L'Ochimizu
Hijikata rentra au quartier général à la tête de la patrouille.
Il allait gagner le bâtiment principal lorsqu'il aperçut le petit groupe qui traversait la cour.
Une jeune femme marchait entre Sannan et Saitō. Elle portait un kimono rose pâle et tenait contre elle un petit paquet de voyage. Plusieurs hommes du Shinsengumi les suivaient.
Elle regardait autour d'elle avec inquiétude, mais ne semblait pas avoir été attachée.
Heisuke se trouvait près du puits. Il suivait lui aussi la scène des yeux.
Hijikata s'arrêta.
— Qui est-ce ?
Heisuke se retourna.
— Elle dit s'appeler Yukimura Chizuru. Sannan-san l'a trouvée en ville. Elle interrogeait les passants.
— À propos de quoi ?
Heisuke hésita à peine.
— Elle cherchait Kōdō et Shiranui.
Hijikata traversa la cour sans répondre.
Lorsqu'il atteignit le bâtiment, la porte de la salle venait de se refermer derrière Kondō, Sannan et la jeune femme. Saitō était resté dans le couloir.
Hijikata s'avança.
Saitō se déplaça devant lui.
— Hijikata-san, vous ne pouvez pas entrer.
— Saitō.
La mâchoire de Hijikata se contracta.
Saitō soutint son regard.
— C'est un ordre de Kondō-san.
À travers la cloison, une voix de femme s'éleva, trop basse pour qu'il puisse distinguer les mots.
Hijikata resta encore une seconde devant la porte.
Puis il s'éloigna.
À la tombée du soir, Sannan lui rapporta que la jeune fille disait être la fille de Kōdō. Elle était venue à Kyoto parce qu'il ne donnait plus de nouvelles et semblait ne rien savoir de la véritable nature de ses recherches.
Kondō lui avait annoncé la mort de son père et lui avait révélé le nom de celle qui l’avait tué.
Hijikata resta longtemps devant son bureau.
Plusieurs rapports étaient ouverts devant lui. Il n'en avait lu aucun.
Entre deux feuilles se trouvait le brouillon d'un courrier préparé quelques jours plus tôt. Une ligne avait été barrée avec soin. Dans la marge, une écriture différente proposait une autre formulation.
Il reconnut immédiatement celle de Tsune.
Il la revit assise à sa place, penchée sur cette même feuille. Elle avait relevé les yeux pour défendre le mot qu'elle avait choisi, avec ce ton amusé qu'il avait fini par connaître.
Puis il se souvint de l'avoir attirée contre lui devant ce bureau. Elle était restée dans ses bras, silencieuse, sans chercher à se dégager.
Rien, dans ce souvenir, ne ressemblait à un mensonge.
C'était cela qu'il ne comprenait pas.
Ses hommes la cherchaient dans tout Kyoto. Il avait lui-même donné les ordres, fait surveiller les routes, interroger les auberges et les apothicaires.
Pourtant, chaque fois qu'il imaginait Tsune ramenée au quartier général, la même peur se refermait sur lui.
Ils l'interrogeraient. Ils jugeraient ses actes. Et quelles que soient les réponses qu'elle donnerait, il savait déjà ce que le Shinsengumi risquait d'exiger.
Il détourna les yeux du brouillon.
La colère aurait dû être plus forte. Après Kōdō, Sōji, l'incendie et sa fuite, elle aurait dû suffire à étouffer tout le reste.
Mais ce qu’il ressentait d’abord, c’était la peur de ce qu’on lui ferait lorsqu’on la retrouverait.
Cette peur éveilla en lui une honte presque immédiate. Il n'avait pas le droit d'espérer qu'elle leur échappe. La retrouver restait son devoir.
Hijikata repoussa les rapports et se leva.
La cour était silencieuse.
La lumière de la lune découpait les galeries et les toits.
Hijikata allait regagner le bâtiment principal lorsqu'il aperçut une silhouette assise au bord de la terrasse.
La jeune fille portait toujours son kimono rose pâle. Devant elle, le cerisier étendait ses branches sombres au-dessus de la cour. Ses feuilles frémissaient à peine dans l'air lourd de l'été.
Hijikata hésita.
Puis il s'approcha.
— Yukimura Chizuru.
Elle tourna la tête et se leva aussitôt. Il s'arrêta à quelques pas.
— Vous-êtes encore ici à cette heure ?
Chizuru baissa légèrement les yeux.
— Kondō-san m'a demandé de rester ici pour la nuit. Je repartirai pour Edo demain.
Hijikata observa son visage. Ses grands yeux étaient encore rougis par les larmes, mais elle avait cessé de pleurer.
Devant cette adolescente, la mort de Kōdō prit une réalité nouvelle. Tsune n'avait pas seulement laissé un corps dans l'annexe. Elle avait laissé une fille sans père.
