Les chroniques d'octobre

Chapitre 1 : Jalousie et chamailleries

1567 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/10/2026 22:16

1• Forêt d’automne 


La clochette retentit à la porte de la librairie A.Z. Fell & Co. Crowley, avachi sur son fauteuil habituel, se leva d’un bond, comme monté sur ressorts.

– Ah, te voilà enfin ! Ça fait une heure que je t’attends !

– Bonjour, mon cher, répondit posément l’ange en entrant. Tu ne crois pas que tu exagères un tantinet ? J’ai laissé la librairie à peine vingt minutes. Et puis je savais que tu devais passer. Je te fais entièrement confiance pour veiller sur mes précieux ouvrages. J’espère que tu n’en a vendus aucun ?

– Évidemment non ! D’ailleurs, j’ai vu personne. Mais t’étais où ?

– Oh ! Juste en face ! Au Monde du Tap...

– QUOI ? s’étrangla le démon. T’étais encore fourré chez Brown ?

– “Monsieur Brown”, si tu veux bien te donner la peine de rester courtois. Il souhaitait me montrer sa dernière acquisition pour décorer sa boutique aux couleurs de la saison.

– Et c’est quoi ? Un tapis décoré de marrons ? Une carpette en forme de champignon ? Une descente de lit orange ? Un paillasson avec une image de forêt d’automne ? ricana le démon.

Crowley arpentait la boutique, comme enragé, tandis qu’Aziraphale attendait prudemment que passe l’orage.

– Peux-tu me dire une bonne fois pour toutes pour quelle raison tu te mets chaque fois dans tous tes états dès qu’il est question de ce charmant commerçant ? soupira le libraire.

– Ce charmant commerçant, comme tu dis, n’est qu’un vulgaire marchand de tapis qui ne perd pas une occasion de faire son intéressant. Voilà la raison.

– Mon cher, Tim est l’un des membres les plus actifs de notre Association des Commerçants de Whickber Street.

Cette révélation eut pour effet de stopper sur le champ les démoniaques enjambées.

– Attends. Ne me dis pas que…

– Que quoi ?

– Que... tu l’appelles par son petit nom, ce minable ?

– Crowley. J’aimerais que tu te montres raisonnable. Il n’est pas minable. D’ailleurs, il a trouvé chez Theme Traders de ravissants coussins en forme de citrouilles.

– Déplorable. Des goûts de chiottes. Pauvre type.

– Mais pas du tout ! C’est positivement délicieux ! Il en a de toutes les tailles et de toutes les teintes, disséminés dans sa boutique, qui apportent une touche très originale et pimpante, je trouve.

– L’angelot, tu me déçois...



2• Danser 


Journal d’Aziraphale Fell, vendredi 2 octobre, le soir


Cher journal,


Je n’ai pas vu Crowley de la journée, aujourd’hui. Il est bientôt 20 h, et d’habitude il passe à la librairie au moins une fois dans la matinée – enfin, dans la matinée, ça signifie à partir de midi généralement – et une autre fois vers l’heure du thé. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé de fâcheux…

Il semblait contrarié hier quand je suis revenu du Monde du Tapis. Chaque fois qu’il est question de ce pauvre Mr Brown, il grimpe dans les fours, comme disent les humains de manière si amusante. À moins que ce ne soit dans les cours, ou les jours. Je demanderai à Nina, elle en entend de toutes sortes dans son établissement Caféine-moi ou tue moi. Quel drôle de nom, je dois dire ! Mais Crowley assure qu’elle fait le meilleur café de tout Soho. Et c’est un connaisseur, ça oui !

Quoi qu’il en soit, la journée a été relativement paisible. J’ai ouvert la boutique de 10 h à midi, comme souvent le vendredi. Je n’ai eu qu’un visiteur, Dieu soit loué ! Il était à la recherche d’un roman publié à la toute fin du XIXe siècle. En 1896, pour être précis, écrit par William Edward Norris, intitulé The Dancer in Yellow. Bien sûr que j’ai cet ouvrage. J’aime beaucoup l’histoire de cette danseuse, Marigold, qui s’est rendue célèbre par son costume de scène jaune. Bien entendu, son ascension sociale fut semée d’embûches, et sa vie amoureuse loin d’être paisible. Une histoire d’amour, d’ambition et de sacrifice, et d’obstacles à la réalisation de nos rêves. Un délicieux récit d’amour et d’aventure, comme je les aime. Je ne m’en séparerais pas pour tout l’or du monde, tant j’aime à le relire régulièrement. Chaque fois qu’apparaît ce costume jaune au détour d’une page, je ne peux m’empêcher de penser à une paire d’yeux cachés derrière des lunettes de soleil. Oh ! J’espère que nul ne posera jamais le regard sur ces quelques lignes ! Les joues me chauffent et ma train tremble à les tracer, et j’ai l’impression de commettre tous les péchés du monde rien qu’avec un trait de plume. Que le Seigneur me vienne en aide !

