L'Ochimizu

Chapitre 16 : Retenus

Par Zihume

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L'établissement était bruyant.


Sous les lanternes rouges, la lumière filtrait à travers les cloisons de papier. Des rires d'hommes et les notes d'un instrument à corde débordaient jusque dans la rue. Chaque fois que la porte s'ouvrait, une voix appelait une femme ou réclamait du saké.


Tsune s'arrêta devant l'entrée.

Le sang avait séché sur son vêtement. Elle tenait la boîte serrée contre elle, son sabre à la hanche.


Deux hommes qui quittaient la maison ralentirent en la voyant.


— Celui-là a passé une mauvaise soirée.


Ils s'éloignèrent en riant.


Tsune monta les quelques marches.

Une femme apparut presque aussitôt derrière la porte entrouverte. Son regard descendit sur les vêtements masculins, le sabre, puis le sang qui couvrait le tissu.

Son expression se ferma.


— Nous ne pouvons rien pour vous ici.


— Je cherche Kimigiku.


La femme hésita, puis jeta un regard inquiet vers la salle principale.


— Kimigiku est occupée.


— Dites-lui que quelqu'un souhaite la voir.


— Vous devriez aller chez un médecin.


— Je ne suis pas blessée.


La femme regarda de nouveau le sang et recula d’un demi-pas.

Tsune ne bougea pas.

Elle n'avait plus assez de force pour chercher une autre entrée.


Des pas approchèrent dans le couloir.


— Que se passe-t-il ?


La voix fit relever les yeux à Tsune.


Kimigiku venait d'apparaître sous la lumière intérieure.

Son visage était couvert de poudre blanche, ses paupières soulignées de violet et ses lèvres peintes d'un rouge profond. Ses cheveux noirs avaient été relevés en une coiffure haute, traversée de peignes et de longues épingles dorées. Un kimono violet chargé de fleurs enveloppait sa silhouette.


Son regard passa sur l'homme couvert de sang qui se tenait devant l'entrée.

Elle ne la reconnut pas.


— Il demande à vous voir, expliqua la femme. Je lui ai dit que—


Tsune releva légèrement la tête. Un sourire épuisé effleura sa bouche.


— Tu es encore plus belle que dans mon souvenir.


Kimigiku resta immobile.

Puis ses yeux s'élargirent imperceptiblement.


— Tsune ?


La femme tourna brusquement la tête vers elle.

Kimigiku ne répondit pas au compliment. Son regard descendit sur le sang, la boîte maintenue contre sa poitrine, le sabre. La surprise céda aussitôt à l'inquiétude.

Elle s'approcha.


— Tu es blessée ?


— Non.


Kimigiku s'arrêta devant elle.


— Ce sang n'est pas le tien ?


Tsune secoua la tête.

Des voix se rapprochèrent derrière elles. Un client venait sans doute voir ce qui retenait les femmes à l'entrée.


Kimigiku prit Tsune par la manche.


—Il s'est trompé d'établissement, dit-elle à sa collègue. Je vais lui indiquer le chemin.


La femme regarda successivement Kimigiku et Tsune, mais n'insista pas.


Kimigiku entraîna Tsune le long de la façade, loin de l'entrée principale.

Une petite porte de service s'ouvrait sous une galerie.

Kimigiku la fit entrer, puis referma aussitôt.

Le verrou glissa.

Ce ne fut qu'alors qu'elle se retourna complètement vers Tsune.


— Qu'est-ce que tu as fait ?


— Je ne sais pas encore comment te le dire.


— Viens. Il reste une pièce libre à l'étage.


Kimigiku l'emmena jusqu'à une petite chambre, éloignée des salles où l'on recevait les clients.

Elle fit glisser la porte derrière elles, puis tendit la main vers le sabre de Tsune.

Tsune la laissa faire.

Kimigiku le prit et l'enveloppa dans une étoffe.


— Reste ici. Ne sors pas dans le couloir et n'ouvre à personne.


— Kimigiku—


— Je vais te chercher de quoi te laver et des vêtements propres.


Elle referma la porte.

Tsune resta seule, agenouillée au milieu de la pièce.

Elle posa la boîte devant elle, mais ne l'ouvrit pas.


Kimigiku revint peu après avec une bassine d’eau et un kimono clair. Elle fit disparaître ses vêtements d'homme. Tsune se lava sans parler, puis s’endormit avant que les dernières voix de l’établissement se soient tues.


