Histoires d'Avant la Fournaise

Chapitre 9 : Cousinade. Partie II

2109 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/09/2023 19:30

Cousinade

Partie II


– Avant tout, je veux comprendre une chose : par où êtes-vous passés ? Évidemment, pas par la Porte de Givre ?

– Non, avons pris un chemin détourné… Nous sommes passés par le nord, par la Mine du Cheval de Fer !


Emma saisit la jeune fille par l’épaule et la contempla avec gravité.


– Le passage par le nord ? Vous l’avez trouvé ?! J’ai passé des semaines à fouiller ces montagnes ! J’ai fini par me convaincre qu’il n’existait pas. Et les Nains de Deldrimor…


« Les Nains ne m’ont pas aidé sur cette affaire-là ! Il se pourrait même qu’ils m’aient menti… »


Annastasia eut l’air soudainement très fatiguée.

– Le passage existe. Mais il est très bien gardé. Les Nains du Sommet de Pierre patrouillent en permanence. C’est vraiment très dangereux.

– Comment avez-vous fait ? Pour passer ?

– Nous nous sommes cachés. Nous avons attendu. Et un jour, la majeure partie des troupes a levé le camp, et est partie vers le sud. Nous avons profité de l’aubaine, et nous nous sommes faufilés, en pleine nuit… Un coup de chance !


– Il est possible que les troupes qui ont quitté la Mine soient les mêmes que celles que nous avons affrontées en passant par la Porte de Givre… Car nous, nous sommes passés en force ! Un groupe menait les réfugiés par les gorges, tandis qu’un autre passait par les crêtes et agressait les Nains… Nous avons pris la Porte de Givre et l’avons maintenue ouverte, tandis que le reste du peuple fonçait au travers du passage.


Emma fit une pause et reprit :

– Les Nains du Sommet de Pierre ont contre-attaqué à plusieurs reprises, mais nous avons repoussé tous leurs assauts. À la fin de la journée, alors que les derniers réfugiés étaient passés, nous avons finalement reçu l’ordre de lâcher la position et de rejoindre le reste de la colonne. Au passage, nous avons saboté le mécanisme de la Porte… Une idée à Rurick !

– Et qu’est-il advenu du Prince Rurick ?


Emma réfléchit quelques instants. La vérité ne ferait plaisir à personne parmi les nouveaux arrivants…


– Le Prince est mort après avoir traversé la porte. Il protégeait notre retraite. Et… il a été emporté par une avalanche provoquée par les Nains du Sommet de Pierre…

– C’est une triste nouvelle ! Le prince aurait aimé savoir que ses informations étaient exactes, et que le passage vers le nord existait…


Emma tomba des nues.

– Le Prince… savait… ?

– Le Prince avait depuis longtemps l’intuition qu’un passage par le nord existait… Il avait même envoyé un groupe d’éclaireurs pour tenter de le trouver…


Emma explosa :

– Mais moi aussi, je cherchais un passage vers le nord ! Il aurait pu… Il aurait dû… Oh ! le… salopard !


Emma s’interrompit. Coincée quelque part entre colère et frustration.

– Et vous ? Demanda-t-elle, comment avez-vous su ? Pour le passage, les éclaireurs, et tout le reste…

– J’ai rencontré des déserteurs restés à la Descente du Yack. Ils m’ont parlé des projets du prince. Et j’ai recueilli et soigné des prisonniers échappés des Mines du Cheval de fer. Ils m’ont indiqué la direction. Et puis, j’ai cherché et j’ai trouvé…

– Et vous avez risqué votre chance ? Comme ça ? Sans plus de préparation ou d’informations ?

– À la Descente du Yack, les réfugiés continuaient d’arriver. Et faisaient circuler la rumeur que les Charrs envisageaient d’attaquer le campement… Que ce soit vrai ou faux, personne n’avait envie de passer l’hiver dans cet endroit… Des gens se sont risqués en solitaire et ont péri. J’ai pensé qu’il valait mieux se risquer en groupe…


« Et je parie qu’elle a eu des pertes conséquentes… Quoique je ne suis pas sure d’avoir fait mieux… »


– Et les éclaireurs de Rurick ? Vous les avez trouvés ?

