Dernière party avant l'Apocalypse

Chapitre 1 : Dernière party avant l'Apocalypse

Chapitre final

2240 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/07/2026 17:00

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de juillet-août 2026 « Si le coeur vous en dix »







La Bentley filait à plus de soixante-six miles à l'heure sur les petites routes de la campagne anglaise. On était au cœur de l'été, et un épisode de canicule s'était abattu sur le pays. L'ange transpirait à grosses gouttes, phénomène provoqué à la fois par la température anormalement élevée, par sa tenue en parfaite inadéquation avec la météo et par les vagues d'angoisse éprouvées à chaque virage serré de l'élégante voiture noire.

– Crowley, nous allons finir notre course dans un arbre, à n'en pas douter ! geignit l'ange, les doigts cramponnés à la poignée de maintien au-dessus de la vitre.

– Ça n'arrivera pas. J'ai jamais eu d'accident. La seule fois où j'ai dû emmener Benty au garage pour la faire décabosser, c'était à cause du camion du laitier qui m'avait embouti la portière. Fichu laitier.

Le démon ralentit son allure, cependant, et jeta un rapide coup d'œil à son passager derrière ses lunettes fumées.

– On n'a pas idée, aussi, de s'habiller en chemise boutonnée jusqu'au cou, gilet, veston et nœud papillon par cette chaleur, fit-il remarquer à l'ange qui ne semblait pas au mieux de sa forme.

– J'ai des standards, mon cher ! Et puis je te rappelle que nous nous rendons chez l'ambassadeur américain, tout de même ! Il est normal de se mettre sur son trente et un ! Aussi, pourquoi n'as-tu pas choisi une voiture décapotable ?

À ces mots, le véhicule se permit une embardée, collant une peur bleue à l'ange, qui n'en avait nul besoin.

– Tu vois, tu l'as vexée, fit remarquer le conducteur. Sois donc pas si à cheval sur les convenances. Et pour ce qui est de Benty, j'ose espérer que c'était une plaisanterie. Elle et moi avons aussi des standards. C'est pour les frimeurs, les m'as-tu-vu, ça. De toute façon, ce modèle n'existe que dans la version dans laquelle tu es assis. Manquerait plus que je lui colle des stickers, aussi...

– Des quoi ?

Le démon, se souvenant que le vocabulaire de son passager était resté scotché au siècle dernier, précisa :

– Des décalcomanies, si tu préfères.

Puis il tourna le bouton de ventilation en ajoutant :

– À plus de quatre-vingt six degrés Fahrenheit dehors, la clim fait parfaitement le job. C'est fantastique, ce truc-là ! J'ai bien fait de le miraculer il y a quelques années, tiens ! Ce serait pas du luxe, En-Bas...


Ils étaient presque arrivés au Peaceful Valley Manor, résidence d'été de l'ambassadeur Thaddeus Dowling, nichée au pied de la Colline au Faisan. Ils s'étaient arrangés pour se faire embaucher dans l'équipe technique organisatrice de la fête d'anniversaire du jeune Warlock qui aurait lieu le lendemain : Aziraphale en chef pâtissier, Crowley en éclairagiste. Ils auraient fort à faire dans l'après-midi, entre la confection des nombreux gâteaux, pour l'un, et la mise en place des spots et des hauts-parleurs dans toute l'étendue du parc, pour l'autre.

– Dix ans, tu te rends compte ? Comme le temps passe... Et dire que c'est le dernier anniversaire normal de notre petit filleul, fit remarquer l'ange en franchissant le vaste portail de la demeure.


Ils avaient abandonné leurs rôles de jardinier et gouvernante quand le petit avait atteint neuf ans. Les parents estimaient que leur rejeton pouvait désormais se débrouiller tout seul, et avaient par ailleurs investi dans des robots de tonte dernier cri, ce qui leur permettait de se passer de main d'œuvre. “C'est bien triste, mais ainsi va le monde”, songeait parfois Aziraphale, qui s'était attaché au gamin.

Plus jeune, Warlock adorait l'accompagner au potager pour une cueillette de petits pois qu'ils allaient ensuite jeter au canards de l'étang. Crowley n'avait rien dit, car un démon n'est pas censé éprouver de l'affection pour un mioche, mais il regrettait le temps où il lui chantait des berceuses terrifiantes avant de dormir. C'est d'ailleurs lui qui avait insisté pour assister à cette “children-garden-party”.


