À la poursuite du dodo

Chapitre 1 : À la poursuite du dodo

Chapitre final

2703 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/11/2026 08:53

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr de novembre-décembre 2026 « Rituels Nocturnes »



Le soleil se levait sur Winfield House, à Londres. Frère Francis – en réalité l’ange Aziraphale sommairement déguisé – était déjà debout depuis un bon moment : tout d’abord parce qu’il dormait très peu, et ensuite car il aimait faire un tour dans le potager au petit matin. C’était le mois de juin, et les petits pois Merveille de Kelvedon produisaient à foison. Frère Francis avait beaucoup appris sur les cultures auprès de Nanny Astoreth, qui n’était autre que le démon Crowley engagé comme gouvernante auprès du petit Warlock Dowling – cinq ans – et notamment que les petits pois se récoltent de préférence le matin.


Qui aurait pu reconnaître le libraire de Soho, Aziraphale Fell, habituellement tiré à quatre épingles dans son gilet de velours, sa chemise sortant du pressing et son nœud papillon, sous cette blouse campagnarde de coton rapiécée et ce chapeau de feutre mangé aux mites, un brin de paille difficilement coincé entre ses dents disjointes ?


Qui se serait douté que sous la jupe crayon et la veste de tailleur strictes et noires, avec comme seules touches colorées le nœud de satin écarlate autour du cou, les boucles rousses parfaitement domptées s’échappant d’un bibi et le rouge à lèvres violine, se cachait en fait le terrible démon Crowley ?


Pas l’ambassadeur Thaddeus Dowling, ni son épouse Harriet, en tout cas. D’autant plus qu’ils n’avaient rencontré ni l’un ni l’autre avant l’entretien d’embauche qui avait précédé, à quelques heures d’intervalle, la signature de leurs contrats de travail.


Ce matin-là, donc, Francis s’affairait dans les rangs de petits-pois quand Nanny arriva, traînant les pieds dans la poussière, les épaules voûtées et l’œil maussade.

– Bonjour, Crowley, la salua le jardinier après avoir vérifié que personne d’autre ne se trouvait dans les parages. Tu n’as pas l’air très en forme. Des soucis ? Quelque chose ne va pas ?

– J’ai pas assez dormi, grogna le démon. Ce mioche m’a demandé histoire sur histoire, hier soir.

– Voilà qui témoigne d’une curiosité intellectuelle fort louable ! Je trouve que c’est bon signe de…

– Quatre bouquins, il a fallu que je lui lise, l’angelot, l’interrompit le démon. C’est exagéré.

– Il te faut poser tes limites, alors. Tu lui dis simplement : “Une histoire, et dodo”. Ce n’est pas plus compliqué que cela.


Et c’est ce que fit Crowley le soir même. “Une histoire, et dodo” : il avait bien l’intention d’ériger ce conseil en principe intangible. Le ton autoritaire de sa gouvernante semblait avoir eu raison des velléités littéraires du bambin, qui accepta de fermer les yeux après l’unique histoire du soir. Seulement, il s’était réveillé en criant au beau milieu de la nuit. Nanny s’était précipitée dans sa chambre, furieuse d’être arrachée des bras de Morphée en pleine phase de sommeil profond, les yeux à demi ouverts, titubant dans ses pantoufles et maugréant contre ce mioche infernal.

– Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? s’informa-t-elle, arrivée au pied du lit.

– J’ai fait un cauchemar ! pleurnicha le petit garçon. J’ai rêvé que j’étais au bord du lac de Regent's Park, tu sais, celui à côté de la maison ? Et alors mon pied a glissé et j’ai tombé dans l’eau, et alors j’arrivais plus à sortir.

– C’est rien, c’est rien. C’est juste un rêve. Tu vois, tu es dans ton lit, dans ta maison, en sécurité. Et moi je suis là aussi, je dors juste à côté. Tu vas te rendormir bien gentiment et ce vilain cauchemar ne reviendra plus, tu verras.

