L'Ochimizu

Chapitre 19 : Geiko

3920 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/07/2026 19:18

Saitō, Okita, Shinpachi, Harada, Chizuru et Hijikata étaient installés dans une grande pièce.


La lumière rouge des lanternes éclairait les pivoines peintes sur les cloisons.

Des plateaux laqués avaient été disposés devant chacun d'eux, chargés de petites assiettes, de coupes et de bouteilles de saké tiède.


 À travers les panneaux entrouverts parvenaient le murmure des autres salons, quelques rires de femmes et les notes lointaines d'un instrument à corde.

Shinpachi avait déjà vidé sa première bouteille. Assis en tailleur devant son plateau, le bandeau vert noué autour du front et son vêtement ouvert sur la poitrine, il levait sa coupe comme s'il s'apprêtait à motiver une armée.


— À l'Ikedaya !


Harada approcha sa propre coupe de la sienne.


— Tu as déjà porté ce toast en arrivant.


— Et je le porterai encore tant qu'il restera du saké.


Shinpachi vida sa coupe avant de la tendre aussitôt à Kimigiku.


— Ça change de la piquette qu'on nous sert à Mibu.


Kimigiku s'agenouilla près de lui avec élégance. Son kimono aux couleurs profondes soulignait la pâleur de son visage et les ornements de sa coiffure. Elle remplit la coupe sans se presser.


Saitō, assis un peu plus loin, porta silencieusement sa coupe à ses lèvres. Sa tenue sombre et sa posture droite lui donnaient toujours l'air d'être venu surveiller les autres plutôt que célébrer avec eux.


Chizuru se tenait près de lui, vêtue de ses habits d'homme habituels. Ses cheveux étaient attachés derrière sa tête et son sabre reposait à côté d'elle. Au milieu des femmes en kimono et des lanternes rouges, son déguisement semblait la mettre mal à l'aise. Elle rajusta pour la troisième fois son col avant de saisir sa tasse de thé.

Harada lui adressa un sourire.


— Tu peux te détendre, Chizuru-chan. Tu as l'air plus nerveuse que lorsque nous sommes partis pour l'Ikedaya.


— Ce n'est pas vrai.


— Si tu serres encore cette tasse comme ça, tu vas finir par la casser, ajouta Shinpachi.


Chizuru baissa les yeux, embarrassée.


— Nagakura-san...


— Laisse-la tranquille, dit Saitō.


Shinpachi regarda Harada avec une indignation feinte.


À l'extrémité de la pièce, Hijikata ne souriait pas.

Il était assis près de la cloison extérieure, le dos droit, son sabre posé à portée de main. La coupe placée devant lui était encore pleine.


Harada l'avait vu la prendre une fois, lorsque Shinpachi avait exigé qu'ils portent tous un premier toast. Hijikata l'avait seulement soulevée avant de la reposer sans boire.

Shinpachi leva de nouveau sa coupe.


— Celle-ci est pour Heisuke.


Le ton avait changé. À peine, mais suffisamment pour faire retomber une partie de la légèreté.

Harada leva sa coupe.


— À Heisuke.


Chizuru les imita avec son thé.


— Sa blessure va vraiment mieux ?


— Il se disputait déjà avec le médecin cet après-midi, répondit Harada. C'est plutôt bon signe.


— Il voulait venir, ajouta Shinpachi. Il prétendait qu'un bandage autour du crâne ne l'empêchait pas de boire.


— Il n'est pas encore en état de sortir, dit Hijikata.


Harada adressa à Shinpachi un signe rassurant.


— On recommencera quand il sera remis.


Kimigiku prit une nouvelle bouteille, puis se déplaça jusqu'à Hijikata.


— Puis-je vous servir, Hijikata-sama ?


— Inutile.


— Vous n'avez pas bu une seule gorgée.


Shinpachi se pencha au-dessus de son plateau.


— Ne perdez pas votre temps, Kimigiku. Hijikata-san boit rarement. Il ne tient pas du tout l'alcool.


Un silence tomba.

Harada ferma brièvement les yeux.


— Shinpachi...


— Quoi ? C'est vrai.


Hijikata tourna lentement la tête vers lui.


— Attention à ce que tu dis. Je n'ai pas encore décidé qui repartira en patrouille demain à l'aube.


Harada étouffa un rire dans sa coupe.

Okita sourit.


— Je vous avais dit que vous aviez tort d'insister pour qu'il vienne, il ne fait que gâcher l'ambiance.


Hijikata ne répondit pas. Son regard était déjà reparti vers la cloison, comme si les plaisanteries s'étaient éloignées de lui avant même de l'atteindre.

Harada l'observa quelques secondes.

Hijikata était venu parce que Kondō lui avait demandé de laisser les hommes célébrer leur victoire. Il était resté parce que partir aussitôt aurait donné l'impression qu'il désapprouvait la soirée. Mais aucune part de lui ne semblait réellement présente.


Depuis l’Ikedaya, les patrouilles s’étaient multipliées autour des auberges fréquentées par les partisans de Chōshū et des établissements où l’on signalait des hommes de Satsuma. Les routes étaient surveillées, les tenanciers interrogés, les rapports exigés avant même que les hommes aient eu le temps de retirer leurs sandales.


Il n'avait expliqué cette urgence à personne.

Il n'en avait pas besoin.


Sōji et Saitō avaient vu Tsune.

Vivante.

Avec Kazama.


Kimigiku se releva avec la bouteille vide entre les mains.


— Je vais vous en faire apporter une autre.


— Deux, corrigea Shinpachi.


Kimigiku inclina la tête, puis traversa la pièce.

Elle passa près de la cloison donnant sur la rue et posa la main sur le panneau afin de le refermer davantage.

Son geste s'interrompit.


Dans la rue, une femme venait de quitter l'ombre des maisons pour s'engager dans l'allée longeant l'établissement. Elle avançait sans hésiter vers l'entrée réservée au personnel.

Kimigiku ne distingua son visage qu'un instant, lorsqu'elle passa sous une lanterne.

Cela suffit.

Elle referma aussitôt la cloison.


La porte de service s'ouvrit avant que Tsune ait eu le temps de frapper.

Sen se tenait sur le seuil.


Elle saisit aussitôt Tsune par la manche et l'attira à l'intérieur, avant de jeter un regard dans l'allée. La porte se referma derrière elles avec un bruit sec.


— Qu'est-ce que tu fais ici ?


Tsune retira son bras de sa main.


— Je viens chercher des informations. Je dois savoir ce que le Shinsengumi a trouvé à l’Ikedaya.


— Ce n'est pas le moment. Tu dois repartir.


Le visage de Sen était tendu, et son regard revenait sans cesse vers le couloir conduisant aux salles principales.

Tsune le remarqua.


— Qu'est-ce qu'il y a ?


— Le Shinsengumi est ici.


Tsune resta immobile.

Les voix et les rires, assourdis par plusieurs cloisons, lui parurent soudain plus proches.


— Ici ?


— Ils célèbrent l'Ikedaya.


Tsune sentit son souffle se suspendre.


— Hijikata est là ?


Sen ne répondit pas immédiatement.

Ce silence suffit presque.


— Oui, finit-elle par dire. Il est là.


Tsune tourna les yeux vers le couloir.


— Alors je dois lui parler.


Sen se plaça devant elle.


— Non.


— Écarte-toi.


— Tu ne vas pas recommencer.


Tsune fronça les sourcils.


— Je l'ai laissé trop longtemps sans réponse. Je lui dois la vérité.


— Il est avec ses hommes. Ils sont tous armés.


— Je ferai en sorte qu’ils ne me voient pas.


Sen eut un bref mouvement d’impatience.


— C’est trop dangereux.


— Hijikata m’écoutera.


