L'Ochimizu
Tsune travaillait de nouveau dans l'annexe.
Derrière le quadrillage de bois renforcé, deux Rasetsu dormaient, les poignets liés aux anneaux fixés dans le mur.
Les derniers hommes auxquels l'Ochimizu avait été administré ne perdaient plus immédiatement toute raison. Certains répondaient à des questions simples. D'autres reconnaissaient encore leur nom. L'un d'eux avait même demandé de l'eau.
Puis la crise venait.
Toujours.
Ils hurlaient, se débattaient, et réclamaient la seule chose à même de calmer leur souffrance. Du sang humain.
Tsune avait passé les derniers jours à tester des alternatives.
Sang de chien. Sang de cheval. Sang de bœuf.
Aucun n'avait donné de résultat durable.
Les Rasetsu avalaient parfois avec avidité, puis replongeaient presque aussitôt dans l'agitation.
Elle nota une nouvelle ligne sur le registre. L'encre était encore humide lorsque la porte de l'annexe s'ouvrit.
Kōdō entra sans bruit. Tsune ne releva pas tout de suite la tête.
— Les sujets dorment toujours, dit-elle. La dose calmante pourrait être réduite d'un tiers.
Kōdō ne répondit pas.
Elle ajouta une annotation, puis s'arrêta. Le silence était trop net. Elle leva enfin les yeux.
Kōdō se tenait près de l'entrée, une main encore posée sur le bois de la porte. Son regard n'était pas sur les registres. Ni sur les fioles. Ni sur les hommes enfermés au fond.
Il regardait son visage.
Ses sourcils se froncèrent.
Puis, il referma la porte avec précaution.
Le bruit du bois contre le cadre sembla plus sec que d'habitude.
— Qu'y a-t-il ? demanda Tsune.
Kōdō ne répondit pas immédiatement.
Il traversa l'annexe, ouvrit un petit coffret, puis en tira un miroir de bronze poli. Il l'essuya du bord de sa manche avant de le lui tendre.
— Regarde.
Tsune prit le miroir.
Pendant une seconde, elle ne vit que son propre visage déformé par la surface imparfaite. Ses yeux gris. Ses cheveux noirs, un peu défaits par les heures passées penchée sur les registres.
Puis son regard monta.
Deux cornes apparaissaient à la naissance de ses cheveux.
Le miroir trembla à peine entre ses doigts.
— Personne ne t'a vue ? demanda Kōdō.
Elle baissa le miroir.
— Je ne crois pas.
Kōdō resta silencieux un instant.
— Je ne m'attendais pas à ce que ce symptôme apparaisse si vite.
Tsune releva les yeux vers lui. Il poursuivit.
— D'ordinaire, ils surviennent plusieurs années après les premières anomalies de régénération. D'abord les blessures qui se referment mal. Puis la fatigue du sang. Ensuite seulement, l'apparence commence à céder.
Il regarda les cornes avec une attention clinique.
— À ce stade, ton corps ne devrait pas encore révéler ta forme malgré toi.
Tsune sentit ses doigts se crisper autour du miroir.
— Alors pourquoi ?
Kōdō reprit lentement le miroir et le posa près du coffret.
— Il est possible que ce soit un effet secondaire du variant de l'Ochimizu que je t'ai fait boire.
Le silence tomba.
— Le traitement accélère la maladie ?
— Il force ton corps à maintenir un pouvoir qu'il n'a plus naturellement. Lorsque l'effet cesse, la rupture peut revenir plus brutalement.
Kōdō sortit alors une fiole étroite, remplie d'un liquide sombre dont les reflets tiraient sur le rouge brun.
— Bois.
Tsune regarda la fiole sans la prendre. Kōdō attendit, puis releva les yeux vers elle.
— Tsune, tu le sais comme moi. Sans traitement, ces manifestations deviendront plus fréquentes. Les yeux. Les cheveux. Les cornes. Tu ne pourras plus vivre parmi les hommes. Tu ne pourras plus travailler ici. Tu ne pourras plus rien cacher.
— Je ne le boirai pas avant de savoir ce que c'est.
— C'est un variant de l'Ochimizu.
— De quoi est-il composé ?
— Comme je te l'ai déjà dit, je préfère avancer seul sur cette partie des recherches pour l'instant.
— Depuis des semaines, vous me demandez de noter les réactions des Rasetsu. Leur résistance. Leur obéissance.
Elle désigna les registres ouverts devant elle.
— Vous me faites travailler à optimiser de futurs soldats. Ce n'est pas pour cela que je suis venue.