Warlock se retourna docilement, roulé sous la couette, et se rendormit dans l’instant. Nanny, par contre, eut plus de mal à retrouver le sommeil.


Le lendemain matin, Aziraphale cueillait des fraises quand Crowley arriva en soupirant, mal réveillé.

– Alors ? Qu’en est-il de la soirée de notre jeune Antéchrist ?

– Bah, une histoire a suffi. Comme t’avais dit. Seulement le mouflet a fait un cauchemar, vers les deux heures du matin. Il s’imaginait dans l’eau, et impossible d’en sortir.

– Mmh… C’était quoi, ce livre ?

– “La Poupoune et le Gram-Groum”. Un classique de la littérature enfantine, apparemment, de la collection “Les Belles Histoires”. C’était sympa.

– Et qu’est-ce que ça racontait ?

– La Poupoune est une gamine si méchante et qui braille si fort que sa maman lui dit souvent que si elle continue, le Gram-Groum va l'emporter dans son sac et la jeter dans la rivière. Et c’est ce qui finit par arriver.

– Et tu t’étonnes que ce pauvre Warlock rêve de chute dans l’eau ? s’alarma le libraire. C’est un récit proprement terrifiant !

– Ben pourtant, c’est marqué “de trois à sept ans”…

– Eh bien, il faut croire que notre petit protégé est un être plus sensible que la moyenne. Je te conseille d’éviter les histoires mettant en scène des enfants et leurs mésaventures, à l’avenir.


Fort de cet avis (provenant d’un spécialiste en livres, après tout), Nanny choisit pour le rituel du soir un conte célèbre avec des animaux, cette fois. Pourtant, si le petit s’endormit sans souci après la lecture, il se réveilla une nouvelle fois, en pleine nuit et en pleurs.

Crowley commençait à accuser la fatigue de ces nuits interrompues, et il allait en toucher deux mots au libraire et le féliciter (absolument pas) pour ses conseils avisés.


– L’angelot, j’ai fait comme tu m’as dit. Ça n’a pas marché. Warlock a cauchemardé à propos de paille, de vent et de poils au menton, j’ai pas tout compris, il était encore à moitié endormi quand il me racontait ça. Heureusement qu’il s’est calmé très vite ! D’ailleurs, ce matin, il se souvenait de rien.

Aziraphale ferma les yeux, se pinça l’arête du nez et inspira profondément.

– Ne me dis pas que tu lui as raconté les Trois Petits Cochons ? murmura-t-il, plein d’appréhension.

– Bah, si, pourquoi ?

– Quelle version, Crowley ?

– Ben, celle où le loup souffle sur la maison en paille et bouffe le cochon. C’est la seule, non ?

– Mais Crowley, comment veux-tu que ce petit ne soit pas terrifié ? Bien sûr qu’il existe d’autres versions ! Par exemple celle du cochon qui parvient à s’enfuir jusqu’à la maison de son frère, dans la maison de bois, puis jusqu’à la maison de briques !

– Oui, mais c’est qu’un cochon ! C’est pas un humain comme la Poupoune ! Et puis c’est de l’Antéchrist dont on parle, là ! Pas de n’importe quel gamin ! Il devrait être immunisé ! C’est rien du tout comparé à ce qu’il va déclencher !

– Je te ferais remarquer que j’ai appris à cet enfant à montrer de l’amour et du respect envers toutes les créatures de la terre. Sœur Limace, comme frère Cochon.

– Tu me feras pas croire qu’il mange jamais un bon rôti de porc, ou même du jambon avec ses coquillettes ! s’énerva le démon.

– Ceci est un autre débat, Crowley. Dans les histoires que les humains racontent à leurs petits, ces animaux sont personnifiés. C’est normal qu’un enfant souffre s’il leur arrive malheur.