Lorsqu'elle se réveilla, la maison était devenue silencieuse.


Une lumière pâle traversait les cloisons.

La boîte se trouvait toujours au milieu de la pièce.


Des pas rapides s'arrêtèrent dans le couloir. La porte s'ouvrit brusquement.


— Tsune !


Une jeune femme se tenait sur le seuil. Ses cheveux bruns encadraient un visage pâle. Elle portait un kimono jaune serré par un large obi vert.

Pendant quelques secondes, elle ne fit que la regarder, comme si elle cherchait encore dans ce visage la jeune femme disparue depuis plusieurs années.


— Je n'arrive pas à croire que ce soit vraiment toi.


Tsune inclina légèrement la tête.


— Sen-hime.


Sen entra et referma la porte derrière elle. Son regard parcourut le vêtement prêté, les cheveux défaits qui retombaient sur ses épaules, puis s'arrêta sur la boîte.

La surprise céda peu à peu à l'inquiétude.


— Kimigiku m'a dit que tu étais arrivée couverte de sang.


Sen s'agenouilla en face d'elle.


— Qu’est-ce qui s’est passé ?


Tsune garda les yeux baissés.

Elle ne répondit pas.

Sen l’observa un instant.


— Elle m’a dit que tu étais habillée en homme lorsque tu es arrivée. C'est pour te cacher de Kazama ?


— Pas seulement.


— Alors pourquoi ?


— Je me faisais passer pour un homme au Shinsengumi.


Sen se figea.


— La milice d’Aizu ?


— Oui.


— Que faisais-tu parmi eux ?


Tsune hésita encore.


— Kōdō travaillait dans leur annexe. Il poursuivait ses recherches.


Le visage de Sen se ferma légèrement.


— Sur la maladie des femmes oni ?


— Oui...


Sen baissa un instant les yeux.


— J’en étais sûre. Kazama a essayé de t’arrêter, mais il a fallu que tu retournes auprès de Kōdō !


— Je pensais pouvoir trouver un remède.


— Tu n’as jamais su t’arrêter !


Tsune resta silencieuse un instant. Elle avait toujours cru que les autres renonçaient trop vite. Pour la première fois, elle se demanda si ce n’était pas elle qui avait continué trop longtemps.


Elle lui raconta comment elle avait fini par décider de mettre un terme aux recherches.


Puis vint le reste : Kōdō mort de sa main, l’annexe incendiée, les documents emportés, Okita blessé lorsqu’il avait tenté de l’empêcher de fuir.


À mesure qu’elle énumérait les faits, elle comprit ce qu'elle avait laissé derrière elle.


Le Shinsengumi avait retrouvé son médecin décapité.


Son installation détruite.


L’un de ses capitaines couvert de sang.


Et elle avait disparu dans la nuit avec les recherches.


Ses yeux s'élargirent.


— Mon sabre.


Sen fronça les sourcils.


— Kimigiku l’a caché.


— Elle doit me le rendre. Je dois retourner au Shinsengumi.


— Pour faire quoi ?


— Leur expliquer.


— Tsune, ils ne te laisseront pas entrer pour écouter ta version des faits. Ils te désarmeront avant même que tu atteignes la cour.


— Toshizō comprendra.


Sen resta immobile.


— Toshizō ?


Tsune détourna légèrement les yeux.


— Hijikata Toshizō ? Le vice-commandant ?


Elle ne répondit pas.

Sen la regarda longtemps, puis son expression changea.


— C’est de la folie.


— Il me connaît.


— Cela ne l’empêchera pas de t’arrêter.


— Il me laissera parler.


— Peut-être. Après t’avoir fait désarmer et enfermer.


Tsune se redressa.


— Quand il saura ce que Kōdō a fait—


— Kōdō est mort. Le seul témoin s’est enfui. Et tu as blessé l’un de leurs capitaines.


Tsune posa une main sur le couvercle.


— Je ne travaille pas pour Chōshū.


— Je te crois.


Elle releva les yeux.


— Mais ce n’est pas moi que tu dois convaincre, poursuivit Sen. Et même s’il te croit, il ne pourra pas simplement te laisser repartir. Ils vont te faire exécuter.


— Il trouvera un moyen. Il doit savoir ce qui s'est passé. Je dois le retrouver.


