Les contraintes pour ce chapitre :
1 – un pique-nique
2 – un objet est dérobé
Choix : les deux
Ils avaient enfin réussi à l'organiser, ce pique-nique ! On était au printemps 1968, ils avaient convenu d'un dimanche de ce joli mois de mai.
– N'aie crainte, je m'occupe de tout ! avait assuré Aziraphale au téléphone, ravi de mettre ses talents culinaires à contribution, tout autant que de l'occasion d'une nouvelle rencontre avec Crowley.
– N'en fais pas trop, l'angelot ! avait précisé le démon à l'autre bout du fil.
Il savait parfaitement qu'Aziraphale n'en ferait qu'à sa tête et se lancerait dans des préparations sophistiquées. Il n'avait pu s'empêcher de sourire à cette perspective.
– J'amène le vin, et je passe te prendre, la Bentley a besoin de se dégourdir les jantes. Rouge ou rosé ?
– Oh ! Eh bien... Prends les deux !
– OK. Je prends deux. De chaque, sourit le déchu avant de raccrocher.
Crowley, enroulé dans un sac de couchage qui n'a pas dû fréquenter une machine à laver de toute son existence, sort de sa torpeur éthylique. Il fouille dans la poche de sa veste froissée, à la recherche de ce bout de tissu réconfortant, à la manière d'un enfant avec son doudou.
Et les voilà installés à Saint James's Park, au bord du lac ou s'ébattaient pélicans, oies, cygnes et canards.
Le démon avait haussé un sourcil perplexe au vu de la taille de la mallette de pique-nique apportée par le libraire. Valise était le terme qui convenait davantage, à vrai dire. Voire malle.
– Mais t'as prévu à bouffer pour un régiment, ma parole ?
– Mon cher, ce n'est pas tous les jours que nous partageons tous deux un délicieux repas en extérieur ! Je me devais de faire honneur à cette circonstance exceptionnelle !
Crowley soupira, un sac isotherme orné de l'inscription “Au frais de la Princesse” à la main.
– Où s'installe-t-on, demanda l'ange. Plutôt au bord de l'eau ? Ou sous les arbres ?
– Sous les cerisiers, ce sera nickel.
Le sol était moelleux sous leurs pas. Ils se dirigèrent vers un magnifique spécimen aux fleurs d'un blanc rosé, où des éclats de soleil traversaient la voûte des branches, pour venir ricocher sur l'herbe. Il n'y avait pas foule encore, les quelques familles présentes étaient installées plus loin, les éclats de rire des enfants leur parvenaient en échos lointains. Aziraphale déplia un grand plaid en tartan qu'il posa au sol, puis il entreprit d'en faire le tour, à quatre pattes, pour en aplanir soigneusement les plis du plat de la main. Le regard du démon se perdit dans la contemplation de ce généreux postérieur, terriblement tentateur sous le tissu tendu de son pantalon de lin clair. Et si ses yeux s'y attardèrent plus que de raison, ce n'était certainement pas pour en analyser la composition textile.
– Tu m'aides ? lui fit l'ange en se retournant soudain.
Crowley rougit d'avoir été démasqué, et bafouilla une réponse à peine audible :
– Ngk... Ui. Ben fur.
– Je te demande pardon ?
– Voilà, voilà, répondit le déchu en s'agenouillant à son tour pour tirer les bords du plaid.
– Ah ! C'est tickety-boo ! conclut Aziraphale, radieux
Ils prirent place tous deux autour de la “valisette” de pique-nique, que l'ange ouvrit lentement, faisant durer le suspense.
– Tadaaa ! Qu'en dis-tu, mon cher ?
Le contenu était à la mesure du contenant. On aurait même pu croire que c'était plus grand à l'intérieur... Ça débordait de victuailles, de verrines avec de jolis couvercles, de saladiers de toutes tailles coiffés de charlottes en tissu, de ramequins en verre finement sculptés, de serviettes de table d'un blanc éclatant ornées d'un monogramme “AZ” brodé main, de couverts qui semblaient en argent, sans oublier deux tasses en porcelaine Wedgwood et deux verres à pieds emballés dans un torchon de métis où l'on pouvait lire “De l'art ou du cochon” calligraphié autour d'une bigoudène. Dieu sait où il avait déniché ça !
– J'espère que tu as faim ! dit l'ange dont les yeux pétillaient déjà. J'ai prévu en entrée une verrine de saumon fumé, crème citronnée et concombre, et puis des tartelettes chèvre-figue.
– Ce sera parfait, l'angelot, répondit Crowley qui débouchait déjà une bouteille de rosé “Domaine des Diables”, un vin français venant de Provence, dont son caviste lui avait vanté la finesse, la fraîcheur et les arômes raffinés. Pour faire bonne mesure, il déboucha aussi une bouteille de “Villa des Anges”, un vin rouge charnu et corsé du Languedoc.
– Tu préfères lequel d'abord ? s'enquit le démon.
– Eh bien, du rosé, s'il te plaît.
Crowley remplit leurs verres, puis tous deux s'attaquèrent aux verrines. Le déchu, qui n'était pourtant pas un grand fan de nourritures terrestres, avait décidé ce jour-là de faire honneur aux préparations d'Aziraphale. C'était leur pique-nique, c'était leur moment, qui méritait d'être célébré dans les règles de l'art. Et s'il devait être franc, c'était assez agréable. Il comprenait comment l'ange était devenu un tel gourmet au fil des siècles, et jamais il ne se lasserait de l'observer déguster toutes les bonnes choses que les humains avaient appris à préparer à base des ingrédients qu'ils avaient à leur disposition.
