Au petit trot
Cette fanfiction
→ participe au défi d'écriture du forum de Fanfictions.fr “Créatures fantastiques” (septembre octobre 2017) en deuxième chance
→ et constitue le cinquième et dernier chapitre de ma fanfiction ”Au petit trot” (mais peut se lire seule) avec les contraintes :
- Une toupie dans l'histoire
- La réplique « Tu sais que j'ai raison »
🦄
Karush - Mésopotamie - an 3004 avant JC
Le lendemain, Aziraphale et Crowley étaient de retour à proximité du chantier – qui avait progressé de façon significative – perdus au milieu d'une foule de curieux déjà plus compacte. Chacun s'interrogeait, car le charpentier naval n'avait pas, semblait-il, jugé bon d'informer ses concitoyens sur la teneur de ses projets.
– On dirait que tu l'as trouvé finalement, ton Noé, fit remarquer le démon.
– Il semblerait que ce soit lui, en effet, approuva l'ange. Vois son ardeur à l'ouvrage. Il sait que le temps lui est compté, je parie.
– Yep ! C'est comme s'il avait le Diable à ses trousses !
– Crowley ! Nous savons toi et moi que Satan n'est nullement à la manœuvre dans cette affaire. C'est un plan divin, un peu de respect tout de même ! s'offusqua Aziraphale.
– Du respect ? Alors qu'Elle s'apprête à effacer toute vie de la surface de la terre, au prétexte qu'un ou deux humains seraient sortis du droit chemin ? Laisse-moi rire !
Ce qu'il fit, attirant sur lui les regards mi-surpris mi-indignés de ses voisins immédiats.
– Tu sais que j'ai raison, insista-t-il. Le châtiment est injuste et disproportionné.
– Certes, cela peut paraître exagéré, de prime abord. Mais Elle a certainement ses raisons, et son Plan prévoit sûrement de...
– Foutaises, l'interrompit le démon. Elle est de mauvais poil et basta. C'est un caprice de diva. Mais un caprice aux conséquences démesurées.
– Quoi qu'il en soit, j'espère que ce malheureux élu pourra achever son ouvrage à temps...
Le jour suivant, Aziraphale se dit qu'il serait bon d'aller bavarder avec ce charpentier amateur. Il accosta l'homme, affairé à monter encore des planches pour les parois de son bateau, un monstre de près de cent quarante mètres de long, à vue d'œil.
– Alors, mon brave, tout se passe selon vos désirs ?
– M'en parlez pas, j'ai l'impression que j'en verrai jamais le bout ! se plaignit le pauvre homme.
L'ange lui sourit, bien décidé à en savoir plus.
– Mais quelle idée saugrenue, aussi, de construire une telle embarcation !
– Et c'est loin d'être fini ! Il faut qu'il fasse trois étages ! Et après, que je le divise en box !
– Oh ! Un travail monumental ! Mais qui est donc votre... hem... armateur ?
– C'est Dieu en personne ! Les ordres sont formels, et extrêmement détaillés ! « L’arche aura trois cents coudées de longueur, cinquante coudées de largeur et trente coudées de hauteur. Tu disposeras cette arche en cellules, et tu l’enduiras de poix en dedans et en dehors» qu'Elle a dit.
Aziraphale reconnut bien là la méticulosité divine.
– Et c'est qu'il va m'en falloir, de la poix ! poursuivit le vieil homme en s'épongeant le front de sa manche.
– Vous avez un large délai, j'imagine, pour mener à bien cette mission, poursuivit l'ange qui prêchait le faux pour savoir le vrai.
– J'en ai pas la moindre idée ! D'un jour à l'autre, il peut se mettre à pleuvoir, un déluge qui doit durer quarante jours et quarante nuits, pour engloutir toute la surface de la terre. J'espère seulement que je pourrai finir à temps, et embarquer un couple de tous les animaux de la création. C'est titanesque, ce qu'Elle me demande là...
Pas de doute. Il s'agissait bien là de celui qui devait exécuter le Plan Ineffable.
– Et vous êtes ?.. continua l'ange sur le ton badin de la conversation.
– Noé. Je suis Noé, de Karush.
Ce soir-là, à « La Jarre d'Argile », Crowley et Aziraphale s'étaient attablés autour d'un gobelet de bière pour l'un et d'une assiette de ragoût de mouton pour l'autre.
– Alors ? interrogea Crowley. T'as du nouveau ?
