Au petit trot

Chapitre 1 : Karush

1836 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/07/2026 10:13

Les contraintes pour ce chapitre :

1 - Un animal fantastique qui n'a rien à faire dans les parages

2 - La réplique "Tu vois le sommet ?"

Choix : les deux






Vous croyez que les licornes n'existent pas ? Vous n'avez pas entièrement tort, mais pas tout à fait raison non plus.

Certains scientifiques pensent que même les rêves les plus étranges sont construits à partir d'éléments que le cerveau connaît déjà, recombinés de façon nouvelle. Ainsi vous pourriez agencer la défense du narval sur le front du cheval, sans problème. Mais moi je dis que la licorne n'est pas totalement étrangère à notre monde. Et certains parmi vous sont prêts, tout au fond d'eux, à le croire aussi. Parce que sinon, vous ne seriez pas là à lire des histoires farfelues et des fanfictions, hein ?

Je vous ai bien eus, avouez ? Alors, petits curieux, aimables rêveuses, en route pour une nouvelle aventure. Au petit trot.


🦄


Il y a de cela bien longtemps, entre le Tigre et l'Euphrate, vivait un peuple tranquille, uniquement préoccupé par le succès des récoltes et le bien-être du bétail.

Les chèvres et surtout les moutons leur fournissaient laine, lait, viande et peaux. Les porcs et les volailles étaient appréciés à table. Les bœufs constituaient une aide précieuse pour les travaux des champs, tandis que les ânes, calmes et infatigables, transportaient les marchandises. Le commerce y était florissant.


Les bonnes années, l'orge, les dattes ou les pois chiches donnaient à profusion. Un système complexe d'irrigation permettait d'utiliser l'eau des fleuves, car les pluies étaient rares en cette région du monde.

Hormis les éleveurs et les agriculteurs, nombreux et prospères étaient les pêcheurs, tisserands, potiers, forgerons ou autres charpentiers. Sans oublier les scribes, dont l'instruction poussée forçait au respect. Eux savaient écrire, ce qui n'était pas rien.


Et tous vivaient en bonne harmonie, appréciant – pour se distraire – la musique, les banquets, les jeux ou les récits épiques contés à la veillée.


Un voyageur était arrivé dans la cité de Karush, voilà quelques jours. Si les habitants avaient fait preuve à son endroit de leur hospitalité coutumière, ils trouvaient cependant son comportement quelque peu bizarre. Vêtu d'une ample tunique blanche à l'encolure brodée de fils d'or, il ne portait pas autour de la tête le traditionnel turban, laissant libres ses cheveux d'un blond presque blanc qui moutonnaient en bouclettes duveteuses. Il arpentait les rues de la cité en marmonnant des paroles énigmatiques :

« Entre dans l'arche, toi et toute ta famille, car je t'ai vu seul juste à mes yeux parmi cette génération. »


Les habitants qui le croisaient étaient fort déroutés par ces propos. Il avait dans le regard un je-ne-sais-quoi d'illuminé, allant d'un pas hagard, levant les yeux et les bras vers le ciel, à intervalles réguliers. Parfois, il demandait à l'un d'entre eux :

– Bonjour, mon brave. Je suis à la recherche d'un certain Noé. Peut-être pourriez-vous me renseigner ?


Le problème, c'est que des Noé il y en avait à la pelle en cette bonne ville de Karush. Et chaque fois que le voyageur frappait à la porte de l'un d'eux, ça n'était pas le bon, apparemment, puisqu'on le retrouvait le lendemain, toujours en quête, arpentant les rues.


Les villageois avaient fini par s'habituer à cette présence insolite, qui allait sans relâche, à grands coups de « Tu prendras un couple, le mâle et la femelle, pour perpétuer la race sur toute la terre. »

Après tout, tant qu'il était seulement un peu dérangé de l'entendement, il ne représentait aucun danger pour la population. Ils en avaient vu d'autres, allez, et des plus détraqués que celui-là. C'est que le soleil tape fort sur les crânes, par ici...


Or il advint que quelques jours plus tard, un autre personnage singulier fit son apparition entre les murs de la cité.

Celui-là était de noir vêtu, ses longs cheveux libres aussi, en vagues rousses qui lui descendaient jusqu'au milieu du dos, coiffure agrémentée de deux tresses sur les côtés.

Quatre petits enfants croisés dans la ruelle avaient insisté pour le coiffer, et il avait accepté de bonne grâce. Une affinité naturelle semblait s'être rapidement installée entre ceux qu'on surnommait « Les Eux » et l'étranger. Il leur racontait des blagues, ils marchaient à ses talons. Leurs joyeux éclats de rire résonnaient aux alentours.


Les gamins ne semblaient nullement effrayés par ses yeux serpentins aux prunelles verticales, fendant en deux ses iris couleur topaze. Par contre, les adultes effectuaient un grand détour en le croisant, mus par on ne sait quelle funeste prémonition.


Bref, la vie suivait son cours, rythmée par les travaux des champs et les activités artisanales, commerciales ou pastorales.

L'homme en blanc et l'homme en noir logeaient à « La Jarre d'Argile », la seule taverne de la cité qui offrait, en plus du boire et du manger, de fort accueillantes chambres d'hôtes. Il était inévitable qu'ils s'y croisent.

Le prédicateur était ce soir-là attablé devant une pinte d'une épaisse bière d'orge, qu'il sirotait avec une paille pour éviter les résidus de céréales, car si les fibres sont bonnes pour la santé, il est très désagréable de les retrouver dans son gobelet. Une voix, qui ne lui était pas inconnue, l'interpella :

– Salut Aziraphale !