Ils s'étaient fait embaucher au sein de la société “Les Fêtes au Vert”, spécialisée dans ce genre de prestation, grâce à une combine d'une simplicité enfantine : surveiller la boîte aux lettres de l'entreprise, intercepter les premiers courriers, décacheter quelques enveloppes et remplacer deux candidatures par leurs propres lettres de motivation et curriculum vitae, bien évidemment inventés de toutes pièces.

– Tu réalises ? soupira le libraire en descendant de la voiture, qu'ils avaient garée au bord d'une longue allée bordée de chênes. L'antéchrist va fêter demain ses dix ans. Ce qui signifie...

– Yep. Ça veut dire qu'on n'a plus qu'un an peinards, poursuivit le démon avec autant de fatalisme que de regret. L'année prochaine, à ses onze ans, un Molosse infernal surgira des entrailles de la terre pour venir à sa rencontre, le gamin nommera le chien et il obtiendra ses pouvoirs. Alors ce sera le début de la fin.

– L'Apocalypse, absolument, conclut Aziraphale, tu m'ôtes les mots de la bouche. À compter de demain, nous n'aurons plus que trois cent soixante-quatre jours pour trouver une solution, et mettre un terme à la fin du monde prévue par le Grand Plan. C'est bien pourquoi nous devons garder constamment un œil sur cet enfant. Étudier son comportement, trouver ses forces et ses faiblesses, déceler ses failles. Identifier le point faible, ou le grain de sable dans la mécanique.

– On a fait ce qu'on a pu, jusqu'à maintenant, hein...

– Oui. Je pense que nous avons accompli, toi et moi, un excellent travail. Tu lui as inculqué quelques nuances de gris foncé, moi de gris très clair. Un équilibre parfait entre le Bien et le Mal. J'espère que nous en avons fait une créature la plus humaine possible...

– Ouais. Croisons les doigts. En attendant, toi et moi, on a du pain sur la planche !


Crowley se dirigea d'une démarche ondulante vers la régie, où des petites mains branchaient des câbles, testaient des boutons, vérifiaient des potentiomètres. Tout en songeant qu'il aurait cent fois plus vite fait d'utiliser un miracle, il se mêla à l'équipe et se mit à faire semblant de tripoter des trucs et des machins, adoptant un air de professionnel maîtrisant parfaitement son affaire. Comme s'il y connaissait quoi que ce soit !

Aziraphale, pendant ce temps-là, avait rejoint les cuisines, coiffé une haute toque et enfilé une veste croisée d'un blanc immaculé, qu'il eut quelques difficultés à boutonner. Mais bon, en rentrant un peu le ventre, ça allait. Il se sentait comme un poisson dans l'eau au milieu de toutes ces denrées et ces ustensiles. Alors il s'attela avec bonheur à la confection d'une pavlova aux framboises. Chacun des pâtissiers embauchés pour l'occasion était chargé de réaliser sa spécialité. Ainsi suivraient un Paris-Brest français, un cheesecake américain, des cornes de gazelle marocaines, un panettone italien, des pastéis de nata du Portugal, et bien d'autres divines gourmandises. Mr Dowling avait expressément donné la consigne aux “Fêtes au Vert” de mettre à l'honneur le plus de nations possible, en bon ambassadeur qui se respecte.


Au bout d'un moment, n'y tenant plus, il trempa son doigt dans la crème fouettée et le glissa prestement dans sa bouche pour goûter « si c'est sucré comme il faut », s'apprêtait-il à répondre au premier importun qui oserait lui adresser une remarque.


Plus tard, les membres de l'équipe prirent une pause, bien méritée. L'ange et le démon se retrouvèrent près de la buvette réservée aux employés. Aziraphale opta pour un diabolo citron, tandis que le démon cherchait désespérément un décapsuleur pour sa bière. Il avait renoncé aux six expressos dans un grand mug, la machine à café ne disposant que de capsules de décaféiné. Une hérésie. Un outrage, même.

Non loin de là, trois gamins dont Warlock étaient sagement en train de colorier des illustrations de dinosaures, installés à une table de jardin. De temps à autre, une imprimante reliée à un ordinateur portable crachait un nouveau dessin, pour le plus grand bonheur des artistes en herbe.

– Les temps changent, soupira l'ange-pâtissier, après avoir siroté une gorgée de bulles dont le jaune était sûrement dû au colorant E102, et le goût aux arômes artificiels, mais il n'allait pas faire le difficile en ces circonstances.

– Il n'y a pas si longtemps, quand les enfants voulaient faire un coloriage, il leur fallait décalquer le modèle... On ne leur inculque plus le sens de l'effort. Quelle décadence ! C'est navrant, poursuivit-il.