– Selon toute vraisemblance, tout laisse à penser que ce constructeur de bateau est bien le fameux Noé. Celui qui a trouvé grâce aux yeux de Dieu, qui survivra au déluge avec toute sa famille, et qui doit collecter, avant que la terre ne soit noyée, un couple de chaque espèce animale de la création.
– Sacrée responsabilité, convint le démon. J'espère qu'il aura fini à temps...
Les fils de Noé, Sem, Cham et Japhet, étaient venus en renfort. Aussi le chantier avançait bien vite. En parallèle, les trois garçons établissaient une sorte de listing des créatures existantes. Un travail titanesque, dont ils s'acquittaient après leur journée de charpente. Sûr qu'ils ne chômaient pas !
La construction de l'arche dura tout de même des jours et des semaines...
Puis vint le jour où l'ouvrage fut achevé. Il était temps de s'atteler à la tâche de collecte des animaux. Et l'embarquement commença.
Deux des trois frères se chargeaient d'aller chercher les animaux, pendant que le troisième cochait la liste. Le père lui, s'octroyait un repos bien mérité, pendant que la mère guidait les bêtes vers leur emplacement réservé.
Trois étages de bestioles, de la plus grosse à la plus petite, ça ne représentait pas une mince affaire ! C'est qu'il fallait un couple de chaque, en plus. Parfois ils se contentaient de compter les têtes, fatigués de ces dures semaines de labeur qui venaient de s'écouler. On n'était pas à l'abri d'une erreur.
– T'en es où ? demanda Sem ce soir-là en prenant son tour de vérification du registre, que Cham lui remit, sous la forme de la tablette d'argile en cours et d'un calame.
– À Kangourou. Celui-là, c'est un prévoyant, il a son bagage cabine avec lui !
Sem eut bien du mal à poursuivre tant il se tenait les côtes de rire.
– Ah ! Elle est bien bonne ! Lapin : deux. Un bagage cabine ! Léopard : deux. Lézard, deux. Nan mais t'as vu comment qu'il saute ? C'est trop drôle ! Licorne : deux. Loup : deux. Au suivant !
À vrai dire il ne faisait pas plus attention que ça à qui entrait dans l'arche. Il en voyait deux : il cochait. Il finit par reprendre son sérieux, parce que sinon ça risquait de barder avec le paternel. C'est qu'il prenait sa mission très au sérieux, le patriarche ! Et donc Sem poursuivit son inventaire.
– Lynx : deux. Macaque : deux. Au suivant !
Plus tard, quand Japhet arriva avec deux nouvelles bizarreries de la nature, Sem ne put s'empêcher d'éclater de rire à nouveau.
– C’est une sorte de canard ?
– Non.
– Un castor ?
– Non.
– Un poisson ?
– Non plus. C'est un ornithorynque.
– Bon. Admettons. Du moment qu'il y en a deux... J'imagine que Dieu sait ce qu'Elle fait !
Puis arrivèrent enfin les escargots, qu'on avait appelés il y a belle lurette, juste après les écureuils.
Des jours et des jours durant, les animaux embarquèrent, par couples. Le listing, qui avait commencé sur une tablette, en couvrait maintenant douze mille cinq cent quatre-vingt-treize.
Déjà, sur l'arche, les animaux faisaient connaissance. Il n'avait pas fallu longtemps pour que les lapins commencent à se reproduire. Et les éléphants s'y étaient pris de bonne heure, eux aussi, tant la gestation était longue. Presque deux ans, vous pensez !
D'autres prenaient le temps de faire plus ample connaissance. Jean-Michel, le paon, par exemple, tenait à effectuer sa parade nuptiale dans les règles – quand bien même il ne souffrait d'aucune concurrence – pour épater Géraldine, la femelle. Il déployait sa traîne en éventail, en faisait vibrer les plumes en poussant des cris perçants, perturbant ainsi les chauves-souris qui, trouvant cet état de fait intolérable, ne manquèrent pas d'aller se plaindre au propriétaire.
– Ouf ! Enfin, le zèbre et c'est bouclé !
Aziraphale et Crowley assistaient, au milieu d'une foule plus nombreuse de jour en jour, à cet étrange ballet d'animaux s'engouffrant dans l'arche de Noé, quand les premières gouttes se mirent à tomber.
– Que Ta volonté soit faite, murmura l’ange en se signant.
– Alea jacta est, marmonna le démon, en voyant la dernière créature, un quadrupède à rayures, franchir l'entrée du bateau.
Il allait pleuvoir quarante jours et quarante nuits sans discontinuer, ils le savaient tous les deux.