– Bon. Si tu le dis. Je tâcherai de trouver une autre histoire pour ce soir. Où aucun cochon n’est maltraité pendant le tournage…


Le lendemain, Crowley s’était procuré un ouvrage qu’il espérait salvateur, “Le sommeil du jeune enfant de 0 à 6 ans : pour les parents qui ne font pas leurs nuits”, d’une dénommée Héloïse Junier. Il parcourut l’ouvrage du début à la fin, se promettant d’appliquer quelques judicieux conseils. Par exemple, instaurer un véritable rituel au coucher, dans cet ordre : une petite histoire, un câlin, une berceuse, un bisou, une phrase rassurante et dodo.


Le premier test qu’il fit manqua de peu de fonctionner. Il fit bien tout comme il faut : il lut “La petite étoile qui veillait sur les rêves”, chanta une berceuse, fit le bisou et laissa l’enfant s’endormir sereinement. Manque de chance, le petit se réveilla en sursaut une nouvelle fois, en proie à ses habituels cauchemars. Était-ce parce qu’il avait zappé le câlin ? Il s’en ouvrit à l’ange le lendemain matin.


– Je ne comprends pas, conclut Aziraphale, perplexe. Cette histoire semble si mignonne et attendrissante. Et cette berceuse, qu’était-elle ? Fais dodo Colas mon p’tit frère ? Doucement s’en va le jour ?

– Bah non, la mienne, inventée juste pour lui !

Un frisson d’effroi parcourut l’échine du jardinier.

– Tu veux bien me la chanter, s’il te plaît ? s’enquit-il, une angoisse palpable dans la voix.

Et Nanny entonna :


– Endors-toi, rêve de douleur,

de sang, de ténèbres, de terreur.

Il viendra, mon enfant chéri,

ton règne, quand tout sera détruit.

Endors-toi et laisse les pleurs

aux humains, dans un grand malheur.

Riche ou pauvre, roué, ingénu,

bientôt tous auront disparu.

Endors-toi et entends les cris

de ceux qui hurlent dans la nuit :

les âmes damnées, les déchus,

accourant réclamer leur dû.


– Crowley, tu n’es pas sérieux ?

– Quoi ? C’est parfait pour l’Antéchrist, non ?

– Je te rappelle qu’il n’a que cinq ans. Il n’est pas censé développer ses pouvoirs démoniaques dans l’immédiat. Et que je fais tout ce que je peux pour lui inculquer le bien et en faire un être le plus humain possible. Il ne faut donc pas s’étonner si tes âmes damnées qui hurlent dans la nuit, prêtes à le capturer, lui provoquent quelques remous anxiogènes dans les rêves.

– Ngk, si tu le dis… Je vais y penser, alors. J’ai ma journée, le gosse est parti en ville avec ses parents. Achats en prévision de la rentrée, qu’ils ont dit. Cartable, fringues neuves, matériel divers, stylos, feutres et tout le toutim. Ils s’y prennent de bonne heure ! Enfin bon. Pour une fois que le paternel daigne consacrer du temps à sa progéniture, hein…


En réalité, le démon ne pensa à rien de tout cela. Il occupa sans vergogne de ce temps libre par une sieste de huit heures d’affilée, histoire de rattraper son retard de sommeil.


La nuit suivante lui rappela douloureusement son manque d’anticipation. C’est alors qu’il décida de prendre le taureau par les cornes, et il se pencha sérieusement, smartphone à la main, sur différents blogs de parents qui rencontraient le même problème. Une commande Nozoma plus tard – pour la modique somme de neuf livres et six pence – il était en possession de cinq “poupées à soucis” (ce qui lui laissait une réserve de quatre en cas de perte de la première). Aziraphale lui aurait certainement conseillé d’effectuer un achat plus éthique auprès d’une coopérative locale d’Amérique latine, mais le temps pressait. Il avait lu des témoignages de parents, notamment sur le blog “Les p’tites canailles”, qui semblaient attester de l’efficacité du dispositif.


