Les chroniques d'octobre
19• Interminable
– Crowley, mon cher, j’ai eu hier une idée lumineuse !
– Aïe ! Je crains le pire !
– Nous allons confectionner des ribambelles pour décorer la boutique, poursuivit Aziraphale, imperturbable. Tu sais : des citrouilles, des sorcières, des fantômes, des squelettes, des chauves-souris, des…
– Je vois l’idée, soupira le démon, quelque peu récalcitrant.
– J’ai acheté des rouleaux de papier blanc, orange et noir, des ciseaux et des feutres pour ajouter des détails ! J’ai même trouvé un feutre blanc pour dessiner sur le noir ! Oh ! Ça va être follement amusant !
– Ngk. Si tu le dis, marmonna Crowley.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Aziraphale entreprit de faire de la place sur son bureau, empilant en échafaudages instables tous les documents qui l’encombraient. Il déposa au sol les tas ainsi formés, pour leur laisser à tous deux l’espace nécessaire à leur activité manuelle.
– Alors tu vois, il faut découper une grande bande de papier, et la plier en accordéon, comme ceci, expliquait l’ange en commentant ce qu’il était en train de réaliser.
Le démon, le coude sur la table et le menton posé au creux de sa main, le regardait faire d’un air blasé, n’écoutant que d’une oreille distraite.
– Ensuite il faut tracer la moitié de la silhouette, de façon symétrique, car elle va apparaître en entier en dépliant la bande. Et il faut bien veiller à ne pas isoler le tracé, on doit faire attention à ce qu’une partie soit raccrochée à la suivant et la précédente, des deux côtés du contour. Comme ceci.
Méticuleux, il traçait une moitié de fantôme sur le rectangle du dessus de son accordéon. Ses lunettes rondes sur le bout du nez et un petit bout de langue appliqué qui pointait entre ses lèvres firent naître un sourire incontrôlable au visage du démon.
– L’angelot, je connais le principe d’une ribambelle !
– Je n’en doute pas un instant, mon cher. Aussi, si tu veux bien découper celle-ci, pour voir le résultat…
Crowley attrapa les ciseaux et s’attela au découpage. Il déplia ensuite l’accordéon.
– Oh ! Voilà qui est tickety-boo ! s’exclama le libraire, à deux doigts de se livrer à une salve d’applaudissements.
– Ouais. C’est une file de fantômes qui se donnent la main, quoi. Pas de quoi en faire un fromage…
– Ne sois donc pas rabat-joie ! Allez, que choisissons-nous maintenant ? Une rangée de citrouilles ? Une farandole de sorcières ? Une…
– Passe-moi le noir. Je vais faire des chauves-souris.
Une heure plus tard, ils étaient encore installés à tracer, découper, dessiner des yeux noirs aux fantômes, des sourires tordus aux sorcières et des vrilles vertes aux citrouilles.
– C’est bien pour te faire plaisir, ronchonna le démon en massant son pouce endolori par l’abus de ciseaux. Parce que sérieusement, je commence à en avoir marre ! Si on faisait une pause ?
– Tu as raison ! C’est l’heure du thé après tout !
À cet instant, la sonnette de la porte d’entrée retentit, et Mr Brown entra, embarrassé, triturant nerveusement son chapeau qu’il venait d’ôter.
– Monsieur Fell. Bien le bonjour. Je suis bien aise de vous trouver à la boutique. Je voulais vous entretenir des projets de décoration de Whickber Street pour Halloween, avant d’émettre des propositions à notre prochaine réunion de l’Association des Commerçants. Si vous aviez l’amabilité de m’accorder quelques instants…
– Mais bien volontiers ! Entrez donc vous joindre à nous ! Nous nous apprêtions à partager une bonne tasse de thé, avec quelques pâtisseries, naturellement. Ensuite nous nous remettrons à nos activités de loisirs créatifs. Nous fabriquons des ribambelles. Vous verrez, c’est très amusant !
– Eh bien ce sera avec plaisir, sourit le marchand de tapis. J’en frémis d’impatience.
Crowley haussa un sourcil exaspéré, nettement visible au-dessus des verres fumés de ses lunettes de soleil, en poussant un soupir qui fit voleter les ailes des chauves-souris de papier.
Décidément, cette séance de travaux manuels allait vraiment être interminable !
✂️
20• Livre de recettes
– Crowley ! C’est une catastrophe ! Je n’ai plus de sucre ! brailla Aziraphale du fin fond de la cuisine.
– De quoi qu’est-ce qu’y’a ? s’affola Crowley en arrivant à la rescousse.