Couché au milieu d'une impasse, dans le plus glauque des quartiers malfamés de Soho, Crowley enfouit son nez dans le carré de coton qui n'est plus blanc que dans son souvenir. Qu'importe. Le tissu est encore, après toutes ses années – cinquante-huit ans et six jours, très exactement – imprégné de l'odeur de son ange.
Aziraphale laissait échapper de temps à autre un bourdonnement extatique qui confortait Crowley dans la certitude que l'ange n'était pas le moindre des épicuriens de ce pays.
– Tu sais, cette thermos d'eau bénite... commença le démon.
– N'en parlons plus, veux-tu ? Je t'ai déjà demandé de ne pas me remercier. Je sais que tu la réserves pour le cas où tu n'aurais réellement pas d'autre issue. Je te fais confiance. Par contre, il ne faut absolument pas que ça s'ébruite ! Je pourrais avoir tous les ennuis imaginables s'ils l'apprenaient, Là-Haut !
– Tu me fais confiance... répéta béatement Crowley à voix basse.
– Évidemment ! Ne sommes-nous pas des... hum... des amis héréditaires ?
Crowley leva un sourcil interrogateur derrière ses lunettes noires, puis éclata de rire.
– Des amis héréditaires ! Excellente formulation, l'angelot ! J'y aurais pas pensé ! Trinquons à ça !
Leurs verres s'entrechoquèrent.
– Aux amis héréditaires, alors...
– À nous...
Et le repas se poursuivit, avec des tranches de rôti de bœuf froid et une salade de riz aux poivrons et au gingembre. Le démon veillait à ce que leurs verres restent régulièrement remplis, bien que l'ange ne touche que rarement au sien.
Les deux “petites sœurs” avaient été ouvertes pour compléter l'assortiment de fromages accompagné de pain de campagne et de confiture d'oignons rouges. Crowley n'avait déjà plus faim, mais Aziraphale, rayonnant, continuait de bourdonner comme une abeille affairée. Il s'attaquait maintenant à une salade de fruits frais parfumés à la menthe et au basilic, avec des financiers miel-amandes, tandis que le démon sentait une bienheureuse langueur l'envahir, peut-être due à la quantité inhabituelle de nourriture qu'il venait d'ingérer, ou au premiers rayons d'un soleil printanier, ou peut-être qu'il avait eu la main lourde sur ces délicieux vins français. Sans doute un peu des trois. Affalé contre le tronc du cerisier, il plongeait déjà dans les prémices de l'endormissement, qui l'emportèrent inexorablement vers une sieste bienfaisante. Il se sentait parfaitement en sécurité, sur ce plaid douillet, aux côtés de l'ange.
Quand il ouvrit les yeux une demi-heure plus tard, Aziraphale l'accueillit avec un sourire rayonnant :
– Bien dormi, mon cher ?
– Mpfrgntcr... fut la seule réponse qu'il obtint.
Le démon s'étira et remit ses lunettes en place. Tournant la tête sur sa gauche, il crut apercevoir un curieux animal, là-bas, entre les arbres.
Interdit, il apostropha tout bas l'ange qui, lui, observait les pélicans sur l'eau.
– Aziraphale, je crois qu'il y a une licorne là-bas.
Il montra l'endroit du doigt, mais la bête avait déjà disparu.
– Tu auras abusé de ces crus français. Ou alors tu n'es pas complètement réveillé. Après tout, c'est peut-être un cerf ? Tu aurais pu confondre ses bois avec la fameuse corne. Je sais qu'ils sont nombreux à Richmond Park, mais j'ignorais qu'ils en avaient introduits ici ! Quoi qu'il en soit, un individu aurait pu s'échapper, et atterrir ici. Toutefois, il aurait fallu un miracle pour qu'il traverse Londres sur pratiquement quinze miles sans provoquer un accident ou se faire renverser pas un véhicule...
Crowley, troublé, ne l'écoutait qu'à demi. Il se passa la main dans les cheveux, comme pour chasser de son cerveau les derniers lambeaux de sommeil.
– Ouais. T'as sans doute raison, grommela-t-il avant de se lever pour se dégourdir les jambes.
– Et si nous allions jeter ces miettes de pain aux canards ? proposa l'ange. J'ai bien peur d'avoir oublié les petits pois, il nous faudra faire avec.
– Allons-y pour le pain. C'est pas très bon pour eux, mais ceux-là doivent être habitués, de toute façon...
Quand ils revinrent, il était temps de ranger leur dînette champêtre, tâche qu'ils accomplirent ensemble.
Ce n'est qu'une fois rentré à la librairie, en déballant le matériel pour faire la vaisselle, qu'Aziraphale se rendit compte qu'il lui manquait une serviette de table.
Chèvrefeuille et bergamote, avec la poussière de vieux papier en note de fond. C'est un pot-pourri de senteurs qu'il reconnaîtrait entre mille. Peut-être que c'est juste son imagination, aidée par sa mémoire ? Et après ? Ça marche tout pareil. Les souvenirs remontent à la surface, réminiscences douloureuses et bénies à la fois. Alors il pose doucement ses lèvres sur la serviette de table, d'abord au milieu, là où son amour enfui a posé jadis les siennes, puis sur le coin, où l'appellent les deux lettres brodées. Un A et un Z.
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