pièce de la boutique. Pendant qu'il mettait ses lunettes correctrices, le libraire fouilla dans une étagère. 

« Euh… Ah, voilà. »

Il en sortit un livre qu'Anthony reconnut immédiatement. Il le brandit et poursuivit : « L’Astrophysique pour tous : du Big Bang aux piliers de la création. » 

Baissant légèrement la voix, le libraire ajouta : « On l'a depuis des années. Je pense que je pourrais probablement vous le vendre à moitié prix. »

Anthony esquissa un petit sourire, légèrement déçu, et murmura : « Hum… Vous n’avez pas idée à quel point ça me fait mal. »

Il exagérait, bien sûr, mais pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il était fasciné par les expressions qui se succédaient sur le visage de l’autre homme. Il avait rarement vu quelqu’un réagir avec autant d’authenticité.

Le libraire balbutia : « Oh… Est-ce que j’ai dit quelque chose de mal ? » 

Cependant, Anthony n’était pas méchant, et il rassura immédiatement l’autre homme, car celui-ci ne pouvait pas savoir pourquoi Anthony était déçu. 

D’un ton apaisant, il dit : « Non, je n’aurais pas dû dire ça. Désolé. »

Il poursuivit en expliquant sa réaction : « En fait, c’est moi qui l’ai écrit. »

« Oh… oh ! » 

Le libraire regarda le livre, puis Anthony, et poursuivit avec un air contrit : « Eh bien, c’est vrai. Oui, je veux dire, vous ne voulez pas votre propre livre. Vous en avez probablement déjà un exemplaire. »

Anthony ne put s’empêcher de rétorquer : « Deux cartons dans le garage. » 

Ils échangèrent un rire un peu gêné, puis le libraire se mit à fouiller parmi les autres livres et en sortit un qu’il tendit à Anthony. 

« Euh, bon, que diriez-vous de celui-ci ? Oui, ce n’est pas très récent, mais… »

Anthony l’interrompit lorsqu’il reconnut le livre qu’il tenait. 

« Oh, c’est le livre d’Arthur Eddington sur la relativité. »

Le libraire s'excusa : « C'est une deuxième édition, j'en ai bien peur. »

Mais Anthony s’en moquait. 

« J’ai toujours voulu un exemplaire de ce livre. »

En feuilletant l’ouvrage, il ajouta : « Oh, génial ! C’est mon jour de chance ! »

« Oh, tant mieux, c’est le mien aussi. »

Ces derniers mots firent lever les yeux d'Anthony. En voyant le visage souriant du libraire, il demanda : « Comment ça ? »

L’autre homme baissa les yeux, presque timidement, d’une manière qu’Anthony trouva absolument adorable.

« Parce que, euh… j’ai un livre que vous voulez. »

Anthony le regarda et sourit avant de répondre : « Ah, d'accord. »

Puis, tapotant le livre, il ajouta : « Oh, vingt livres,  génial. Merci », et se dirigea vers l’avant de la boutique, près de la caise où se tenait Derek.

Le vieux libraire leva les yeux et, voyant ce qu’Anthony achetait, il demanda : « Euh… Avez-vous vu que nous avons quelques ouvrages de Brian Cox ? Et ce gros livre, L’astrophysique pour tous ? » 

Si ce n'est pas remuer le couteau dans la plaie, ça...

Le libraire vint à son secours en désignant le livre d’Anthony qu’il tenait encore à la main : « Non, non. C’est lui l’auteur, Derek. Il en a deux cartons dans son garage. »

Anthony répondit, amusé, tout en tendant l’argent au vieil homme : « Je n’aurais vraiment pas dû en parler. » 

Derek lui rendit le livre.

« Tenez. Bonne lecture. »

Anthony se tourna vers le libraire, mais il ne comprit pas, ou plutôt, il ne voulut pas comprendre, pourquoi il hésita légèrement avant de se reprendre et de dire d'une voix claire : « Eh bien, merci. »

Puis il se retourna et quitta la librairie.

Son livre à la main, il remontait la rue d'un pas tranquille quand son regard fut attiré par un graffiti représentant un démon jouant le rôle de Cupidon, entouré de quelques planètes. Soudain, des pas précipités retentissant derrière lui détournèrent son attention du graffiti.

« Hé ! Je veux dire, excusez-moi ! Arrêtez-vous ! »

Anthony s’arrêta et se retourna pour voir le libraire courir vers lui.

« Oh, désolé. J’ai oublié quelque chose ? Tout va bien ? »

L’autre homme, à bout de souffle, se contenta de lui tendre son livre.

Perplexe, Anthony dit : « Je vous ai dit deux cartons… »

Le libraire l’interrompit en levant la main : « Je sais. »

Il s'arrêta à nouveau pour reprendre son souffle. « Euh… Désolé, je suis un peu essoufflé. »

Il fit une autre pause.

