L'Ochimizu

Chapitre 5 : Kyō Shiranui

Par Zihume

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La patrouille avançait dans les rues de Kyoto.


Heisuke marchait quelques pas devant Tsune, accompagné de deux hommes du Rōshigumi. Le soir commençait à vider les échoppes.


Tsune gardait une main près de son sabre.


Une main se posa soudain sur son épaule.


Elle se figea.


Pas à cause de la force du geste.


À cause de celui qui l'avait fait.


— Tsune.


La voix était basse, presque douce.


Elle tourna légèrement la tête.


Kyō Shiranui se tenait derrière elle, un sourire tranquille sur les lèvres. Ses cheveux bleu sombre et bouclés étaient relevés haut. Il ne portait pas le vêtement sobre des hommes qui cherchent à passer inaperçus. Sa tenue noire découvrait son bras tatoué, et un pistolet était ouvertement attaché à sa ceinture.


Derrière lui, trois rōnin attendaient, silencieux, les mains près de leurs armes.


Tsune sentit son corps se tendre.


Il l'avait appelée par son prénom.


Devant eux.


Devant le Rōshigumi.


Heisuke s'arrêta aussitôt.


— Shiranui ?


Il regarda Kyō, puis les hommes qui l'accompagnaient.


— Tout va bien ?


La main de Kyō restait posée sur son épaule. Pas assez forte pour la retenir vraiment. Assez pour rappeler qu'il le pouvait.


Tsune releva le menton.


— Oui.


Heisuke fronça légèrement les sourcils.


— Tu le connais ?


— Une connaissance.


Le sourire de Kyō s'élargit à peine.


— Une connaissance ? C'est ainsi que tu présentes ta famille, cousine ?


Tsune aurait voulu lui faire retirer sa main.


Elle n'en fit rien.


Pas ici.


Pas devant les autres.


— Continuez la patrouille, dit-elle à Heisuke. Je vous rejoins.


— Tu es sûre ?


— Oui.


Heisuke hésita encore une seconde. Son regard passa sur les rōnin, puis revint vers Tsune.


— Ne tarde pas.


— Je ne tarderai pas.


Il finit par reprendre sa marche avec les deux autres hommes, non sans se retourner une dernière fois.


Quand ils furent assez loin, Kyō retira enfin sa main.


Son regard glissa sur sa veste claire, pièce distinctive de l'uniforme du Rōshigumi.


— Jolie tenue.


Tsune se tourna vers lui.


— Dis ce que tu as à dire.


— Dans la rue ?


Il regarda autour d'eux avec un amusement paresseux.


— Viens boire un verre. Je t'invite.


Tsune regarda les hommes derrière lui.


Ils étaient tous armés. Trop proches pour n'être là que par hasard. Trop calmes pour n'être que de simples compagnons de route.


Refuser ici attirerait plus d'attention encore.


Et si Kyō avait choisi de l'arrêter devant les hommes du Rōshigumi, c'était précisément parce qu'il savait qu'elle ne pouvait pas provoquer d'incident. 


Tsune reporta les yeux sur lui.


— Très bien.


Le sourire de Kyō s'élargit à peine. Ils n'eurent pas à marcher longtemps. Kyō s'arrêta devant un établissement discret, dont l'entrée était déjà éclairée par une lanterne basse.


— Enlève ça.


Il désigna la veste du Rōshigumi d'un mouvement du menton.


— Tu ne vas pas entrer là-dedans avec les couleurs de tes nouveaux amis sur le dos.


Tsune soutint son regard une seconde de plus, puis dénoua lentement le vêtement. Elle le replia sur son bras sans le lui donner.


Il entra le premier.


Une servante les conduisit sans poser de question vers une pièce du fond.


Les hommes de Kyō restèrent près de la porte. Pas assez loin pour qu'elle les oublie.


La pièce était séparée du reste de la maison par des cloisons de papier. Une table basse attendait au centre. Kyō s'assit le premier, avec cette nonchalance provocante qui lui appartenait depuis toujours.


Tsune prit place face à lui.


Elle resta droite, la veste bleue pliée sur les genoux.


Une servante apporta deux coupes.


Tsune ne toucha pas à la sienne.


— Qu'attends-tu pour m'arrêter, Kyō ?


Il sourit.


— Détends-toi. Je ne te ferai rien.


— Tu es venu avec trois hommes armés.


— Pour éviter que tu partes avant la fin de la conversation.


Son sourire s'amenuisa à peine.


— Ce n'est plus aux Shiranui de s'occuper de ta capture.


Tsune ne bougea pas.


— Pourquoi ?


— Parce que l'affaire a changé de mains. Ton destin est maintenant entre celles des Satsuma.


— Explique-toi.


Il eut un rire bref, presque doux.


— Tu ne le sais vraiment pas.


