L'Ochimizu
Printemps 1861
Le rōnin courait depuis un moment déjà. Ses sandales glissaient sur la terre sèche. Il jeta plusieurs regards par-dessus son épaule avant de quitter le chemin principal et de descendre vers un petit lac bordé de roseaux.
Là, il s'arrêta enfin.
Il resta penché en avant quelques secondes, une main sur le genou, l'autre serrée autour de sa prise. Son souffle raclait sa gorge. Puis il redressa brusquement la tête et regarda autour de lui.
Personne.
Seulement l'eau immobile, les herbes hautes, les pins qui se découpaient plus loin dans la lumière pâle.
Un sourire satisfait tira sa bouche.
Il ouvrit la petite bourse de tissu coloré qu'il venait de voler.
Une petite fiole de verre tomba dans sa paume, suivie d'une pièce sans valeur qui roula sur la terre sèche avant de s'arrêter contre son pied.
Le sourire disparut.
- C'est tout ?
Il retourna le saifu, le secoua encore.
Rien.
Le rōnin jura entre ses dents, puis leva la fiole devant ses yeux. Le verre était épais, légèrement trouble. À l'intérieur, un liquide opaque remuait lentement.
Une huile parfumée, peut-être.
Il arracha le bouchon et porta le goulot à son nez.
Aussitôt, il grimaça.
L'odeur était âcre. Rien qui pût se vendre cher à une courtisane ou plaire à une femme de bonne maison.
- Ce flacon m'appartient.
La voix était calme.
Trop calme.
Le rōnin se retourna d'un bloc.
Une femme se tenait un peu plus haut sur la rive, à quelques pas du chemin. Elle n'avait pas l'air essoufflée. Ses cheveux noirs étaient retenus en chignon autour de son visage pâle, et ses yeux gris restaient fixés sur lui sans ciller.
Son kimono clair portait un motif de vagues régulières qui se répétaient sur l'étoffe comme une eau ordonnée.
Elle n'avait pas haussé la voix.
Elle ne semblait même pas en colère.
Le rōnin referma lentement les doigts autour de la fiole.
- Tu cours vite pour une fille de bonne famille.
Tsune ne répondit pas.
Elle descendit d'un pas vers lui.
Le rōnin eut un rire bref.
- Ne t'approche pas trop. Tu pourrais salir ton joli kimono.
Elle continua d'avancer.
Lentement.
Sans détourner les yeux.
Le sourire du rōnin s'effaça peu à peu. Il y avait quelque chose d'étrange dans sa manière de marcher. Pas de précipitation. Pas de peur. Pas même cette hésitation qu'il avait l'habitude de voir chez les femmes surprises seules sur une route.
Il resserra sa prise sur la fiole.
Cette fois, il tira son sabre.
La lame sortit du fourreau avec un chuintement sec.
Tsune s'arrêta.
Le rōnin leva légèrement le menton.
- Approche donc.
Tsune ne baissa pas les yeux vers la lame.
Elle regarda seulement le rōnin.
Ses doigts glissèrent discrètement dans sa manche.
Une voix masculine s'éleva derrière elle.
Ses doigts s'immobilisèrent aussitôt.
- Range ton sabre.
Le rōnin tourna brusquement la tête.
Sur le chemin, un homme venait d'apparaître.
Il portait un kimono sombre, simple, serré par une ceinture brune. Ses cheveux noirs, attachés haut, retombaient en mèches irrégulières.
Sur son dos reposait une caisse, noire et rectangulaire, retenue par deux lanières. Une feuille couverte de caractères était glissée sous le couvercle, comme une annonce de marchand.
Dans sa main droite, il tenait un bâton de marche.
Tsune le regarda.
La pensée lui vint avec une netteté presque agaçante : il était beau.
D'une beauté presque insolente, faite de traits nets et d'un regard violet trop assuré pour un simple vendeur de route.
L'homme descendit de quelques pas vers la rive.
Le rōnin leva sa lame en ricanant.
- Tu comptes me faire la leçon, marchand ? Avec ton pauvre bâton.
L'homme ne répondit pas.
Il fit glisser la caisse de son épaule et la posa sur le sol.
Puis il reprit son bâton à deux mains.
Ce simple geste changea quelque chose.
Le rōnin dut le sentir, car son sourire se crispa.
Tsune, elle, ne bougea pas.
Elle observa.
La position des pieds. Le poids légèrement porté vers l'avant. Le bâton tenu avec une précision qui ne devait rien au hasard.
- Dernière fois, dit l'homme. Range ton arme.
Le rōnin attaqua.