« En fait, je l’ai acheté pour moi-même. Pourriez-vous me le dédicacer ? »

Anthony ne trouva pas cela adorable, vraiment pas du tout.

Évidemment, il se mentait à lui-même.

Évidemment, il ne pouvait pas refuser.

« Bien sûr. »

Il prit le livre et demanda : « Comment vous appelez-vous ? »

Le libraire se frotta les mains en répondant : « Asa Fell. Avec un S. »

Un joli prénom, pensa Anthony. Tout comme l'homme qui le portait. À ce stade, il était inutile de nier qu'Anthony le trouvait mignon.

Il fouilla dans ses poches. Se rendant compte qu'il n'avait pas de stylo, il en demanda un à Asa.

« Euh, vous avez un… » 

« Oh, oui, désolé. »

Asa fouilla dans sa poche et en sortit un stylo. Anthony commença à signer, lorsque le libraire dit, d'une voix à peine hésitante : « Euh, oui. J’aimerais aussi que vous écriviez votre numéro... pour moi. » 

Anthony leva la tête et cligna des yeux, surpris. Asa le regarda dans les yeux et poursuivit : « Je voudrais vous inviter à dîner. »

Waouh, c'était audacieux. Anthony adorait ça.

Mais Asa poursuivit : « Vous direz non, et… eh bien, au moins j'aurai tenté ma chance. »

Il parlait avec le ton de quelqu'un habitué au rejet.

Mais, se dit Anthony, il avait quand même osé demander.

Tellement courageux.

Peut-être qu'Anthony pourrait lui aussi faire preuve d'autant d'audace et de courage qu'Asa. 

« Euh… » Il leva les yeux et répondit : « Je ne vais pas vous donner mon numéro. »

Asa, qui avait bien sûr mal compris, ne le laissa pas continuer.

« Non, non, non, bien sûr. Désolé. »

Mais Anthony ne lui laissa pas le temps d'aller plus loin dans son malentendu.

Il déclara d'un ton ferme : « Je vais vous attendre. »

La joyeuse surprise qui se dessina sur le visage du libraire fut sa première récompense.

Puis Anthony lui demanda doucement : « Vous voulez dîner où? »

Son large sourire fut la deuxième récompense d'Anthony, lequel ne put que lui rendre son sourire.

**********

« Euh… Anthony ? »

La voix de la personne à qui il pensait le ramena au présent. Il fit signe à Asa de s'asseoir en face de lui.

« Tu as déjà commandé ? »

En se mettant d'accord sur l'heure et le lieu, ils étaient rapidement et aisément passés au tutoiement.

« Non, non. Je t’attendais, bien sûr. Dis, Asa, tu connais ce restaurant, donc tu connais le menu, n’est-ce pas ? »

Asa sembla un peu gêné, puis répondit : « Ce n’est pas parce que je le connais que j’y ai déjà mangé. »

« Ah bon ? »

Il baissa légèrement les yeux et répondit : « Euh… eh bien… tu sais, venir manger seul dans un endroit comme celui-ci, on se sent un peu… »

« Seul ? » termina Anthony à sa place.

Asa leva rapidement les yeux, puis acquiesça doucement.

Anthony lui sourit et lui dit gentiment : « Je suis content que tu aies pu entrer grâce à moi. »

Ils se regardèrent dans un silence complice pendant quelques instants, rapidement rompu par l'arrivée de la serveuse qui vint prendre leur commande.

Après en avoir discuté un instant, ils se décidèrent et la serveuse s'éloigna.

« Tu sais, Asa, même si je t’ai dit que ça m’avait blessé que tu me propose une ristourne sur mon propre livre, je trouve en réalité flatteur que mon livre soit le premier que tu m’aies suggéré. »

Asa se pencha en avant et répondit : « Il est très bien écrit. J’ai beaucoup appris en le lisant. »

« Tu l’as lu ? »

Anthony fut encore plus surpris.

« Je lis presque tout ce qui me tombe sous la main. J’oublie ce qui ne m’intéresse pas, mais jamais ce qui m’intéresse. »

Ce fut le début d’une conversation aisée qui dura tout le repas. Asa était un interlocuteur vif d’esprit, doté d’une grande culture sur de nombreux sujets. L’intérêt d’Anthony, éveillé à la librairie, n’en était que plus renforcé.

Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu une discussion aussi passionnante, et il avait perdu la notion du temps. 

Asa devait sans doute ressentir la même chose, car il affichait la même expression de surprise qu’Anthony, lorsque la serveuse leur demanda poliment : « Alors, ça vous a plu ? »

Anthony but une gorgée de vin, puis regarda Asa répondre : « C'était absolument délectable ! Absolument délectable ! »

Anthony posa son verre tandis que la serveuse s'éloignait, puis dit d'un ton amusé : « Je crois que je n'ai jamais entendu personne utiliser ce mot de toute ma vie. »

Asa, pas vexé, répondit en souriant : « Ah, eh bien, ma mère avait l’habitude de le dire. »

« Ah oui ? »

Toujours sur sa lancée, Asa poursuivit : « Une autre expression qu’elle utilisait souvent, c’était “tout baigne”. »

Anthony hocha à nouveau la tête, de plus en plus amusé, tandis qu’Asa poursuivait : « Et… et « pompette ». »

La façon dont Asa avait prononcé le mot était absolument adorable.