D’après une légende guatémaltèque, le principe en était simple : inciter l’enfant, chaque soir avant de s’endormir, à confier à la poupée ses craintes, ses déceptions, ses questions ou ses tracas de la journée, puis placer la figurine sous son oreiller. Pendant la nuit, celle-ci était supposée faire disparaître toutes ces vilaines choses de votre esprit, permettant un sommeil serein et une nouvelle journée du tonnerre. Au point où il en était, Crowley était prêt à tout, même à croire à ces sornettes. Il sourit à l’idée que l’ange, sans aucun doute, aurait qualifié ces croyances de fariboles et de calembredaines.


Le premier essai ne fut pas concluant. Warlock avait pourtant adopté tout de suite la petite poupée. Mais il eut beau lui raconter que “J’aime pas quand on coupe mes tartines en triangles. J’ai peur que les étoiles tombent. Je me demande si les poissons ont soif”, ça ne l’empêcha nullement de se réveiller en pleurant à trois heures du matin, criant à qui voulait l’entendre que “sa poupée n’était plus sous l’oreiller”. C’est une Nanny ronchonnante qui s’en fut le consoler, lui proposer un verre d’eau et récupérer la fugitive sur la descente de lit.

– Voilà, mon chaton. Ça va aller, maintenant. Rendors-toi. Et de préférence jusque tard dans la matinée, hein ?

Elle veilla près du lit jusqu’à ce que Warlock se rendorme, adressant une prière à Satan pour que le sacrifice de son sommeil sur l’autel de la supervision de l’éducation du jeune Antéchrist soit reconnu à sa juste valeur par ses supérieurs hiérarchiques, et récompensé comme il se doit.


Cela dura plusieurs nuits. Le soir, Warlock racontait ses soucis à la poupée : “Je suis triste pour les limaces parce que c’est des escargots qui ont perdu leur maison, les pauvres. Et est-ce que j’arriverai un jour à faire du vélo sans les petites roues ?” et autres questionnements métaphysiques. Puis il s’endormait. Mais immanquablement, vers deux ou trois heures du matin, le petit garçon se réveillait parce qu’il était sûr que la poupée s’était enfuie. Et à tous les coups, le jouet était tombé près du lit. Récupérer la figurine, consoler, verre d’eau et retour au sommeil, c’était devenu le nouveau rituel nocturne de Nanny Astoreth, au point qu’elle songeait à coudre un lacet qui relierait la petite confidente à la taie d’oreiller. Elle continuait néanmoins à se creuser la cervelle pour trouver une solution.


Un beau matin, Nanny apparut au potager, tout sourire, au bord du carré dans lequel frère Francis récoltait les pommes de terre nouvelles.

– Bonjour mon cher ! l’accueillit le jardinier, se frottant les mains sur sa blouse. Tu as une mine splendide ! Je suppose que c’est parce que tu as bien dormi, je me trompe ?

– Tout à fait, l’angelot. J’ai testé une petite modification de la routine du soir avec Warlock.

– Oh ! Comme c’est intéressant ! Qu’as-tu donc inventé ?

– Pas grand-chose, à vrai dire. J’ai juste avancé le verre d’eau au coucher, au lieu d’au milieu de la nuit. Ça marche du feu de Dieu !

– Je doute fort que Dieu ait quoi que ce soit à voir dans cette affaire, fit remarquer le jardinier légèrement suspicieux. Tu es sûr que c’est tout ?

– Absolument ! mentit le démon avec aplomb. Il s’endort impec et il ne se réveille plus de la nuit ! Je suppose que cette poupée à soucis a fini par être efficace, ma foi !


Ce qu’il se garda bien d’avouer à l’ange, c’est qu’il ajoutait dans le verre d’eau du soir, deux gouttes de Dormizen®, un sédatif réputé sans danger et sans accoutumance, chaudement recommandé par le docteur Healer sur son blog “Chroniques du stéthoscope”. Lequel docteur en préconisait un usage ponctuel, mais après nous le déluge !


😴


NDA :


- La berceuse est déjà apparue dans “Rendez-vous à la fin du monde”, du recueil “Les belles et bonnes fortunes d’un dé”.

- Vous trouverez la légende des poupées à soucis ici : https://ritueldelune.com/blogs/news/la-legende-des-poupees-a-soucis



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