– Ngk ! Tu vas pas nous faire le coup du “C'était mieux avant”, l'angelot ? Parce que je peux te dire que je suis bien mieux là qu'au XIVe siècle. Je vais pas te raconter des salades : je hais le XIVe siècle, de toutes mes forces. La guerre de cent ans, la peste, et je te passe les détails. Sordide, c'était. Bien mieux, maintenant. Grand fan du XXIe siècle, moi...

– Certes, il faut voir le bon côté des choses, les améliorations, les progrès, j'admets. Il n'empêche que ce siècle risque de ne même pas atteindre deux décennies, si nous ne trouvons pas un moyen de contrecarrer le Plan.

– Mouais. Je comprends pas. Il a l'air mignon, à le voir comme ça. Trop même. Ça doit cacher quelque chose. Ne dit-on pas qu'il trompe son monde avec de belles paroles, de fausses promesses et un air angélique ? Malgré tout, j'ai du mal à imaginer qu'il représente le Mal incarné et qu'il va, l'année prochaine, répandre la terreur et la désolation.

Warlock, à ce moment-là, se pencha sur la feuille de son voisin et lui asséna :

– Il est moche ton dessin ! C'est tout dépassé !

Le concerné, susceptible – à raison – vit rouge et lui retourna une baffe qui fit voir trente-six chandelles au malappris. Bien entendu, ça dégénéra en pugilat, avec moult cris et cheveux tirés. Un feutre violet s'approcha dangereusement d'un œil.

Aziraphale et Crowley ne purent s'empêcher de sourire devant ce spectacle.

– Bon. Tous les espoirs sont permis. Il n'est ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir, fit remarquer l'ange.

– Peut-être qu'on a réussi, tout compte fait... acquiesça le démon.


Ils retournèrent vaquer à leurs occupations, chacun en proie aux plus vives inquiétudes. Et si le gamin était trop mauvais, ou trop bon ? Pas assez normal ? Pas assez humain ? Auquel cas ils seraient dans de beaux draps.

Le temps était compté. Ils n'allaient pas demander à décaler la date de l'Apocalypse au prétexte qu'ils n'étaient pas sûrs de leur coup avec l'Antéchrist ! Leurs patrons les verraient venir, c'est certain ! Non seulement on leur rirait au nez, mais ils risquaient de gros ennuis à mettre ainsi leur grain de sel dans le Plan Ineffable !

Crowley se mit à vérifier les spots pour l'éclairage de la scène où devaient se produire un clown, un sculpteur sur ballons et un marionnettiste. Il y avait un petit souci avec la lumière orange, dont il vint à bout d'un discret claquement de doigts.

Aziraphale était reparti à ses gâteaux. Passant un petit bout de langue rose sur ses lèvres, il ne put s'empêcher de goûter la crème pralinée du Paris-Brest, en passant devant.


Enfin, tout fut prêt. Les gâteaux dans la chambre froide, les projecteurs et la sono vérifiés et débranchés pour ce soir. Demain serait le grand jour, Aziraphale et Crowley seraient là, bien entendu, dès le début d'après-midi.

– Allez, viens, mon ange ! On décanille.

– Je te demande pardon ? fit le néo-pâtissier en ouvrant des yeux comme des soucoupes.

Crowley lui sourit, glissa un bras sous le sien et l'entraîna en lui chuchotant :

– On s'en va. On rentre à la maison. Que dirais-tu d'une bonne tasse de thé ? Je te le préparerai, si tu veux. Tant qu'il me reste un fond de Talisker, profitons-en avant l'Apocalypse.

Alors Aziraphale lui rendit son sourire et se jura de faire tout ce qui était en son pouvoir pour sauver le Monde.


Leur Monde.



🎂




NDA :


10 couleurs : noir, bleu, vert, gris, blanc, jaune, rouge, violet, orange, rose.


10 nombres : 66, 31, 86, 9, 2, 10, 11, 364, 100, 3. Supplément : 102, 14, 21, 36.


10 Expressions idiomatiques :

se mettre sur son trente-et-un

une peur bleue

être à cheval sur

ôter les mots de la bouche

avoir du pain sur la planche

être comme un poisson dans l'eau

voir rouge

raconter des salades

voir trente-six chandelles

être dans de beaux draps

Supplément :

mettre son grain de sel

avoir des yeux comme des soucoupes


Bonus : 10 mots commençant par “déca” sans rapport avec 10 :

décabosser, décapotable, décalcomanies, décacheter, décapsuleur, décaféiné, décalquer, décadence, décaler, décaniller.






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