– Du sucre en poudre. Il m’en faut 50 grammes. Le sachet est vide…
L’ange se tordait les mains de désespoir, penché au-dessus de son livre de recettes, “L’automne dans votre assiette”. Un ouvrage magnifique, des photos à se damner.
– C’est pour mes muffins à la citrouille, j’ai bien la citrouille, mais il me manque le sucre. Et du beurre, aussi.
– T’en fais pas, je vais faire un saut chez Tesco. Du beurre et du sucre. C’est comme si c’était fait.
– Prends bien du demi-sel, hein ! J’y tiens. Depuis nos séjours en Bretagne [1], je me suis converti.
– De quoi ? Le sucre ?
– Mais non, le beurre !
Le démon revint quelques minutes plus tard et déposa ses emplettes sur le plan de travail. Aziraphale avait enfilé un grand tablier blanc brodé de l’inscription “Le gras, c’est la vie”, et lisait à haute voix, tout en s’attelant à la préparation de sa pâte à gâteau :
« Déposez dans un premier temps 300 grammes de farine tamisée dans le saladier et mélangez avec 1 sachet de levure, 50 grammes de sucre et 2 œufs battus. »
Crowley s’était prudemment reculé, laissant une distance de sécurité raisonnable entre le champ opératoire et lui, en raison d’une profonde et ancienne aversion pour la farine. [2]
« Mettez ensuite 70 grammes de beurre fondu »
L’ange en préleva 100 grammes, pour faire bonne mesure.
« … et 1 cuillère à café de cann... »
Il se retourna vers son étagère à épices.
– Crowley ! Je n’ai plus de cannelle non plus !
– Allons bon. Mais avant que j’y retourne, vérifie quand même que t’as tout le reste !
– Chair de potiron, lait, c’est bon, énuméra le cuisinier.
Peu de temps après, le démon revint fièrement avec un pot de cannelle moulue.
– Parfait. La marque Schwartz, c’est tip-top, approuva l’ange.
Puis il reprit sa préparation :
« … le beurre fondu et la cannelle. »
– Touillons.
« Ensuite, versez 15 centilitres de lait. »
– Touillons encore.
« Une fois que la pâte est bien homogène, vous pouvez intégrer 250 grammes de chair de potiron écrasée, préalablement cuite dans l’eau bouillante pendant 15 minutes. »
Il tourna vers son “assistant” un regard suppliant.
– Ngk ! J’ai compris le message ! Tu veux que je t’aide à prélever la chair de ce… de cette… chose orange, c’est bien ça ?
Aziraphale hocha timidement la tête, tout en lui lançant un regard de chiot éploré. Bien entendu, le démon capitula à la seconde.
– Bon. File-moi un bon couteau.
Une fois le potiron cuit, écrasé et incorporé, ne restait plus que la cuisson.
– Je t’attends dans la boutique, l’angelot. J’ai assez bossé pour aujourd’hui. Le fauteuil m’appelle, et je dirais pas non à un verre.
Il se servit un Talisker et rejoignit sa place préférée : le vieux fauteuil en velours élimé, dans lequel il se lova en grognant d’aise.
Aziraphale terminait son œuvre :
« Versez dans des moules à muffins puis faire cuire 35 minutes à 180 degrés dans le four préchauffé. »
Quand il rejoignit le démon, trois quarts d’heure plus tard, après avoir nettoyé la cuisine de fond en comble, il portait fièrement un plateau avec de ravissants petits gâteaux encore fumants, dont le parfum lui mettait déjà l’eau à la bouche.
– Tu veux goûter ? Attention, c’est chaud ! proposa-t-il à un Crowley s’extrayant à grand-peine d’une sieste bienheureuse.
– Allez, pour te faire plaisir…
Le démon attrapa une pâtisserie, avant de croquer dedans précautionneusement.
– Mais… T’as mis quoi là-dedans ? C’est pas si mal, une fois qu’on y est habitué, ajouta-t-il à la deuxième bouchée.
Aziraphale le regardait, l’œil pétillant de malice, retenant un sourire, comme un gamin qui viendrait de faire une bonne farce.
– Fais-moi voir ton livre de recettes ?
L’ange lui ramena en pouffant “L’automne dans votre assiette”, où Crowley put lire :
« Astuce : Les plus gourmands peuvent déposer un carré de chocolat à l'intérieur de chacun de ces petits gâteaux surprises. »
Ils éclatèrent de rire ensemble, et le démon s’interrogea :
– Cette Hazel Maple, qui a écrit le bouquin, elle te connaît ou bien ?
🍴
NDA :
[1] et [2] Vous pourrez retrouver les aventures des Ineffables en Bretagne dans « Deux bossus sous influence » « À l’eau ? » « Tournerons » et « Juste avant l’enfer » du recueil « Goodolmens - Chroniques bretonnes »