Kōdō garda le silence.
— Je suis venue pour vous aider à trouver un remède pour les femmes oni. Pour celles qui meurent comme ma sœur. Pas pour concevoir des armes au service du shogunat.
— Ces recherches sont essentielles à l'élaboration du traitement.
— En quoi ? Expliquez-moi !
Kōdō soupira. Puis il posa la fiole sur la table, entre eux.
— L'Ochimizu brut agit trop violemment sur les hommes. Sur toi, il ne fonctionnerait pas. Pas durablement. Ton sang ne le reçoit pas comme le leur.
— Ça, je le sais.
— Ce qu'il manquait, c'est un intermédiaire.
Tsune ne bougea plus.
Derrière elle, l'un des Rasetsu endormis inspira avec difficulté.
Kōdō reprit :
— Le nouveau traitement ne contient pas l'Ochimizu directement administré. Il est composé essentiellement de sang de Rasetsu, mêlé aux composants que j'avais déjà sélectionnés pour leur efficacité sur les corps humains.
Tsune baissa les yeux vers le verre sombre.
Puis vers la cellule.
Les deux hommes dormaient toujours.
Attachés.
Drogués.
— Vous m'avez fait boire leur sang...
— Je t'ai empêchée de mourir.
Kōdō désigna ses cornes d'un geste bref.
— Sans traitement, ton état va continuer à se dégrader. Ton corps cessera peu à peu de cicatriser. Il ne saura plus combattre aucune maladie, même bénigne. Et tu mourras.
Il marqua une pause.
Sa voix se fit plus basse.
— Est-ce vraiment ce que tu veux ?
Tsune ne répondit pas.
Il tendit la fiole.
— Ce variant devrait être plus efficace que celui que je t'ai donné après ta blessure. Pendant environ une heure, ta forme d'oni reviendra pleinement. Il faudra rester enfermée ici jusqu'à ce que la réaction passe.
Il soutint son regard.
— Ensuite, ton apparence humaine devrait se stabiliser pendant plusieurs semaines.
— Et après ces semaines ?
— Il faudra en reprendre.
Tsune regarda la fiole.
Elle aurait voulu la jeter contre le mur.
Elle aurait voulu retourner auprès de Hijikata, poser devant lui tout ce qu'elle venait d'apprendre, et lui dire qu'elle n'était plus certaine de rien.
Mais les cornes étaient là, visibles sous ses cheveux.
Et derrière le dégoût, une pensée plus basse, plus honteuse, continuait de battre.
Elle voulait vivre.
— Tu voulais un traitement, reprit Kōdō.
Il avança encore la fiole.
— Le voilà.
Il ne força pas le geste. Il resta seulement là, patient, la main tendue.
Tsune prit la fiole.
Elle la porta à ses lèvres avant de pouvoir changer d'avis.
Le goût fut métallique.
Son corps réagit aussitôt.
Ses yeux s'emplirent d'or. Ses cheveux pâlirent, mèche après mèche, jusqu'à devenir blancs.
Kōdō referma le coffret.
— Je reviendrai lorsque la réaction commencera à céder. Ne sors pas avant. Si quelqu'un te voit ainsi, toutes nos recherches seront compromises.
Elle ne répondit pas. Il hésita une seconde devant la porte, puis ajouta :
— Tu as fait le bon choix, Tsune.
Puis il sortit.
La porte coulissa derrière lui.
Tsune resta seule dans l'annexe avec les deux hommes endormis derrière le quadrillage de bois.
La réaction finit par céder, elle reprit son apparence humaine.
Le goût métallique, lui, demeurait.
Elle aurait pu regagner sa chambre.
Au lieu de cela, elle traversa la cour encore noire et rejoignit celle de Hijikata.
Il avait levé les yeux lorsqu’elle avait ouvert la porte.
Il n’avait posé aucune question.
Elle n’avait donné aucune excuse.
Elle ne prit même pas la peine de parler d’un rapport, d’une copie ou d’une note urgente de l’annexe.
C’était peut-être ce qui disait le plus clairement ce qui avait changé entre eux.
Elle resta là, dans le silence du papier et de l’encre, jusqu’à ce que la fatigue finisse par l’emporter.
Le jour était à peine levé lorsque Tsune ouvrit les yeux. Elle resta immobile un instant, puis reconnut le frottement léger d'un pinceau.
Hijikata était assis devant le bureau bas, torse nu, le dos droit malgré l'heure.
Elle se redressa, les cheveux dénoués autour d'elle.