« Pompette, oui. » 

« Légèrement ivre, mais d’une manière amusante. » 

Anthony était submergé par l’excitation, le même sentiment qu’il éprouvait à chaque découverte lors de ses recherches. Il voulait en savoir plus. Il voulait en savoir plus sur l’homme assis en face de lui. Il se pencha en avant et demanda : « Alors, la librairie ? » 

Asa s'illumina en racontant comment Derek, le propriétaire de la librairie, le connaissait depuis son enfance et savait qu'il était passionné par les livres, allant même jusqu'à l'encourager dans cette voie. Conscient de son âge et ne voulant pas que la boutique tombe entre de mauvaises mains, Derek lui avait proposé un poste d’assistant quand Asa lui avait annoncé qu’il voulait arrêter d’enseigner, dans l’espoir qu’il reprenne un jour l’affaire.

« C'est comme ça que je me suis retrouvé ici », conclut-il.

« Et que j’ai pu te rencontrer », répondit Anthony.

Se penchant vers lui, il posa la question qui le taraudait depuis qu’il avait accepté de dîner avec lui.

« Dis-moi, Asa. Pourquoi m’as-tu couru après ? Ne me dis pas que c’était pour l’autographe, on sait tous les deux que c’était une excuse. »

Il vit les joues d’Asa rougir légèrement tandis que celui-ci répondait, en bafouillant un peu : « Eh bien, hum… Derek m’a demandé pourquoi je ne t’avais pas couru après, alors que tu m’avais plu. »

Anthony répliqua : « Ah oui ? Je t’ai plu ? »

« Tu me plaîs. Au présent. »

Bien qu'Asa fût quelque peu timide, il fit une fois de plus preuve d'une audace qui laissa Anthony bouche bée. 

« Derek m’a aussi dit qu’il avait l’impression que je te plaisais, mais c’était juste son point de vue. C’est pour ça que j’ai… »

« Tu me plais aussi. Au présent. »

Asa rougit et sourit en même temps. Anthony se promit de faire tout ce qu’il pouvait pour voir naître davantage de sourires comme celui-ci.

Il lui proposa : « Si je te raccompagnais chez toi et qu’on discutait des détails de notre prochain rendez-vous en chemin ? »

« Tu as dit 'rendez-vous' ? »

Anthony lui fit un clin d’œil. « Oh, tu l’as remarqué », dit-il, puis il réitéra sa question : « Alors ? »

Asa acquiesça. 

Après avoir partagé l'addition et enfilé leurs vestes, ils quittèrent le restaurant et se mirent en route vers l'immeuble d'Asa.

Le temps d'échanger leurs numéros de téléphone et de convenir du jour, de l'heure et surtout du lieu de leur prochain rendez-vous, ils étaient arrivés devant l'immeuble dans lequel habitait Asa et qui se trouvait en fait à deux pas de la librairie.

Ils s'arrêtèrent devant la porte. Asa se frotta les mains et dit : « Bon, on y est. Je vais… »

Il s'interrompit car Anthony avait posé un doigt sur sa bouche.

« Avant de nous dire au revoir et de nous séparer, laisse-moi te dire quelque chose. » Sa voix s'adoucit encore davantage tandis qu'il poursuivait : « Je suis content d'être tombé par hasard sur cette librairie. Je suis également content que tu aies couru après moi. Je suis également content d’avoir accepté ton invitation à dîner. Tu es quelqu’un qui mérite qu’on fasse ta connaissance, et j’ai hâte de mieux te connaître. »

Il retira son doigt des lèvres d’Asa et laissa retomber sa main.

Malgré la boule qu’il avait dans la gorge, Asa murmura : « Moi aussi, Anthony. »

Anthony s’approcha, pencha la tête vers le bas et déposa un léger baiser sur les lèvres du libraire, puis recula d’un pas.

« Bonne nuit, Asa. »

« Bonne nuit, Anthony. »

« À demain, alors. »

« Oui, à demain. »

Anthony fit demi-tour et s'éloigna à grandes enjambées.

Mais lorsqu’il arriva au carrefour menant à sa rue, il se retourna pour jeter un coup d’œil en direction d'Asa.

Le libraire se trouvait exactement là où Anthony l’avait laissé, regardant dans sa direction, un doigt pressé contre ses lèvres.

Anthony lui fit un signe de la main et Asa lui répondit avant de pénétrer dans le bâtiment.

Anthony poursuivit son chemin, d’un pas plus léger que d’habitude.

Demain ne viendrait jamais assez vite.




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