– Crowley ? Mais qu'est-ce que tu fais là ? s'enquit-il, surpris et secrètement ravi.

– On m’a envoyé pour observer. Pour vérifier que tout se déroule comme prévu. Ils sont au courant pour l'Arche, en Enfer. Ça les arrange bien, une bonne petite catastrophe. Et ça les arrange aussi de pas avoir à s'en charger eux-mêmes, pour une fois. Pas vu pas pris – pas de sang sur les mains. Mais certains conseillers de Belzébuth disent que Dieu est pas cap', que c'est des menaces en l'air, alors je viens assister à l'exécution du Plan. Pour faire mon rapport, tu comprends.

– Vous êtes bien renseignés, en Bas. Et oui, Dieu a prévu d'éradiquer tous les humains, ainsi que tous les animaux.

– Et on peut savoir pourquoi ?

– Elle a dit : « Ils ont rempli la terre de violence ; voici, je vais les détruire avec la terre. ».

– Allons donc. Ils feraient pas de mal à une mouche, pour la plupart.

– Pour la plupart, comme tu dis. Mais certains ont l'âme noircie de péchés. La Toute-Puissante a déclaré que « la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal ». Fin de citation.

– Il lui en faut peu, dis donc. Ça fait quelques jours que je me balade en ville, et j'ai rien constaté de très répréhensible. À part peut-être quelques cuites à la bière, ici même et dans d'autres tavernes. Il faut dire qu'ils la réussissent drôlement bien, faudra que je leur demande la recette...

– Quoi qu'il en soit, Dieu est très énervée. Elle va bientôt noyer tout le monde, hommes et bêtes. Et les humains qui ne se doutent absolument de rien... se lamenta l'ange.

– Tout le monde, vraiment ? poursuivit le démon.

– Non, juste les locaux, je pense. Je ne crois pas que la Toute-Puissante soit fâchée avec les Égyptiens. Ou avec les Hattis d'Anatolie. Et puis Noé et sa famille vont tous s'en sortir sans une égratignure. Même si j'ignore encore qui est ce Noé.

– Mouais... C'est plutôt mon camp que j'imaginais faire un truc comme ça, quand même...


Alors qu'ils devisaient tranquillement à leur table, comme s'il n'allait pas très bientôt se produire une catastrophe, une femme se mit à courir dans la rue.

– Hey ! Neshara ! Où tu cours, comme ça ? la héla Durgal, installé sur le pas de sa porte à prendre un peu le frais après cette journée torride.

Neshara s'arrêta devant lui, essoufflée :

– J'ai vu une licorne !

– Je te demande pardon ?

– Tu sais, ce genre de cheval avec une corne sur le front !

– Je sais ce qu'est une licorne. Mais elles sont extrêmement rares, pour ne pas dire introuvables, sous nos latitudes. La dernière, c'est le père de mon grand-père qui l'a vue autour de Karush, paraît-il. Et encore, il n'avait plus toute sa tête à l'époque, selon Papi. Personne n'en a mentionnée depuis. Existent-elles vraiment ? Nul ne sait. Le soleil t'aura tapé un peu trop fort sur le crâne. Ou tu as abusé de la bière.

– Mais je t'assure !

– Rentre chez toi, baigne ton front d'eau fraîche, dîne léger et passe une bonne nuit de sommeil.


Alors Neshara fit comme il avait dit.

Cependant, Durgal s'en trouva quelque peu perturbé. S'il était convaincu que les licornes, ça n'existait pas, et que Papi commençait sérieusement à perdre les pédales sur la fin de sa vie, il tenait Neshara pour une femme équilibrée et fiable. Si elle avait vu une licorne, alors quelque chose de pas naturel était en train d'advenir. Il s'en fut se coucher, soucieux.


Le lendemain, il y avait un attroupement au pied des monts Taurus. Se trouvaient là Neshara et Durgal, mais aussi Gudea, Amaruk, Enzara, et beaucoup d'autres villageois.

Un peu à l'écart se tenaient l'ange et le démon.

Dans le lointain, on distinguait un homme, seul, s'escrimant à construire ce qui ressemblait à une embarcation à partir d'un énorme tas de planches de cyprès.


– Elle va le faire, hein ? Elle va vraiment le faire ? questionna Crowley.

– Je le crains, soupira Aziraphale. Tu vois le sommet ?

Il pointa du doigt le Kizilkaya, point culminant de la chaîne montagneuse à l'horizon.

– Il sera bientôt recouvert par les eaux, dont le niveau dépassera la cime de quinze coudées, poursuivit-il.


Crowley était atterré.

– Regarde autour de toi, l'angelot Il y a des bêtes qui n’ont rien fait. Des enfants qui ne savent même pas ce qu’est une faute. Et pourtant, tout va disparaître. Pourquoi ?

– Nous ne pouvons pas juger les desseins de la Toute-Puissante, Crowley. C'est inef...

– Ouais, on sait, le coupa le démon. N'empêche que j'ai de la peine pour eux. Surtout les gosses. Et les chèvres, aussi

– Crowley, tu n'es pas censé éprouver de la compassion.

Dans le silence lourd de menaces qui suivit, ils virent passer au loin un drôle d'animal, gambadant au petit trot, un genre de cheval avec une longue corne sur le front.


Aziraphale aurait juré qu'il s'agissait d'une licorne.



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