La part des anges

Chapitre 3 : Queen's Gate Terrace

Par Theblueone

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.



Encore une journée morose qui s'annonçait. Le ciel printanier moutonnait de nuages d'un blanc grisâtre parfaitement déprimant. On aurait pu prendre les paris sur “averse” ou “pas averse”. J'avais le moral de la même couleur que l'azur blafard, mais je suis pas payé pour faire de la poésie, ni même avoir des états d'âme. Je suis employé comme CEO, officier d'exécution civile, c'est-à-dire agent de contrôle du stationnement dans ce quartier de Londres.

Mon job ? Extrêmement riche et varié, comme vous pouvez l'imaginer : je patrouille à pied dans le secteur de Queen's Gate Terrace. Je vérifie les véhicules stationnés : durée, emplacement, paiement éventuel, permis ou autorisation. Je repère les infractions : stationnement interdit, pas de ticket de parcmètre, dépassement de la durée autorisée, véhicule garé sur une zone réservée, etc. Je dresse les avis de contravention. Au besoin, j'appelle mon collègue pour poser un sabot de Denver sur un véhicule en violation manifeste du règlement et des panneaux, comme obstruer une issue ou accaparer une place pour personne handicapée sans le petit autocollant qui y donne droit.

Oui je sais, ça fait pas rêver, mais il faut bien faire bouillir la marmite...


J'étais tombé en arrêt devant une magnifique voiture de collection. J'avais déjà vu ce genre de petit bijou mécanique dans “Rétro Passion Automobiles”. Je suis abonné. Ça me change pas beaucoup du boulot, vous allez dire. Hey ! Celles-là sont toutes superbes et j'ai pas besoin de leur coller un PV, au moins !

Bref, le modèle que j'avais devant les yeux était une Bentley. Plus exactement une Rolls-Bentley 3 ½ L de 1936. Magnifique. Noire et gris ardoise. Parfaitement conservée et entretenue. Un vrai miracle.

Malgré tout, l'appel du devoir avait eu le dessus, et j'avais déjà fait venir mon collègue pour poser le fameux sabot immobilisateur. C'est que le véhicule était stationné devant le portail de l'ambassade d'Estonie, empêchant toute entrée ou sortie des voitures, et ça, c'était juste intolérable.

Pendant que je rédigeais le PV avec les informations légales pour libérer la voiture, je vis s'approcher deux hommes qui discutaient avec humeur.


L'un était blond et potelé, l'air débonnaire, vêtu comme un notable du siècle dernier. Il portait une longue veste crème sur un gilet de velours camel un peu élimé qui laissait voir une chemise bleu ciel impeccable et un incroyable nœud papillon en tartan. À la chaîne reliant un des boutons à une poche du gilet s'accrochait sans aucun doute une montre d'un autre âge. Ses boucles platine et son sourire radieux illuminaient le trottoir plus sûrement que le soleil pâlichon de cette journée, et lui donnaient l'air d'un ange.

L'autre, grand et mince, les cheveux d'un roux ardent dans un désordre savamment étudié, ondulait plus qu'il ne marchait, les mains glissées à grand-peine dans les poches de son jean slim. Il était habillé en noir de pied en cap – hormis une fine cravate argentée qui soulignait le V de son encolure – et avait conservé ses lunettes de soleil, malgré la couverture nuageuse. Je le baptisai immédiatement “le démon”.


– Dans onze ans, tout sera fini. On n'a pas le choix : on doit collaborer. J'ai une idée, d'ailleurs, proposa l'homme en noir.

– Non ! Je ne suis pas intéressé, répondit l'autre, buté.

– Puis-je au moins te tenter avec un bon déjeuner ? Je te dois une invitation depuis... depuis...

– 1793. Oui. Le règne de la terreur, à Paris.

– C'est ça. Je t'expliquerai mon projet.

Malgré moi, je tendis l'oreille. Qu'est-ce que la Révolution Française venait faire là-dedans ? Se pourrait-il que leurs familles se connaissent depuis tout ce temps ?

– On avait mangé des crêpes... sembla se remémorer le type replet en souriant.

– On pourra en discuter, si tu veux.

– De quoi ? Des crêpes ?

– Non, de mon idée pour éviter l'Apocalypse. Mais on peut discuter du menu, aussi.

Comment ça ? Quelle Apocalypse ? J'allais de surprise en surprise avec ces deux-là. Pourtant, je connais le quartier comme ma poche : je suis bien certain qu'il n'y a aucun... c'est quoi l'appellation politiquement correcte, déjà ? Ah oui, aucun “Centre de Santé Mentale” dans les environs.