Il lança un coup de taille maladroit. L'homme au bâton n'esquiva pas vraiment. Il entra dans le mouvement, un pas net, et le bois frappa le poignet armé avec un claquement sec.
Le rōnin lâcha un cri.
Sa lame dévia.
Avant qu'il ait pu reprendre sa garde, le bâton revint, non pas en cercle, mais droit.
Un estoc court.
Horizontal.
Le bout du bois s'enfonça dans son ventre. Le souffle du rōnin se coupa. Il plia en avant, les yeux agrandis par la surprise.
L'homme ne lui laissa pas le temps de tomber.
Il pivota, balaya sa jambe d'un coup bas, puis arrêta l'extrémité du bâton à quelques doigts de sa gorge lorsque le rōnin s'écrasa sur le dos dans la poussière.
Tout avait duré moins longtemps qu'une respiration.
Tsune cligna à peine des yeux.
Le rōnin, lui, ne bougeait plus.
Son sabre était tombé un peu plus loin dans les herbes.
L'homme au bâton le regarda froidement.
- Maintenant tu vas lui rendre ce que tu lui as pris ?
Le rōnin déglutit.
Son regard glissa vers Tsune.
Il tira la fiole qu'il avait glissée sous son kimono.
Quelque chose de mauvais passa sur son visage.
Il recula d'un mouvement brusque, roula sur le côté, et avant que l'homme au bâton puisse l'immobiliser de nouveau, il lança la fiole vers le lac.
Le verre traversa l'air dans un éclat pâle.
Tsune fit un pas.
Trop tard.
La fiole frappa la surface, l'eau s'ouvrit puis ne laissa plus qu'un cercle tremblant.
Le rōnin se releva à moitié, saisit son sabre sans même le rengainer correctement, et s'enfuit vers les arbres.
L'homme au bâton fit un mouvement pour le suivre.
Puis il s'arrêta.
Tsune ne regardait pas le fuyard.
Le silence retomba entre eux.
L'homme suivit son regard.
- Qu'est-ce qu'il y avait là-dedans ?
Tsune ne répondit pas tout de suite. Ses yeux restaient fixés sur l'étendue d'eau, là où la fiole avait disparu.
- Un remède.
L'homme baissa les yeux vers le lac.
Puis vers elle.
- Pour vous ?
- Non.
Elle ne précisa pas.
Il la regarda de dos.
Ses cheveux relevés laissaient voir la ligne pâle de sa nuque. Le kimono bleu clair, orné de vagues régulières, avait pris un peu de poussière sans rien perdre de son élégance.
Elle aurait dû paraître fragile.
Elle ne le paraissait pas.
- Venez.
Tsune se retourna.
Elle ne s'avança pas tout de suite.
Il remonta vers le chemin et récupéra sa caisse.
- J'ai peut-être ce qu'il vous faut.
- Vous êtes médecin ?
- Non.
Il posa sa caisse près d'une pierre plate et défit les lanières.
- Mais je vends justement des remèdes.
Il souleva le couvercle.
À l'intérieur, tout était rangé avec soin. Des sachets de papier plié, quelques petites boîtes, des fioles étroites, des paquets d'herbes séchées serrés par une ficelle. Ce n'était pas la caisse confuse d'un colporteur négligent. Chaque chose avait sa place.
Tsune resta à quelques pas.
Son regard se refroidit aussitôt.
- Je n'ai pas d'argent à vous donner.
Il leva les yeux vers elle.
- Je ne vous ai pas demandé d'en donner.
Elle ne répondit pas.
Il insista.
- Regardez. S'il y a quelque chose qui peut servir, prenez-le.
Elle l'observa encore une seconde, comme si elle cherchait le piège.
Puis elle s'agenouilla à son tour, et se pencha vers la caisse.
Ses yeux gris parcoururent les étiquettes. Son attention changea aussitôt. Elle examinait. Elle évaluait. Elle comparait.
L'homme prit un sachet dans un compartiment latéral.
- J'ai du jūyaku. Ce n'est pas mauvais pour faire baisser une fièvre.
Tsune tourna les yeux vers le paquet.
- J'aurais plutôt conseillé du kakkon.
Il s'arrêta.
- Le jūyaku fonctionne aussi.
- Parfois.
Hijikata reposa le sachet.
Tsune, elle, observait déjà les autres paquets.
- Vous vous y connaissez en médecine.
- J'assiste parfois un médecin d'Edo.
Son regard s'arrêta ensuite sur une enveloppe un peu plus épaisse que les autres.
- Ishida Sanyaku, lut-elle.
L'homme redressa légèrement la tête.
- C'est le remède de ma famille. On l'utilise pour les contusions et pour soulager les fractures.