— Tu t'es déjà remis au travail ?
Le pinceau s'arrêta.
— Non. Je répondais à ma sœur.
Sa voix était plus basse qu'à l'ordinaire. Tsune vint s'agenouiller derrière lui.
— À Hino ?
— Oui.
— Elle s'inquiète encore pour toi ?
— Comme toujours.
Il replia la lettre avec soin.
Tsune posa les mains sur ses épaules. Il se figea aussitôt, un réflexe, plus que du refus.
Ses pouces suivirent la ligne de la nuque, descendirent vers les omoplates. Sous ses doigts, les muscles étaient durs, noués par trop d'heures penchées sur les rapports, les lettres, les dettes.
Hijikata expira, d'abord par agacement. Puis, malgré lui, plus profondément.
Il ne s'abandonna pas, il gardait ce quelque chose de droit qui ne le quittait jamais tout à fait, mais ses paupières se fermèrent, et sa tête s'inclina d'un rien vers l'avant.
Ce rien suffit à la troubler.
— Kondō veut réunir les hommes cet après-midi, dit-il sans ouvrir les yeux.
— Pour annoncer la grande nouvelle ?
— Oui. Il fait comme si ça ne comptait pas. Mais il attend ça depuis des années.
— Il n’est pas le seul à faire semblant que cela ne compte pas.
Elle ralentit le mouvement de ses mains. Le silence qui suivit était plus doux que ceux des derniers jours.
Tsune reprit :
— Pour une fois, Serizawa-san aura servi à quelque chose. J'ai cru que les gardes d'Aizu ne nous laisseraient jamais entrer.
Hijikata rouvrit les yeux.
— Ne le félicite pas.
Sa voix avait retrouvé un peu de sécheresse, mais pas assez pour rompre le calme entre eux.
Tsune eut un faible sourire et continua à masser ses épaules, plus lentement. Ses cheveux glissèrent vers l’avant, effleurèrent son dos nu.
La porte coulissa d’un coup.
— Hijikata-san !
Heisuke entra presque en courant, la joie plein le visage.
— C'est vrai, on va avoir un nom officiel ? Kondō-san a dit que—
Il s'arrêta. Son regard alla de Hijikata à Tsune, aux cheveux défaits, au torse nu, aux mains encore posées.
— ...Ah.
Il devint rouge jusqu'aux oreilles.
Tsune retira ses mains sans hâte et se redressa.
Hijikata se retourna à demi, le visage sévère.
— Tōdō !
Le ton suffit à faire reculer Heisuke d'un pas.
— J'ai rien vu ! Pardon !
Il claqua la porte derrière lui. Ses pas s'éloignaient déjà sur la galerie, trop vite.
Le silence retomba.
Hijikata passa une main sur son visage.
— Il va parler.
Il avait raison.
L’après-midi même, Kondō rassembla les hommes et leur annonça le nom qui venait de leur être accordé : le Rōshigumi devenait le Shinsengumi.
Pendant quelques heures, cette nouvelle suffit à occuper toute l’enceinte.
Puis, très vite, d’autres choses circulèrent aussi.
Heisuke avait parlé.
Pas par malveillance. Par embarras, peut-être. Par enthousiasme, surtout.
Il n’avait rien dit de précis mais Harada, comprit très vite ce qu’il fallait comprendre. Il prit l’habitude de charrier Tsune dès que Hijikata n’était pas là. Toujours avec ce sourire tranquille d’homme qui savait s’arrêter avant de rendre les choses vraiment embarrassantes.
Okita s'y prit autrement.
Un matin, alors qu’elle traversait la galerie, il leva les yeux vers elle avec ce sourire doux et dangereux qu’il réservait aux choses qu’il trouvait vraiment amusantes.
— Shiranui. Essaie de ne pas faire trop de mal à Hijikata.
Tsune s’arrêta.
— Est-ce une menace ?
— Bien sûr que non.
Son sourire s’élargit.
— Mais s’il devenait encore plus insupportable à cause de toi, je serais obligé de te tuer.
Il avait dit cela avec une légèreté parfaite.
— Je plaisante.
Un temps.
— Peut-être.
Ce n’était pas tout à fait une menace.
Ou alors c’en était une.
Mais Tsune comprit surtout autre chose : chez Okita, cette cruauté légère ressemblait moins à de la défiance envers elle qu’à une forme d’affection féroce pour Hijikata.
Cette pensée lui revint quelques soirs plus tard, lorsqu’elle quitta l’annexe bien après Kōdō.