Bref, j’ai donc poliment éconduit cet importun. C’est égal ! Ce n’est pas demain la vieille que je laisserai s’enfuir un de mes ouvrages adorés !

J’espère voir Crowley demain. Je lui téléphonerai, sinon. Je suis tout de même inquiet. Ce n’est pas dans ses habitudes de ne pas donner signe de vie de la journée...



3• Corbeau bavard 


La porte de la librairie s’ouvrit dans un fracas de clochette sous amphétamines. Le démon franchit le seuil et rejoignit en quelques enjambées chaloupées le bureau où Aziraphale remplissait tranquillement la page de son inventaire correspondant aux œuvres de Jeffrey Archer. Un poing sur la hanche, l’autre main à plat sur le bois du bureau, il planta ses yeux, derrière ses lunettes noires qu’il avait conservées, dans ceux de l’ange. Avec un débit de mitraillette, il attaqua bille en tête :

– Que ce soit bien clair, l’angelot. Moi aussi je suis très occupé, les citrouilles me fascinent et les décorations d’Halloween me passionnent à un point que t’imagines même pas.

J’ai eu beaucoup à faire, hier. Je suis allé chez Eden’s Garden Market voir ce qu’ils vendaient. Ben je peux te dire qu’il y en a de toutes sortes, des cucurbitacées. Des petites et des grosses, des rondes et des longues, de toutes les couleurs passant du jaune à l’orange. Des potirons, courges, potimarrons, coloquintes et autres pâtissons. Tu savais que le giraumon était ce qu’on appelle le bonnet turc ? Que la doubeurre et la courge cacahuète étaient les autres noms de la butternut ? Qu’à l’origine, les Irlandais creusaient un navet pour célébrer Jack-O-Lantern pendant la fête de Samain ?

– Bien sûr, je sais tout cela, mais…

– Alors c’est pas avec trois coussins orange et une guirlande de fantômes en papier qu’on décore une boutique pour Halloween. Je vois une rangée de citrouilles sculptées devant ta vitrine, avec des bougies à l’intérieur, des sourires édentés et des yeux qui filent la frousse. Je vois des vrais fantômes fabriqués avec des draps sur des mannequins, installés bien confo sur des fauteuils en train de lire Jane Austen ou Oscar Wilde. Je vois une sorcière assise là, exactement à ta place, derrière la caisse enregistreuse, prête à encaisser un bouquin acheté – ce qui, évidemment, n’arrivera pas, et elle aura des crampes dans la main avant qu’un seul exemplaire sorte de cette boutique – je vois…

– Oui, oui, si tu veux. Nous allons décorer cette librairie à ta guise, mais par pitié…

– Alors il pourra aller se rhabiller, l’autre trouduc d’en face, avec ses citrouilles au crochet !

– Crowley ! s’écria l’ange, offusqué.

– Je maintiens. Je suis un démon, Aziraphale. J’ai survécu à des guerres, à une apocalypse, au XIVe siècle. Je parle toutes les langues du monde, tout comme toi. J’étais là au tout début de la création de l’Univers. Alors c’est pas un humain ridicule avec une cravate décorée de faisans qui va m’intimider avec ses décos risibles dégottées chez Gags à Gogo ! Et ne va pas t’imaginer que je suis jaloux, hein, parce que c’est absolument pas le cas. Ce type ne mérite pas une seule seconde de ton attention, voilà tout. Lui, sa moustache et ses carpettes sont une insulte à la face de l’humanité.

– Crowley ?

– Coâ ?

– Halloween te rend bien volubile…


NDA : le mot anglais crow signifie corbeau, corneille



4• Espace 


Un petit acrostiche pour le mot du jour :


Entre les étagères, à peine on peut passer

Sans se cogner aux angles. Des livres par centaines

Pour marquer les mémoires, et pour s’émerveiller

Avec un prince, un elfe, un ogre ou une reine.

C’est mon nid, mon refuge, ma maison, ma contrée,

Et si le cœur t’en dit, entre dans mon domaine.


Aziraphale Fell, libraire




Laisser un commentaire ?