Ils s'étaient maintenant arrêtés à quelques pas de là, continuant à débattre.

– J'aimerais assez déjeuner au Ritz, poursuivit le blondinet. C'est un établissement élégant, et la cuisine y est raffinée.

– Mmh... Je préférerais un endroit avec des néons. Et des frites.

– Mais Crowley, tu ne manges jamais !

– Peut-être, mais j'aime bien l'odeur de graillon.

J'avais un indice : le nom du démon. Restait à connaître celui de l'autre. Ils étaient maintenant tout près de le voiture. Et si elle appartenait à l'un des deux ? Ou aux deux ? Si cette Bentley était leur voiture ?

– Tu vas tricher, je le sens ! ajouta l'ange après un regard à la roue bloquée. Tu vas encore faire un miracle pour libérer Benty du juste sort qui l'attendait !

– Par la limousine de Satan ! s'écria l'autre. Quel juste sort ? Tu peux me dire en quoi elle a mérité un boulet au pied, comme ces bagnards de Cayenne ? Ou un message punitif glissé sous son essuie-glace ? Ça fait à peine une demi-heure qu'elle est garée là.

– Il n'empêche que le stationnement est interdit ici. Ce ne serait pas arrivé si tu m'avais écouté.

– Écouté ? À quel moment ?

Le type aux lunettes noires avait sorti ses mains de ses poches pour accompagner sa question de grands gestes désordonnés des mains. Il avait des doigts fins de pianiste, aux ongles vernis de noir. Il gesticulait à en faire virevolter ses longs cheveux roux, qui lui descendaient presque aux épaules.

– Quand j'ai suggéré de marcher, au lieu de prendre la Bentley, rétorqua l'ange avec assurance.

– Foutaises ! T'es pas sportif pour deux sous, tu le sais aussi bien que moi, Aziraphale !

Bon. J'avais le nom de l'autre, mais je n'étais pas plus avancé avec ces histoires de Benty et de Satan...

– Il n'en demeure pas moins que tu exagères un tantinet, avec ces miracles, insista le dénommé Aziraphale.

– Moi ? J'exagère ? Je te rappelle que tu en fais autant à la première occasion !

– Oui, mais seulement quand c'est important !

– Et Benty entravée, paralysée, menacée de la fourrière, pauvre créature innocente, c'est pas important peut-être ?

– Si mais...

– T'étais jouasse, toi, enchaîné dans cette cellule moisie de La Bastille, à attendre ton tour pour la guillotine ?

– Mais tu es venu à mon secours ! Je savais bien que tu viendrais ! rétorqua l’ex-engeôlé. D'ailleurs, m'enlever ces menottes n'était pas si urgent… murmura-t-il en baissant la tête.

– Ngk ! réussit à articuler le rouquin.

Il se tut un instant, un sourcil distinctement relevé, songeur.

Ils étaient maintenant tout près, de part et d'autre de la belle voiture. Le conducteur déverrouilla sa portière.

Perdus dans leurs chicaneries, ils ne me prêtaient aucune attention. Peut-être même ne m'avaient-ils tout bonnement pas vu.

– Alors, que décidons-nous pour ce déjeuner ? s'enquit l'homme distingué en ouvrant la portière passager.

– Comme tu voudras. Je paierai l'addition, mais promets-moi de goûter le vin [1].

– Bien. C'est décidé pour le Ritz. Mais je t'en prie, dis-moi que tu vas poser tes fichues lunettes de soleil !

– Je les poserai quand tu auras perdu cette damnée habitude de traîner ce parapluie ridicule partout avec toi.

– C'est différent ! On n'est jamais à l'abri d'une averse ! C'est juste une précaution !

– Moi aussi, l'angelot, moi aussi. Je voudrais pas impressionner les humains avec mes yeux, fit l'homme en noir en effectuant un infime geste des doigts, ce qui eut pour effet de faire disparaître le sabot, comme s'il s'était tout bonnement évaporé dans les airs. Et accessoirement, de consumer dans des flammèches sorties de nulle part mon carnet à contraventions.

– Je connais tes yeux, mon cher. Ils n'ont rien d'effrayant, bien au contraire, le rassura le blond. Je les...

Mais sa portière claqua sans que j'aie pu entendre la fin de cette ahurissante conversation.

Déjà, la Bentley filait dans les rues de Londres dans un nuage de fumées d'échappement.


Sapristi ! Quand je raconterai ça à ma femme, ce soir, elle va jamais me croire...



NDA :

[1] référence à “I will pay the bill, you taste the wine” dans Good Old-Fashioned Lover Boy de Queen.






Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés