L'Ochimizu

Chapitre 18 : Retrouvailles

Par Zihume

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Été 1864


Neuf mois avaient passé depuis l'incendie de l'annexe.


Tsune avait poursuivi les traces de l'Ochimizu aux côtés de Kazama et d'Amagiri. Ils avaient interrogé des intermédiaires, fouillé des entrepôts et tué les Rasetsu qu'ils avaient retrouvés.

Kyō leur transmettait parfois des renseignements lorsque leurs recherches croisaient les réseaux de Chōshū, sans jamais leur en révéler davantage que nécessaire.

Ce soir-là, leur piste les avait conduits chez un négociant de Kyoto.


La devanture était déjà fermée lorsque Kazama fit coulisser la porte.


La maison occupait le rez-de-chaussée d'un bâtiment profond. À l'avant, un comptoir séparait les visiteurs des étagères où s'alignaient registres et rouleaux de papier. Derrière une cloison ouverte, l'entrepôt était encombré de caisses et de ballots empilés jusqu'aux poutres.


Tsune entra derrière Kazama.

Elle portait un kimono vert sombre, sans ornement. La garde d'une lame dépassait de son obi. Le sabre de Kazama était plus difficile encore à ignorer.

Un homme d'une cinquantaine d'années apparut depuis l'arrière-boutique. Son regard descendit aussitôt vers leurs armes, mais son sourire ne changea pas.


— Pardonnez-moi. Votre épouse et vous devrez revenir demain. Le commerce est fermé.


Il s'inclina légèrement et leur désigna la porte.

Kazama ne bougea pas.


— Nous ne sommes pas venus acheter.


Le négociant conserva son expression affable.


— Dans ce cas, je crains de ne pouvoir vous être utile.


— Qui t'a confié l'Ochimizu ?


Le silence tomba dans la boutique.

Le sourire de l'homme s'effaça.


— Qui vous envoie ? Aizu ? Satsuma ?


— Tu n'es pas en position de poser des questions.


Le négociant recula brusquement, puis tourna les talons et courut vers l'arrière-boutique.

Kazama disparut.

L'instant suivant, il se tenait devant la cloison, entre l'homme et l'entrepôt.


Le négociant s'arrêta net.

Une pâleur anormale gagna ses tempes. En quelques secondes, ses cheveux devinrent entièrement blancs et ses yeux virèrent au rouge.


Tsune marqua un temps d'arrêt.

Aucun tremblement, aucune douleur n'avait précédé la transformation. L'homme l'avait provoquée de lui-même.


Le négociant tira une lame courte de son vêtement et fondit sur Kazama.

L'oni détourna l'attaque d'un simple mouvement de sabre, puis le repoussa avec assez de force pour l'envoyer heurter le comptoir.


Le Rasetsu se redressa aussitôt.

Il n'essaya pas d'affronter Kazama une seconde fois. Son regard trouva la porte et il se précipita vers l'entrée.

Tsune lui barrait le passage, son sabre déjà dégainé.


Il ralentit à peine.


— Laissez-moi passer.


— Vous n'avez pas encore répondu à nos questions.


Le Rasetsu abattit sa lame sur elle.

Tsune esquiva le premier coup. L'homme pivota immédiatement et attaqua de nouveau.


Kazama apparut derrière lui.

Sa lame traversa le cœur du Rasetsu. Un jet de sang atteignit la joue de Tsune.

Kazama retira son sabre.

Le négociant s'effondra à leurs pieds.


Tsune resta un instant immobile, sa lame levée. Puis elle rengaina en même temps que Kazama.


— Nous étions censés l'interroger.


— Il allait t'égorger.


Tsune s'approcha.


— Je pouvais encore le contenir.


— Tu n'aurais pas eu le temps d'esquiver.


— Je l'aurais fait.


Kazama fit un pas de plus vers elle et leva la main vers la trace de sang sur sa joue.

Avant qu’il ne la touche, Tsune referma les doigts autour de son poignet.


Il s’arrêta.


Son regard descendit brièvement vers la main qui le retenait, puis revint à son visage.


Elle venait de lui interdire le geste, mais ne l’avait pas repoussé. Sa main demeurait suspendue à quelques doigts de sa joue, prisonnière de la sienne.


Kazama ne chercha pas à dégager son poignet. Au contraire, il avança encore légèrement, jusqu’à ce que Tsune soit obligée de relever le menton pour soutenir son regard.


Ils étaient désormais trop proches pour que cette immobilité fût encore innocente.


Son sourire s’effaça. Son regard glissa vers les lèvres de Tsune.

Il se pencha lentement.


Tsune ne bougea pas tout de suite.

Puis elle relâcha son poignet et fit un pas en arrière.


— Nous devons fouiller la boutique.


Elle se détourna.


— Ses registres nous diront peut-être avec qui il commerçait.


Un sourire plus discret reparut sur les lèvres de Kazama.


— Sans doute.


Tsune passa derrière le comptoir et ouvrit le premier registre. Kazama écarta du pied une caisse placée contre la cloison.


— Ce Rasetsu était différent de ceux de Kōdō, reprit-elle. Il a choisi le moment de sa transformation et n'a pas perdu le contrôle.


— Il est mort aussi facilement que les autres.


La porte coulissa derrière eux.

Amagiri entra dans la boutique. Son regard s'arrêta sur le corps étendu sur le sol.


— Un Rasetsu.


— Qui gardait toute sa raison, précisa Tsune.


Amagiri observa le cadavre un instant, puis se tourna vers Kazama.


— Je venais vous chercher, Kazama-sama.


— Pourquoi ?


— Satsuma a appris que plusieurs rōnin liés à Chōshū doivent se réunir cette nuit à l'Ikedaya. Le domaine veut que vous observiez leur rencontre.


— Que j'observe seulement ?


— À moins qu'ils ne menacent directement les intérêts de Satsuma.


Kazama eut un sourire sans amusement.


— Je vois.


Tsune referma le registre.


— Je t'accompagne. Si l'Ochimizu circule encore parmi les hommes de Chōshū, cette réunion peut nous conduire à ceux qui le transportent.


Kazama ne répondit pas.

Son regard venait de s'arrêter sur son visage.


— Tes yeux.


Tsune se figea.

Amagiri se tourna vers elle. Ses iris avaient entièrement viré au jaune.


— Prends ton traitement, ordonna Kazama.


Tsune porta la main à sa manche et en sortit une petite fiole.


— Je comptais le faire.


— Ne tarde pas.


Tsune lui lança un regard bref, puis passa dans l'arrière-boutique. Un escalier étroit conduisait aux pièces de réserve de l'étage.


— Je reviens.


Ses pas disparurent au-dessus d'eux.

Amagiri regarda l'escalier.


— Cette préparation vient des recherches de Kōdō ?


— Oui.


— Et vous la laissez en prendre ?


Le regard de Kazama se refroidit légèrement.


— Elle en a besoin pour l'instant.


Un silence passa.

Amagiri comprit qu'il n'en dirait pas davantage.


— Les hommes de Chōshū doivent déjà arriver à l’Ikedaya.


Le regard de Kazama resta fixé sur l'escalier.


— Nous partirons dans moins d'une heure, lorsqu'elle sera redescendue.


---


Lorsqu’ils atteignirent l’Ikedaya, la nuit avait englouti les toits de Kyoto.


Ils avaient gagné l’arrière de l’auberge par les toits. La petite fenêtre qu’ils franchirent donnait sur une ruelle étroite, hors de vue des hommes rassemblés devant la façade.

Kazama posa le pied sur les tatamis. Tsune le suivit et rabattit derrière elle le panneau de bois sans le refermer complètement.


Des bruits de combat montaient déjà du rez-de-chaussée.

Le choc des lames résonnait dans l'étroit bâtiment, mêlé aux cris et aux pas précipités dans l'escalier. Quelqu'un heurta violemment une cloison dans la pièce voisine.


Tsune porta la main à son sabre.


— Nous arrivons trop tard.


Un homme cria un ordre au-dessous d'eux. Une autre voix lui répondit, puis le combat reprit aussitôt.

Kazama se dirigea vers la porte sans se presser. Il écouta quelques secondes.


— Le Shinsengumi.


Une voix plus forte s’éleva depuis la rue.

Tsune la reconnut avant même de distinguer les mots.


Guidée par la voix, elle gagna la pièce voisine. Une seconde fenêtre, entrouverte au-dessus de l’entrée de l’auberge, donnait sur la rue.

La lumière des lanternes révélait une troupe d'hommes en armes. Leurs chapeaux noirs et leurs manteaux sombres formaient une ligne devant l'entrée de l'Ikedaya.


Au centre, un officier du Mimawarigumi faisait face à Hijikata.


Tsune se figea.


Il se tenait seul entre les hommes et la porte de l'auberge, vêtu du haori bleu clair du Shinsengumi. Un bandeau blanc retenait ses cheveux. Sa main reposait sur la garde de son sabre, mais il ne l'avait pas dégainé.

Neuf mois n'avaient rien changé à sa silhouette.


L'officier fit un pas vers lui.


— Nous venons appréhender les hommes de Chōshū. Laissez-nous passer.


Hijikata ne recula pas.


— Le Shinsengumi fouille déjà l’Ikedaya. Vous attendrez dehors.


L'officier regarda les hommes rangés derrière lui, comme s'il cherchait confirmation de l'insulte qu'il venait d'entendre.


— Nous avons reçu l'ordre d'entrer.


— Vous ne ferez que gêner notre intervention.


Quelques murmures indignés parcoururent les rangs.

Le visage de l'officier se durcit.


— Que dites-vous ? Des rōnin de Mibu osent donner des ordres à des hommes du shogunat ?


Hijikata ne bougea toujours pas.


— J'ai dit que vous attendriez dehors.


Il n'avait pas élevé la voix. Pourtant, aucun des hommes devant lui n'avança.

Tsune s'était rapprochée de la fenêtre sans s'en rendre compte. Ses doigts reposaient contre le montant de bois.


Elle observait le profil de Hijikata, sa posture droite, l'immobilité avec laquelle il tenait tête à toute une troupe. La lumière des lanternes accrochait le bord de son bandeau et les lignes sévères de son visage.


Tout ce qu'elle avait essayé de repousser pendant neuf mois remonta brutalement.


Le bureau couvert de rapports. Le poids de ses bras lorsqu’il l’avait attirée contre lui.


Hijikata tourna légèrement la tête pour donner un ordre à l'un de ses hommes.

Tsune se pencha presque malgré elle, comme si ce mouvement pouvait réduire la distance entre eux.


— Nous n'obtiendrons rien ici, dit Kazama derrière elle. Nous avons mis trop de temps.


Elle ne répondit pas.

Elle gardait les yeux fixés sur la rue.


Kazama s'approcha à son tour de la fenêtre. Il regarda d'abord Tsune, puis l'homme qu'elle observait.

Son expression changea à peine.

Seul son regard se durcit.


Un bruit de pas rapides retentit dans le couloir.

Kazama se détourna de la fenêtre.


La porte coulissa brusquement.

Sōji se tenait sur le seuil, son sabre à la main. Du sang qui n'était pas le sien tachait sa manche et le bord de sa lame.

Son regard rencontra d'abord celui de Kazama.

Puis il vit Tsune.


Un large sourire apparut sur ses lèvres.


— Tiens donc. Quelle surprise.


Tsune porta lentement la main à son sabre.

Sōji entra dans la pièce et referma la porte derrière lui du talon.


— Je me demandais où tu étais passée.


Sa voix avait gardé une douceur presque familière.


— Okita…


Il attaqua.

Tsune dégaina juste à temps. Le choc des lames lui remonta jusqu'à l'épaule. Sōji ne lui laissa pas le temps de reprendre sa garde. Son second coup visa son poignet, puis remonta brusquement vers sa gorge.

Tsune détourna la lame et recula d'un pas.


— Tu soutiens donc bien les rōnin de Chōshū.


— Tu te trompes.


— Ne te moque pas de moi. Tu n’es pas ici par hasard.


Il revint sur elle.


Cette fois, le sabre de Kazama arrêta le sien.

Sōji leva les yeux vers lui. Son sourire s'effaça légèrement.


— Je me souviens de toi. Tu étais venu la chercher.


Kazama repoussa sa lame d'un mouvement sec.

Sōji recula d'un pas, puis attaqua aussitôt. Kazama para sans effort apparent. Leurs sabres se heurtèrent de nouveau.

Un sourire froid effleura les lèvres de l'oni.


— Tu te défends bien, pour un humain.


La porte s'ouvrit derrière lui.

Saitō apparut dans le couloir, sa lame déjà tirée.

Son regard parcourut la pièce, s'arrêta sur Kazama, puis sur Tsune.

Un trouble presque imperceptible passa sur son visage.


— Shiranui.


Tsune resserra les doigts autour de la garde de son sabre.

Saitō se plaça devant la porte.


— Déposez votre arme.


Le bruit des combats montait toujours du rez-de-chaussée. D'autres hommes ne tarderaient pas à atteindre l'étage.

Tsune jeta un regard vers la fenêtre.

Saitō le vit.

Il s'élança avant qu'elle puisse reculer.

Leurs lames se heurtèrent dans un claquement sec. Tsune détourna son premier coup, mais Saitō enchaîna aussitôt, cherchant à lui fermer l'accès à la fenêtre plutôt qu'à la blesser.

Elle pivota et repoussa son sabre.


— Écarte-toi, Saitō.


— Je ne peux pas vous laisser partir.


Il attaqua de nouveau.

Tsune para, mais la force du coup la fit reculer d’un pas. Saitō revint immédiatement à la charge.


Kazama repoussa Sōji d’un revers assez puissant pour l’envoyer heurter le montant de la porte. Puis sa lame s’abattit entre celles de Tsune et de Saitō.


— Nous partons, dit-il à Tsune.


Elle hésita une fraction de seconde, les yeux encore fixés sur Saitō.


— Maintenant.


Tsune rengaina et franchit le rebord de la fenêtre. Elle disparut sur le toit voisin.

Kazama recula à son tour vers l'ouverture.

Sōji se redressa et fondit sur lui.


— Tu crois vraiment que je vais vous laisser partir une seconde fois ?


Kazama para son attaque, puis sauta par la fenêtre sans lui répondre.

Sōji se précipita vers l'ouverture.


La porte vola brusquement hors de ses rails.

Plusieurs rōnin envahirent la pièce, sabres levés.

Saitō et Sōji se retournèrent d'un même mouvement.


Les silhouettes de Tsune et de Kazama avaient déjà disparu dans la nuit.




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