Elle traversait lentement la cour endormie.
La fatigue pesait sur ses épaules. Elle ne songeait plus qu'à regagner sa chambre lorsque son regard s'arrêta sur un homme assis devant sa porte.
Sur la terrasse de bois, Kazama Chikage avait ramené une jambe devant lui. Une main reposait négligemment sur son genou.
Il ne la regardait même pas. Son profil restait tourné vers la cour vide, comme s'il n'était pas venu l'attendre, mais avait simplement choisi, entre tous les endroits de Kyoto, cette terrasse pour réfléchir.
Tsune porta aussitôt la main à son sabre.
— Shinsengumi.., dit-il sans tourner la tête. Ils ont enfin un nom et la reconnaissance d'Aizu. Les chiens de Mibu doivent être fiers de leur nouveau collier.
Tsune dégagea la lame du fourreau. Le bruit clair de l'acier glissa dans la cour silencieuse.
Cette fois, Kazama tourna les yeux vers elle.
— Détends-toi. Je ne suis pas venu t'enlever.
— Pars.
Il ne bougea pas. Pas même pour se lever. Cette immobilité avait quelque chose de plus agaçant qu'une menace : Kazama occupait l'espace devant sa chambre avec la tranquillité d'un homme qui n'avait jamais eu à demander la permission d'être quelque part.
— Je veux simplement te parler.
— Je n'ai rien à te dire.
Elle resserra les doigts autour de la garde. La pointe de son sabre demeurait levée entre eux.
Kazama baissa brièvement les yeux vers la lame, sans paraître s'en soucier.
Puis son regard revint vers son visage, attentif.
— Tu m'as dis être malade. As-tu perdu tes capacités de régénération ?
— Je t'ai dit de partir.
— Je t'ai vue au palais, le jour où Aizu et Satsuma tenaient les portes.
Tsune resta immobile.
— Tu étais avec eux, reprit-il. Une lame à la main. Prête à verser ton sang pour une querelle qui n'aurait jamais dû être la tienne.
Son regard descendit de nouveau vers son sabre.
— Si tu ne guéris plus comme avant, ce jeu devient encore plus stupide.
La main de Tsune se crispa sur la garde.
— Ce n'est pas un jeu.
— Non. C'est ton corps que tu mets en danger pour les ambitions des hommes de Mibu.
— Je choisis où je me tiens.
— Et tu crois que cela rend ton choix moins absurde ?
Elle leva légèrement la pointe de sa lame. Kazama ne recula pas.
— Réponds, Tsune. As-tu perdu tes capacités de régénération ? Ne m’oblige pas à le vérifier moi-même.
— Oui.
Le mot sortit plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. Le regard de Kazama se durcit.
— Et malgré cela, tu décides de marcher avec eux.
Tsune serra les dents.
— Les recherches avancent. Kōdō et moi avons trouvé un traitement.
Kazama ne répondit pas tout de suite. Puis ses yeux se plissèrent légèrement.
— Tu l’as pris ?
Tsune détourna le regard.
Un silence passa.
Ce fut suffisant.
Un mépris froid durcit les traits de Kazama.
— Ne me dis pas que tu laisses Kōdō se servir de toi comme cobaye.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Je sais qu'il transforme des hommes en imitations d'oni, que ceux qui survivent perdent la raison. Je sais aussi que personne, ici, ne semble trouver cela assez abject pour l'arrêter.
— Tu ne devrais pas savoir tout ça...
Kazama eut un bref sourire, sans chaleur.
— Je sais beaucoup de choses. Des choses que tu ignores sûrement.
Une latte gémit quelque part dans l'un des bâtiments.
Tsune se tourna aussitôt vers le bruit.
Rien ne bougea dans la cour. Pourtant, les autres chambres n'étaient pas loin. Derrière les cloisons, il suffisait qu'un homme se réveille, qu'une porte s'ouvre, qu'un mot soit entendu.
Kōdō. Les Rasetsu. Le traitement. Son sang.
Tsune baissa à peine la pointe de son sabre.
— On ne peut pas parler de ça ici.
Kazama la regarda encore un instant, puis se leva lentement.
— Enfin une décision raisonnable. Suis-moi.
Tsune resta immobile.
Quelque part, derrière ces cloisons, Hijikata devait travailler trop tard, ou dormir trop peu.
Il lui avait demandé de ne plus rester seule avec Kazama.
La pensée la retint quelques instants.
Puis Kazama franchit l'ombre du portail. Tsune serra les doigts sur la garde de son sabre et le suivit.