Il reposa sa coupe.


— Le mariage a été officialisé.


La phrase tomba sans éclat.


Comme une décision déjà ancienne.


Comme une ligne ajoutée quelque part, par des hommes qui n'avaient pas jugé nécessaire qu'elle soit présente.


Tsune resta immobile.


— Le mariage.


— Le tien.


Kyō inclina légèrement la tête.


— Avec Kazama Chikage.


Le bruit de l'établissement continua derrière les cloisons. Une coupe posée trop fort. Un rire d'homme. Le froissement d'un kimono.


Tout semblait soudain trop proche.


Tsune baissa les yeux vers sa coupe.


— Je n'ai rien accepté.


— Ton absence a été interprétée comme une difficulté pratique. Pas comme un refus.


Elle releva les yeux, le visage dur.


— Kazama a accepté ?


La question avait quelque chose d'insultant.


Kyō le perçut.


Son sourire revint.


— Apparemment.


Il se pencha légèrement vers elle.


— En même temps, les femmes oni de sang pur, encore épargnées par la maladie, ça ne court pas les rues. Même pour Kazama.


Le visage de Tsune se ferma.


Ses doigts se crispèrent contre le tissu de la veste sur ses genoux.


Kyō reprit :


— Tu devrais remercier Sakamoto Ryōma.


Tsune fronça légèrement les sourcils.


— Le rōnin de Tosa ?


— Lui-même.


— Il sait pour les oni ?


— Non.


Kyō eut un sourire plus fin.


— Mais il sait reconnaître une promesse utile quand on la lui présente. Quand il a appris que tu étais destinée à Kazama depuis l'enfance, il a encouragé tout le monde à cesser de perdre du temps.


— Il cherche à créer une alliance entre Chōshū et Satsuma.


— J'imagine.


— Tu imagines ?


— Je ne suis pas dans sa tête.


Il but une nouvelle gorgée. Tsune resta silencieuse.


Chaque mot venait resserrer quelque chose autour d'elle. Pas une chaîne visible. Pire. Une décision déjà prise ailleurs, par des hommes qui n'avaient pas eu besoin de son corps dans la pièce pour disposer de son nom.


— Les Shiranui ne te cherchent plus, reprit Kyō.


Il posa sa coupe.


— Kazama, en revanche, doit commencer à s'impatienter.


Tsune releva lentement les yeux vers lui.


— Des rumeurs circulent déjà. Et tu sais comme il est. Il a peut-être supporté ton absence un temps. Mais le déshonneur public d'une femme oni en fuite...


Il sourit.


— J'ai hâte de voir sa tête lorsqu'il apprendra que tu te déguises en homme chez les loups de Mibu.


La voix de Tsune monta.


— Je ne lui appartiens pas !


— Officiellement...


Il eut un sourire presque tendre.


— Si.


La main de Tsune descendit vers son sabre.


Le mouvement fut très léger.


Pas assez pour être une attaque.


Assez pour que, du coin de l'œil, elle voie la porte coulisser davantage. Deux silhouettes apparurent dans l'ouverture. Les hommes de Kyō avaient déjà la main près de leurs armes.


Kyō leva simplement deux doigts.


Ils s'arrêtèrent.


Le silence s'étira dans la pièce.


Tsune resta immobile encore une seconde, puis retira lentement sa main de la garde.


Elle prit enfin la coupe posée devant elle.


— Dis à Kazama ce que tu veux. Où je suis. Ce que je fais. Comment je m'habille.


Kyō l'observa porter le saké à ses lèvres.


Elle but d'une traite.


L'alcool lui brûla la gorge. Elle reposa la coupe sèchement sur la table basse.


Ses yeux ne quittèrent pas ceux de Kyō.


Elle se pencha à peine.


— Je l'attends.


Le sourire de Kyō revint, plus sincère cette fois.


— Voilà qui te ressemble davantage.


Il se leva.


— Viens. Je vais te raccompagner avant que tes nouveaux compagnons ne s'inquiètent.


— Quelle attention.


— Je suis un cousin dévoué.


Tsune se leva à son tour.


Kyō ouvrit la porte coulissante. Les trois hommes armés s'écartèrent pour les laisser passer.


Tsune traversa le couloir sans les regarder.


Au même moment, à l'autre bout de l'établissement, Serizawa sortait d'une pièce accompagné de deux hommes.


Il s'arrêta.


Son regard glissa d'abord sur les rōnin armés.


Puis il s'attarda sur Kyō, sur son bras tatoué, sur son assurance insolente, et surtout sur l'arme à feu occidentale exposée à sa ceinture.


Enfin, il vit Tsune.


Elle tenait encore la veste bleu clair du Rōshigumi repliée contre elle.


Les yeux de Serizawa se plissèrent.


Il ne dit rien tout de suite.