Quand le niveau de l'eau atteignit la ligne de flottaison du bateau, le village était déjà inondé.
Quand l'eau monta jusqu'au premier étage de l'arche, ils déployèrent leurs ailes pour survoler le massacre : bêtes et gens étaient tous noyés.
Quand le navire s'éloigna sur les flots, ils étaient déjà bien haut dans le gris du ciel.
Des siècles plus tard, on ne retrouverait plus que des vestiges de la vie qui foisonnait alors à Karush. Des jarres et des assiettes, des couteaux et des aiguilles, des peignes et des bijoux, des amulettes, des mortiers et des pilons. Toute un éventail d'objets du quotidien, dont des balles, des dés et des toupies en argile, avec lesquels jouaient alors les enfants.
Cependant, la vie s'organisait tant bien que mal sur l'arche.
Adélaïde, la femelle paresseux, n'eut pas à lancer ses cris d'appel bien longtemps. Marcel, le seul mâle, ne tarda pas à accourir, et ils s'accouplèrent aussitôt – c'est-à-dire trois semaines plus tard – le temps qu'il arrive.
Robert, le gorille, se frappa la poitrine seulement trois ou quatre fois. Cela suffit à Estelle pour rappliquer. Elle n'avait, de toute façon, pas d'autre choix de prétendants.
Bien sûr, il y eut quelques cafouillages. Un pourcentage de pertes, en quelque sorte. Claire et Luce se rendirent compte assez rapidement que les œufs qu'elles pondraient ne risquaient pas d'être fécondés. C'en était fini de leur descendance.
– Tâchons au moins de trouver quelque agrément à cette croisière ! fit la première des phénix.
La seconde lui retourna un soupir à fendre l'âme agrémenté d'une larme scintillante, aucunement mise en joie par cette perspective.
Ce ne fut pas concluant non plus pour les licornes.
– Bonjour ma belle. Nous avons été choisis pour repeupler la terre. Je m'appelle Yvan. Et toi ?
– Arthur...
Et ainsi pour le griffon, le dahu, la chimère, le basilic, le kraken, le wolpertinger et quelques autres. Les fils de Noé ne s'étaient pas montrés assez attentifs, manifestement.
Bien entendu, Aziraphale avait observé ces erreurs de recensement. Allait-il se faire taper sur les rémiges pour n'avoir pas bien veillé au déroulement du Plan ? C'était le cadet de ses soucis, persuadé qu'il était de pouvoir s'en tirer auprès de Dieu par une pirouette, tout comme il s'en était sorti avec cette histoire d'épée de feu, jadis, sur le mur du jardin d'Éden. Non, ce qui le préoccupait, c'était l'extinction programmée de la licorne. Il admirait cette créature, un magnifique cheval blanc comme neige, avec la crinière et la queue faites de fils scintillants, et une longue corne torsadée sur le front, dans des couleurs si jolies que Dieu Elle-même pourrait bien s'en inspirer dans un avenir proche. Le démon était davantage chagriné par la disparition du basilic. Néanmoins, l'expression désespérée de l'ange lui serra le cœur, et il proposa :
– Ngk. Tu crois qu'on peut faire quelque chose ?
– Crowley, tu n'as pas le droit d'intervenir. Et moi je ne peux pas contrecarrer entièrement le plan divin...
– Mais ? crut discerner le démon dans cette tournure de phrase.
– Si tu m'aides, je peux peut-être tenter d'atténuer cette perte irréparable. Toi qui as de l'imagination à revendre, peux-tu en offrir un peu aux humains ?
– Moi ? Faire un cadeau aux humains ? Je demande pas mieux, ça me changera des tentations et du mal que mon camp s'obstine à me proposer comme unique plan de carrière ! Mais... tu m'en trouves digne ?
– Crowley. Tu es un artiste, je le sais depuis la création de l'univers. Tu t'y es montré brillant. Et je sais qu'au fond de toi, tu es quelqu'un de gent...
– TAIS-TOI ! Je suis pas gentil ! Mais t'as raison. Si on peut garder ces créatures présentes dans l'esprit des hommes, on n'aura pas tout perdu.
Alors ils se donnèrent une main et de l'autre, claquèrent des doigts dans un mouvement parfaitement synchronisé. C'était la première fois qu'ils accomplissaient un miracle ensemble. Ce ne serait assurément pas la dernière...
Et c'est depuis ce jour que vit la licorne à tout jamais, dans les rêves des humains, les petits comme les grands.
🦄 - Fin - 🦄