— Je suis désolé pour ce que vous avez appris aujourd'hui.
Chizuru ne répondit pas.
Elle se rassit lentement sur le bord de la terrasse. Hijikata resta debout près d'elle.
Pendant un moment, elle regarda seulement le cerisier.
— Je n'arrive pas à comprendre, dit-elle enfin.
Ses doigts se resserrèrent sur le tissu de son kimono.
— Tsune-san était son amie.
Hijikata ne bougea pas.
— Elle venait parfois manger chez nous. Quand mon père rentrait tard, elle restait pour m'aider à préparer le repas. Nous faisions parfois des onigiri ensemble.
Sa voix était basse, presque égale.
— Mon père lui faisait confiance. Moi aussi.
Hijikata détourna les yeux vers l'arbre.
Elle secoua légèrement la tête.
— Tout cela n'a aucun sens.
Le silence revint.
— Je ne sais même plus ce que je suis censée faire.
Hijikata la regarda.
Il entendit dans sa voix le même vertige qui l'empêchait depuis des heures de lire une seule ligne.
— Si vous retournez à Edo demain, vous n'aurez pas davantage de réponses.
Chizuru releva légèrement la tête.
— Nous cherchons Shiranui. Nous finirons par la retrouver. Si vous voulez vraiment comprendre ce qui est arrivé à votre père, restez ici jusqu’à ce qu’elle puisse vous répondre elle-même.
— Mais...
— Vous avez fait tout ce chemin pour le retrouver. Ne repartez pas avant de savoir pourquoi il est mort.
Son ton était calme, mais ne laissait aucune place à l'abandon.
C'était moins une invitation qu'une direction qu'il lui imposait.
— Nous la retrouverons, dit-il. Je vous le promets.
Chizuru leva enfin les yeux vers lui.
Sous la lumière pâle des lanternes, les yeux de Hijikata avaient une couleur violette si vive qu'ils paraissaient presque surnaturels. Son regard restait fixé sur elle avec une intensité qui la troubla brièvement.
Elle n'avait pas remarqué jusque-là combien son visage était beau.
La pensée traversa son esprit sans s'y arrêter, immédiatement recouverte par tout le reste.
Chizuru hocha timidement la tête.
— Je resterai.
Hijikata inclina légèrement la tête.
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Depuis deux jours, Tsune aidait dans les pièces réservées au personnel.
Ce soir-là, Kimigiku avait insisté pour arranger son apparence avant qu’elle ne reprenne son service.
Elle lui avait donné un kimono vert aux motifs discrets, relevé ses cheveux et appliqué un peu de poudre sur son visage pour dissimuler sa fatigue. Une légère couleur teintait ses lèvres.
Lorsque Kimigiku quitta la chambre, Tsune resta assise devant le miroir.
Elle mit quelques secondes à se reconnaître.
Depuis son arrivée au Shinsengumi, elle avait pris l’habitude des vêtements d’homme, des cheveux attachés sans soin et du sabre porté à la hanche.
Dans le miroir, elle ne ressemblait plus au jeune homme qui avait patrouillé sous les couleurs de Mibu.
Pourtant, la femme qui lui faisait face ne lui était pas plus familière.
La boîte reposait près du mur.
Tsune posa les yeux sur elle.
Elle avait consacré des années aux recherches de Kōdō. Elle avait accepté les prélèvements, les registres, les premières transformations, en continuant de croire qu’elle finirait par trouver ce qui avait manqué à sa sœur.
Puis elle avait tout détruit.
Kōdō était mort. L’annexe avait brûlé. Le Shinsengumi la recherchait.
Et Hijikata devait désormais se demander si chacune de leurs nuits, chacun de leurs échanges, n’avait pas été un mensonge.
Tsune détourna les yeux du miroir.
Elle ne savait plus quoi faire de la vie qui lui restait.
La porte s’ouvrit brusquement.
Kimigiku entra et la referma derrière elle.
— Ne descends pas.
Tsune se retourna.
— Pourquoi ?
Kimigiku récupéra le plateau posé près de la porte.
La manière dont elle évitait son regard suffit à tendre Tsune.
— Le Shinsengumi ?
— Non.
Kimigiku hésita.
— Reste ici.
Elle ressortit avant que Tsune puisse l’interroger davantage.
Quelques instants plus tard, des voix montèrent depuis l’étage inférieur.
La première appartenait à Sen.
— Je t’ai déjà dit que je n’en savais rien.
La seconde était plus grave, calme jusque dans son impatience.
— Une annexe du Shinsengumi a brûlé en pleine nuit, Kōdō a disparu, et tu prétends n’avoir posé aucune question ?
Tsune se figea.
Kazama.
— Cela ne te concerne pas, répondit Sen.