Sen la fixa.


— Tu ne veux pas retourner au Shinsengumi. Tu veux retourner auprès de lui.


Tsune ne répondit pas.


— Tu l’aimes.


Tsune ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.

Le silence qui suivit suffit.

Sen baissa un instant les yeux, comme si cette découverte rendait la situation plus grave encore.


— Tu dois attendre. Kimigiku peut se renseigner sur ce qu’ils ont décidé. Ensuite, nous chercherons un moyen de lui faire parvenir ta version.


La porte glissa brusquement.

Kimigiku entra et la referma derrière elle. Son maquillage avait disparu et ses longs cheveux noirs étaient libérés de leurs peignes.


—Une patrouille du Shinsengumi remonte la rue. Ils interrogent les établissements.


Tsune se leva. Elle n’attendit pas la suite.


Elle dépassa Kimigiku, traversa le couloir et descendit l’escalier. Derrière elle, Sen l’appela, mais Tsune avait déjà atteint la cour.


Elle couru jusqu’au portail qui avait été refermé pour la matinée. 


Entre les lattes, elle aperçut les haori bleus.


— Saitō…


Sa main descendit vers le verrou.


Un bras se referma brusquement autour de sa taille. Une main couvrit sa bouche et la tira en arrière, dans l’ombre du large poteau qui soutenait l’auvent, juste à côté du portail.


— Ne fais pas ça, souffla Kimigiku contre son oreille.


Les voix des hommes parvenaient de la rue, mêlées au bruit régulier de leurs pas.

Elle essaya de se dégager, mais Kimigiku ne la lâcha pas.


— Ils vont t’arrêter.


Tsune écarta sa main.


— Ils me conduiront jusqu’à lui.


Les pas se rapprochèrent. Saitō passa devant le portail, suivi de plusieurs hommes du Shinsengumi. Il s’arrêta devant la maison voisine et interrogea le propriétaire d’une voix calme.

Tsune se débâtit de nouveau contre Kimigiku.


— Saitō…


Le nom mourut contre la main que Kimigiku avait replacée sur sa bouche.


Quelques instants plus tard, Saitō reprit sa marche. Les haori bleus glissèrent devant le portail, puis s’éloignèrent. Le bruit de leurs pas diminua jusqu’à se confondre avec celui de la rue.


Kimigiku retira lentement sa main.


Tsune resta immobile, les yeux fixés sur l’endroit où les hommes avaient disparu.

Elle revit Hijikata de dos, le haori bleu sur les épaules.


— Il va croire que je l’ai trahi.


Sa voix avait changé. Elle n’était plus qu’un souffle.

Kimigiku relâcha légèrement sa prise.


— Tsune, tu ne peux pas te laisser mourir pour le regard d’un homme.


Tsune ne chercha plus à se dégager.

Kimigiku ne retira pas son bras de sa taille. Elle la garda contre elle.


---


— Shiranui n’est pas son véritable nom, dit Hijikata. Elle me l’avait avoué.


Il était agenouillé devant Kondō, les mains posées sur ses cuisses. Il portait encore son kimono violet de la veille. Ses cheveux avaient été renoués à la hâte et l’ombre sous ses yeux disait qu’il n’avait pas dormi.

La lumière grise du matin entrait à travers les cloisons.

Kondō lui faisait face. Sa large silhouette demeurait droite, mais la fatigue avait aussi creusé ses traits.


Hijikata poursuivit :


— Elle est mariée à un homme nommé Kazama.


Kondō fronça les sourcils.


— Mariée ?


Son regard resta fixé sur Hijikata.


— Tu le savais et tu as malgré tout poursuivi cette relation.


Hijikata baissa les yeux.


— Oui.


— Toshizō…


Le reproche resta suspendu. Hijikata reprit avant qu’il ait à le formuler :


— Si ce qu’elle m’a raconté est vrai, Kazama travaillait pour Satsuma.


Le visage de Kondō se figea.


— Depuis quand le sais-tu ?


— Deux mois.


— Deux mois.


Ce n’était pas une question.


— Et tu ne m’as rien dit.


— Non.


Hijikata marqua une pause.


— Serizawa affirmait aussi l’avoir vue avec des hommes de Chōshū. Heisuke a confirmé l’avoir reconnue parmi eux.


— Oui. Saitō m’en a fait rapport.