- Avec quoi le préparez-vous ?
- Du mizosoba.
- Vous en avez ? Juste la plante séchée. Avant broyage.
Il fronça légèrement les sourcils, mais fouilla dans le fond de sa caisse. Après quelques instants, il en tira un paquet plus grossier, enveloppé dans un papier brun. Il le défit légèrement.
À l'intérieur, des fragments de plante séchée dégageaient une odeur de terre humide.
- Ce n'est pas pour la vente.
Tsune leva les yeux.
- Alors pourquoi l'avez-vous ?
- Pour montrer aux clients que je ne leur donne pas de la poussière ramassée sur la route.
- Ils vous croient ?
- Pas toujours.
Il lui tendit le paquet.
Elle le prit.
Ses doigts touchèrent ceux de l'homme.
Le contact fut court, mais ni l'un ni l'autre ne recula aussi vite qu'il l'aurait fallu.
Tsune referma le papier avec soin.
- Merci.
Elle se leva et glissa le paquet dans sa manche.
Le silence retomba.
L'homme remit quelques sachets en ordre, puis referma la caisse.
- Je peux au moins savoir à qui je viens de donner mes herbes ?
Tsune le regarda.
Une seconde passa.
- Mon nom est Shiranui Tsune.
Il se releva à son tour.
- Hijikata Toshizō.
Elle inclina légèrement la tête.
Il passa les lanières de la caisse sur son épaule.
Tsune le suivit du regard. La mallette semblait moins naturelle sur son dos que le bâton dans sa main.
- Vous vous battez bien pour un marchand.
Hijikata eut un bref sourire.
- Je m'entraîne avec des amis, dans un dojo à Ichigaya.
Il ajusta la sangle de la caisse sur son épaule.
- Cette caisse n'est qu'un gagne-pain. Je ne vendrai pas des remèdes toute ma vie.
Tsune le regarda avec plus d'attention.
- Que ferez-vous, alors ?
Le sourire de Hijikata s'effaça à peine.
Son regard glissa vers la route qui remontait entre les arbres, comme si elle menait plus loin qu'Edo.
Pendant un instant, Tsune crut qu'il n'allait pas répondre.
Puis il dit :
- Il y a un homme que je compte suivre.
Elle ne l'interrompit pas.
- Il ne restera pas seulement maître d'un dojo, reprit Hijikata.
Sa voix s'était durcie.
- Et je serai là pour m'en assurer.
Tsune le regarda plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu, les yeux retenus par ce regard violet tourné vers l'avenir.
Hijikata revint à elle.
Sa voix baissa.
- La personne à qui était destiné ce remède doit vous attendre.
Tsune ne répondit pas tout de suite.
Son regard retourna vers l'eau.
- Oui.
Hijikata l'observa.
Il comprit que ce flacon comptait plus qu'elle ne le disait.
Il ne demanda rien.
Il resta simplement là, la caisse sur l'épaule, le bâton en main.
Ce fut peut-être cette retenue qui la fit parler.
- Il était pour ma grande sœur.
- Le remède pouvait la guérir ?
Tsune eut un faible sourire, sans joie.
- Non. Ce n'était qu'une ébauche de traitement. Mais j'espérais lui faire gagner du temps.
- Du temps pour quoi ?
- Pour chercher encore.
La réponse resta entre eux.
Hijikata ne lui offrit pas de consolation inutile.
Son regard se durcit.
- Alors ne perdez pas le peu de temps qu'il lui reste à regarder ce lac.
Tsune releva les yeux vers lui.
La phrase avait été rude.
Presque cruelle.
Mais elle ne contenait ni mépris, ni pitié. Seulement cette évidence brutale : ce qui était perdu l'était déjà. Ce qui pouvait encore être fait, en revanche, n'attendrait pas.
Il ajouta, plus bas :
- Rentrez avec ce que vous avez. Et cherchez encore.
Tsune resta silencieuse quelques secondes.
Puis son visage se referma.
Elle glissa la main dans sa manche, là où le paquet de mizosoba reposait contre son poignet, puis revint à Hijikata avec un regard en coin.
- Je n'apprécie pas beaucoup qu'on me donne des ordres. Je sais ce que j'ai à faire.
Un sourire bref passa sur la bouche de Hijikata.
Pas assez long pour adoucir son visage. Juste assez pour qu'elle le voie.
Elle inclina à peine la tête, puis se détourna vers la route.
Hijikata ne la retint pas.
Il resta quelques instants près du lac, sa caisse sur l'épaule, le bâton dans la main, à regarder cette femme au kimono bleu s'éloigner.