– Nous avons trouvé leurs corps. Dans une caverne, dans la région du Rocher de l’Enclume… Ils avaient laissé des notes derrière eux, et des cartes, ce qui nous a permis de trouver plus facilement notre chemin jusqu’en Kryte…

– Et Anna ? Dans tout ça ?

– Parmi les documents trouvés sur les éclaireurs, il y avait le journal de l’officier, un certain Oscrick…

– Osrick. L’aide de camp du Prince.

– Dans son journal, il racontait comment il avait recruté une espèce de vagabonde. Qui prétendait connaitre un passage par le nord pour l’avoir emprunté plusieurs fois… Et comment il l’avait suivi avec ses hommes… Dans son journal, le nom de « Anna Indoril » est mentionné à de nombreuses reprises…

– Anna… Vivante…


Emma s’assit sur le sol, face à la mer. Cette fois, la nouvelle lui avait coupé les pattes.

Annastasia s’approcha prudemment. Elle commençait à bien connaitre sa cousine, et devinait qu’elle n’était pas à l’abri d’un nouveau coup d’éclat…

Elle demanda :

– Emma, Vous allez bien ?

Pas de réponse. Emma, fille d’Emma, sœur d’Anna, cousine d’Annastasia, nièce de Sylvia, contemplait le reflet du soleil dans la mer. Immobile, vide, presque apathique.

Elle murmura :

– J’y ai très souvent pensé, vous savez ? À ma famille, à ma mère, ma sœur… Je savais qu’ils existaient… Je n’en ai aucun souvenir…

– Et maintenant ?

– Maintenant, quoi ?

– Vous comprenez qu’elle est probablement en Kryte, très probablement…

– Qu’est-ce que ça change ? Même si je la croisais sur cette plage, je ne la reconnaitrai pas… Je ne sais même pas à quoi elle peut bien ressembler…

– Ce n’est pas vrai. Nous savons qu’il y a de bonnes chances qu’elle ressemble à votre mère, et donc à vous…

– C’est maigre, et je vous trouve bien optimiste… D’ailleurs, comment pouvez-vous être sure que la personne nommée dans ce journal est bien ma sœur ?

– Vous avez raison, je suis optimiste ! Et c’est vrai, cela pourrait être un homonyme. Cela étant, notre nom de famille n’est pas courant en Ascalon. Vous, vous êtes combative n’est-ce pas ? Il faut la chercher…

– Pourquoi faire ? Un syndicat ? En d’autres circonstances, je vous donnerais raison. Mais ce n’est pas le bon moment. Selon les estimations de mon aide de camp, nous avons un mois de vivres devant nous. Et c’est une estimation optimiste ! Votre arrivée apporte avec elle un nouveau lot de problèmes. J’ai d’autres fers au feu…

– Que comptez-vous faire ?

– J’ai déjà fait beaucoup… mais à chaque fois, cela nous coûte… Il me reste des ficelles à tirer, mais j’ai peur du prix qui sera attaché à l’autre bout…

– Expliquez-moi…

– C’est simple. Cause. Conséquence… Quand nous nous sommes installés dans cette ruine, elle était le lieu de résidence d’une tribu d’Ettin. Nous les avons chassés, et nous sommes installés à la place… Sauf que les Ettins chassaient les Mergouilles et en régulaient la population. Maintenant, les Mergouilles ont choisi cette côte comme lieu de reproduction… Et entendent bien nous en chasser à notre tour… En plus de fricoter des choses avec les Écailleux des marais voisins…

La semaine passée, deux hommes de la colonie, partis pêcher, ont été agressés. Les Mergouilles ont tenté de les faire tomber de leur barque pour les noyer… Plus tard, des gosses qui pêchaient au filet depuis la rive ont été attaqués, par des Écailleux ! Ils s’en sortent avec des griffures et une belle peur.

Pour pouvoir pêcher en toute quiétude, il faudrait soit poster des hommes armés pour repousser les Mergouilles… Soit procéder à une dé-mergouillisation de masse…

– Mais, vous n’y pensez pas sérieusement ?