Kondō baissa un instant les yeux.


— Une femme mariée à un homme de Satsuma, vue avec des hommes de Chōshū…


Il ne termina pas.


— Pendant le temps qu’elle a passé ici, as-tu remarqué quelque chose de suspect ? Des questions sur Aizu, nos patrouilles, nos réunions ?


Hijikata ne répondit pas tout de suite.


— Elle avait accès à mon travail.


Kondō le fixa.


— Elle copiait des rapports et préparait certains documents. Les courriers d’Aizu se trouvaient parfois dans ma chambre lorsqu’elle y travaillait.


La main de Kondō se resserra sur le tissu de son hakama.

Hijikata releva les yeux vers lui.


— Hier, je l’ai prévenue que Chōshū s’était procuré de l’Ochimizu. Elle savait que nous cherchions l’origine de la fuite.


Un silence passa.


— Elle a peut-être compris qu’on finirait par la soupçonner. Elle a tué Kōdō, pris les recherches et s’est enfuie avant qu’on puisse l’interroger.


Kondō resta longtemps sans parler.


— Y a-t-il autre chose que tu ne m’as pas dit ?


Hijikata soutint son regard.


— Non.


Kondō inspira lentement.


— Tu ne répéteras rien de ce que tu viens de me dire. À personne. Je déciderai moi-même qui doit savoir quoi et ce qui sera transmis à Aizu.


— Je ne te laisserai pas dissimuler ma faute.


— Si Aizu apprend qu’une femme soupçonnée d’avoir des liens avec Chōshū, mariée à un homme au service de Satsuma, entrait librement dans la chambre du vice-commandant, crois-tu qu’ils se contenteront de te demander des explications ?


Il se pencha légèrement vers lui.


— Ils pourraient exiger que tu te donnes la mort.


Hijikata ne détourna pas les yeux.


— S’ils l’exigent, j’obéirai.


— Ne dis pas n’importe quoi.


— J’ai déshonoré le Shinsengumi.


Kondō posa brusquement la paume sur le tatami.


— Tu crois qu’en mourant tu répareras quoi que ce soit ?


Hijikata ne répondit pas.


— Regarde-moi, Toshi.


Il releva les yeux.


— Nous avons tous notre part de responsabilité. Aizu nous a envoyé Kōdō. Ils ne nous ont jamais parlé de Shiranui. C’est moi qui ai accepté de la garder ici. Je l’ai laissée participer aux patrouilles et porter nos couleurs.


Kondō se redressa.

Il marqua une pause.


— Je parlerai aux capitaines. Sōji, Saitō, Harada et ceux qui savent déjà se tairont. Personne ne parlera à Aizu de tes relations avec elle.


— Kondō-san—


— C’est une décision du commandant.


Hijikata inclina légèrement la tête.

Kondō le regarda encore un moment.


— Et tu vas cesser de parler de te donner la mort.


Hijikata resta silencieux.


— Le Shinsengumi a besoin de toi. Moi aussi.


La mâchoire de Hijikata se contracta.

Puis il inclina la tête.


— Entendu.


Kondō expira lentement.


— Il y a autre chose.


Hijikata attendit.


— Si nous retrouvons cette femme, tu ne l’interrogeras pas seul.


Son regard se durcit.


— Tu ne prendras aucune décision concernant son sort sans m’en parler.


Une seconde passa.

Hijikata inclina de nouveau la tête.


— Entendu.


Kondō posa les mains sur ses genoux et se releva lentement.

Avant de gagner la porte, il s’arrêta.


— Niimi a été retrouvé ce matin, sur la route d’Osaka.


Hijikata leva les yeux.


— Il nie avoir livré l’Ochimizu à Chōshū. Il affirme avoir fui lorsqu’il a appris la mort de Serizawa. Il pensait que nous viendrions ensuite pour lui.


Kondō détourna les yeux.


— Il a enfreint le règlement. Il recevra l’ordre de se donner la mort cet après-midi.


Hijikata ne répondit pas.

Kondō ouvrit la porte.


— Kondō-san.


Il s’arrêta sans se retourner.

Hijikata garda les yeux baissés.


— Je suis désolé.


Un silence passa.


— Repose-toi quelques heures, Toshi.


La porte se referma derrière lui.

Hijikata resta seul, toujours agenouillé dans la lumière froide du matin.




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