Il attendit qu'elle sorte avec Kyō dans la rue.


Puis il tourna légèrement la tête vers ses hommes.


— Ceux-là.


Les deux hommes se rapprochèrent.


Serizawa désigna Kyō et les rōnin d'un mouvement du menton.


— Je veux leurs noms. Et surtout, je veux savoir à quel clan ils appartiennent.


La nuit tombait plus vite entre les façades de Kyoto.


Les lanternes s'allumaient une à une devant les maisons de thé, les rideaux étaient tirés.


Le regard de Heisuke revenait sans cesse vers la ruelle où Tsune avait disparu.


Il serra les dents.


Il aurait dû rester avec elle.


Ou au moins demander clairement qui était cet homme qui l'avait arrêtée avec trois rōnin armés derrière lui.


— Tōdō ? demanda l'un de ses hommes. On devrait rentrer, non ?


Heisuke ouvrit la bouche.


Puis il aperçut une silhouette au bout de la rue.


Tsune revenait vers eux.


La veste bleu clair était de nouveau nouée sur ses épaules. Elle marchait droit, le visage fermé, comme si rien ne s'était passé.


Heisuke alla vers elle avant les autres.


— Shiranui.


Elle leva les yeux vers lui.


Son regard avait quelque chose de plus dur qu'avant.


— Ça va ?


— Oui.


Il la regarda mieux. Quelque chose dans ses yeux était plus brillant.


Heisuke se figea.


— Tu as bu ?


Tsune continua de marcher.


— Très peu.


— C'est ce que disent les gens qui ont bu.


Il la fixa, partagé entre l'inquiétude et une envie très nette de se frapper lui-même.


— Je n'aurais pas dû te laisser partir.


Heisuke regarda derrière elle, vers la maison d'où elle venait de sortir. Il ne vit plus Kyō, ni les rōnin.


— On rentre, dit-il.


Tsune ne protesta pas.


Ils reprirent le chemin du quartier du Rōshigumi. Les deux autres hommes marchaient devant, sans trop savoir s'ils devaient poser des questions.


Lorsqu'ils franchirent enfin l'entrée, Hijikata les attendait près de la galerie.


Les bras croisés dans ses manches, le visage fermé.


Heisuke sentit son estomac se nouer.


Évidemment.


— Vous êtes en retard.


Heisuke ralentit aussitôt.


— Désolé, Hijikata-san. Ça ne se reproduira pas.


— C'est ma faute, dit Tsune.


Heisuke se raidit.


Elle poursuivit d'un ton calme :


— J'ai fait un détour près de Shijō.


— Pour acheter des plantes médicinales, ajouta Heisuke trop vite.


Hijikata tourna lentement les yeux vers lui.


— À cette heure ?


Heisuke ouvrit la bouche.


Aucune réponse satisfaisante ne lui vint.


Tsune, elle, fit un pas vers Hijikata.


Puis un autre.


Pas assez près pour être inconvenante. Mais presque. Assez pour que Heisuke cesse de respirer.


Elle leva les yeux vers lui.


Ses yeux gris plongèrent dans les siens, violets et froids. Il y avait dans son regard quelque chose de plus direct que d'ordinaire. Ni sourire. Ni défi ouvert. Seulement une absence momentanée de prudence.


Hijikata ne bougea pas.


— Shiranui.


Le ton était bas.


Un avertissement.


Heisuke fit un demi-pas vers elle.


Tsune glissa alors la main dans sa manche.


Heisuke pâlit.


Puis elle en sortit un petit sachet de plantes séchées, enveloppé dans du papier.


Elle le tendit à Hijikata.


— Il me manquait du kudzu, vice-commandant.


Le silence qui suivit fut presque absurde.


Heisuke comprit qu'elle participait au mensonge.


Ce qui, étrangement, ne le rassura pas vraiment.


Le regard de Hijikata descendit vers le paquet, puis revint à Tsune.


Il ne le prit pas.


Ses yeux se plissèrent à peine.


— Plus d'achats pendant les patrouilles, Shiranui.


Elle resta immobile devant lui.


Trop proche encore.


— Entendu.


Heisuke intervint aussitôt, répondant presque en même temps.


— J'y veillerai personnellement, Hijikata-san. Plus d'achats pendant les patrouilles.


Il posa les mains sur les épaules de Tsune et l'entraîna vers l'annexe avant qu'elle ait le temps d'ajouter quoi que ce soit.


Ils s'éloignèrent de quelques pas dans un silence tendu.


Puis, dès qu'ils furent hors de portée immédiate, il se pencha vers elle.


— Tu veux mourir ?


Tsune continua d'avancer sans répondre, le visage fermé.


Derrière eux, Hijikata n'avait pas bougé.


Son regard suivait encore Tsune, les sourcils à peine froncés.






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