— Tu me caches quelque-chose... ou quelqu'un.
Des pas approchèrent de l’escalier.
— Tu n’as rien à faire à l’étage, dit Sen.
Un silence passa.
— Écarte-toi.
— Non.
Les pas plus légers de Kimigiku les rejoignirent.
— Sen-hime a été très claire.
Tsune ferma les yeux un instant.
— Laisse-le entrer, Sen-hime.
Le silence tomba dans le couloir.
— Tsune ? demanda Sen.
— Je veux lui parler.
— Tu n’es pas obligée.
— Je sais.
Un instant plus tard, la porte glissa.
Kazama franchit le seuil. Sen entra derrière lui, tandis que Kimigiku restait près de la porte.
Kazama s’arrêta en découvrant Tsune.
Son regard parcourut lentement le kimono vert, les cheveux relevés et la légère couleur posée sur ses lèvres. Il s’attarda sur elle avec cette franchise presque insolente qu’elle lui connaissait.
Un sourire effleura sa bouche.
— Je te préfère dans cette tenue.
Tsune soutint son regard.
— Je ne me suis pas changée pour toi.
La réplique manquait de la vivacité qu’elle aurait eue autrefois.
Le sourire de Kazama s’effaça légèrement.
— Que veux-tu ? demanda-t-elle.
— Je venais savoir ce qui s’était passé au quartier général de Mibu.
— Et tu es venu interroger Sen.
— Je ne pensais pas te trouver ici.
Il la regarda encore un instant.
— Tu as donc survécu à l’incendie.
Tsune ne répondit pas.
— Où est Kōdō ?
— Je l'ai tué.
Quelque chose se fixa dans le regard de Kazama.
— Tu as tué Kōdō ?
— Oui.
Aucune ironie ne passa cette fois sur son visage. Tsune poursuivit :
— J’ai brûlé l’annexe. Les registres, les préparations, tout ce qui pouvait permettre à Aizu de poursuivre les expériences.
Kazama resta silencieux.
— Tu m’as enfin écouté.
La phrase l’atteignit plus sûrement qu’un reproche.
Tsune détourna le visage.
— N’en fais pas une victoire.
Un silence passa entre eux.
— Les expériences étaient allées trop loin, dit Tsune.
— Depuis longtemps.
Elle releva les yeux vers lui, mais il ne développa pas.
— Kyō a retrouvé les hommes de Chōshū qui ont emporté l’Ochimizu, poursuivit-il.
Tsune se redressa légèrement.
— Où ?
— Dans un relais à l’écart de Kyoto. Ils y ont repris les expériences de Kōdō. D’après ce qu’il a pu observer, près d’une trentaine d’hommes ont déjà été transformés.
Tsune regarda la boîte posée près du mur.
Pendant deux jours, elle avait cru que l’incendie avait mis fin à tout ce qu’elle avait commencé. Elle avait tué Kōdō, perdu Hijikata et détruit l’unique travail auquel elle avait consacré sa vie.
Mais les Rasetsu existaient toujours.
Ce qu’elle avait contribué à créer continuait sans elle.
— Que comptez-vous faire ? demanda-t-elle.
— Les détruire avant qu’ils ne soient déplacés. Amagiri et Kyō partiront avec moi demain avant l’aube.
— Je viens avec vous.
Kazama répondit sans hésiter :
— Non.
Tsune tourna complètement le visage vers lui.
— Je connais les faiblesses des Rasetsu mieux que personne.
— Kyō et moi savons déjà comment les tuer.
— Ces hommes ont été transformés en partie grâce à mes recherches. Je ne vous laisserai pas réparer seuls ce que j’ai contribué à provoquer.
Le regard de Kazama descendit sur son visage.
— C’est trop dangereux.
— Je ne te demande pas de me protéger.
Elle se leva enfin et s’approcha.
Un léger sourire reparut sur les lèvres de Kazama.
Tsune s'arrêta à quelques pas de lui.
— Conduis-moi jusqu’à eux.
Il demeura silencieux.
Puis le coin de sa bouche se releva davantage.
Tsune reconnut cette expression et regretta presque aussitôt sa formulation.
— Tu insistes pour venir avec moi.
— Avec vous. Pour les Rasetsu.
— Ce n’est pas ce que tu viens de dire.
— Tu as parfaitement compris.
— Dis-le correctement.
Tsune le fixa.
— Ne commence pas.
— Dis-le.
Tsune expira lentement.
— Je veux venir avec toi, Kazama.
Son sourire s’accentua.
— Cette fois, je t'ai entendue.
Il se détourna vers la porte.
— Prépare-toi. Nous partons avant l’aube.
Quand la porte se referma, Tsune se tourna vers la boîte.
Pour la première fois depuis l’incendie, elle savait au moins où aller.