– À vrai dire, j’y ai pensé très sérieusement… Mais je suis sûre que ça ne résoudrait pas le problème, et que ça l’amplifierait même… De temps en temps, on voit des Ettins sur cette plage. Ils tuent une ou deux Mergouilles, et puis s’en vont avec leur proie…

– Si vous tuez les Mergouilles… Vous pensez qu’ils se retourneront contre vous ?

– J’en ai peur… Les gens qui s’occupent des rizières ont été dérangés dans leur travail par un Ettin qui avait très faim… Encore une fois, nous avons évité le pire.


Emma se leva, épousseta le sable de ses vêtements et reprit :

– Visiblement, nous nous sommes fourrés dans un beau merdier. Nous avons dérangé un équilibre précaire, il va falloir de temps pour le retrouver… Et du temps, nous n’en avons pas…

Reste une possibilité… Elle ne m’enchante pas, et je vais avoir besoin de votre aide…

– Vous pouvez compter sur moi, je vous aiderais. Quelle est votre idée ?

– Je veux aller à l’Arche du Lion, rencontrer les autorités et négocier une aide… je ne sais pas encore laquelle… Mais l’Arche du Lion est un port. Il n’y manque de rien…

– Dit autrement, vous allez mendier pour de la nourriture ?

– Exactement. Mais les Krytiens ne donneront rien pour rien. Et j’ai peur qu’ils ne voient là l’occasion de se servir de nous comme main-d’œuvre bon marché, ou de mercenaires…

– Pour quelle guerre ?

– Depuis quelques mois, et bien avant notre arrivée, la Kryte subit une invasion inexplicable de créatures mort-vivante, sorties d’on ne sait où… La Garde du Lion fait de son mieux, et protège les villes et certains villages. Pour l’instant, les incursions des morts-vivants se font tout autour du rivage sud. Les terres intérieures sont épargnées. Pour l’instant.

Et pour couronner le tout, le trône de Kryte est vacant. L’autorité de la Garde du Lion faiblit, et les gens se tournent vers la Guilde du Blanc-Manteau, qui apporte, pour le moment, une réponse convenable au problème de mort-vivant. La Garde tient les villes. Le Blanc-Manteau tient les campagnes… Pour l’instant, ils coopèrent, mais si cela devait changer, la Garde pourrait être tentée de faire appel à de la main-d’œuvre extérieure, pour régler certains de ses problèmes… Sans parler des habituels problèmes avec les bandits.

Mais ça, je refuse… Le peuple d’Ascalon, ou ce qui en reste, vient de traverser des épreuves éprouvantes… La Fournaise, les Charrs, l’exode, les Cimefroides, la guerre entre Deldrimor et le Sommet de Pierre… C’est assez !

– Je comprends… Mais ce qui affecte les Krytiens nous affecte aussi ! Pour se sauver soi-même, il faut sauver les autres…

– Épargnez-moi votre sermon, Sœur Indoril… Oui, je sais. À votre arrivée, vous portiez la livrée de l’Abbaye d’Ashford… ou ce qui en reste…

– C’est vrai, j’ai servi à l’Abbaye, avant la Fournaise. Et vous y avez séjourné aussi, quelques fois dans votre jeunesse… Après la Fournaise, j’ai participé à l’organisation des secours et à la défense de l’Abbaye contre les Charrs… Vous voyez, quand je dis qu’on se sauve soi-même en sauvant les autres, je parle d’expérience…

– Et vous pensez que je fais quoi depuis des mois ? Que je gobe des mouches ? D’accord, je ne suis pas un modèle de vertu. Si j’ai escorté des réfugiés en dehors d’Ascalon, c’était avant tout par intérêt… Et puis ça me permettait d’aller me mettre en sécurité dans les Cimefroides, moi aussi… Pour la suite… Disons que j’ai fait tout ça par esprit de contradiction…

– Vous voyez ! Vous êtes un héros, contre votre gré !

– Et vous, ne soyez pas sarcastique !


Laisser un commentaire ?