La réponse était simple, sans défi.

C’était précisément ce qui inquiéta Sen.

Elle observa Tsune quelques secondes. Il n’y avait dans son expression ni exaltation ni désir de se sacrifier. Seulement une certitude calme, presque soulagée par la possibilité qui venait de s’offrir à elle.


— Tu crois vraiment qu’il ne t’arrêtera pas ?


Tsune soutint son regard sans répondre.

Sen ferma les yeux un instant.


— Tu es impossible.


Des pas approchèrent dans le couloir.

Sen se retourna brusquement.


Kimigiku apparut au détour de la galerie. Elle referma derrière elle le panneau coulissant avant de rejoindre les deux femmes.

Son regard s'arrêta sur Tsune.


— Tu dois repartir.


— Elle refuse, dit Sen.


— Kimigiku, aide-moi à passer inaperçue.


Le visage de Kimigiku se ferma légèrement.


— Si le Shinsengumi te reconnaît ici, ce n'est pas seulement toi qu'on retrouvera, dit-elle enfin. C'est cette maison entière qui en répondra.


— Je sais ce que je te demande.


Kimigiku la considéra un long moment.


— Suis-moi. Je peux te donner un visage qu’ils ne reconnaîtront pas au premier regard. Le reste ne dépendra que de toi.


---


Kimigiku revint quelques instants plus tard avec une nouvelle bouteille.

Son calme semblait revenu. Elle s'agenouilla près de Shinpachi et remplit sa coupe avant qu'il ait besoin de la réclamer.


— Vous avez mis du temps, déclara-t-il.


— Shinpachi, tu devrais arrêter avec le saké pour ce soir. Tu commences à devenir désagréable.


Harada sourit, mais son regard revint vers Hijikata.


Il n'avait pas changé de position. Sa coupe demeurait intacte devant lui et son attention semblait arrêtée quelque part au-delà de la cloison.

Chizuru hésita longtemps avant de se tourner vers lui.


— Hijikata-san...


Il leva les yeux.


— Qu'est-ce qu'il y a ?


— Saitō-san m'a dit qu'il avait vu Tsune-san à l'Ikedaya.


La coupe de Harada s'immobilisa près de ses lèvres.


Shinpachi cessa lui aussi de parler. Saitō ne bougea pas.

Hijikata regarda Chizuru sans répondre.


— Quand vous la retrouverez... reprit-elle, vous me laisserez lui parler ?


Ses doigts s'étaient resserrés autour de sa tasse.

Le visage d'Hijikata ne changea pas. Seule sa main, posée sur son genou, se referma légèrement dans le tissu de son hakama.


— Ce n'est pas à moi seul d'en décider.


— Mais vous la ramènerez vivante, n'est-ce pas ?


Cette fois, son silence dura trop longtemps.

Harada vit son regard se détourner vers la cloison ouverte.


— C'est l'ordre, finit-il par dire.


Hijikata prit son sabre et se leva.


— Continuez sans moi. Je vais prendre l'air.


Il passa dans la pièce adjacente sans attendre de réponse.

Chizuru baissa les yeux vers sa tasse.


Harada observa la cloison se refermer derrière lui.


— Chizuru-chan, tu devrais éviter de lui parler de ça. Demande plutôt à Kondō-san.


Elle releva les yeux.


— Pourquoi ?


Harada chercha ses mots.


— Parce qu'il n'est pas la meilleure personne à qui poser ce genre de questions.


— C'est lui qui lui faisait le plus confiance, lâcha Shinpachi.


Harada tourna la tête vers lui.


— Shinpachi.


Celui-ci avait perdu une partie de son sourire. Il regardait le fond de sa coupe.


— Quoi ? Tout le monde ici le sait. Elle travaillait avec lui, elle avait accès à ses rapports... Elle l'a trahi.


Chizuru regarda la cloison par laquelle Hijikata venait de disparaître.


— Elle s'est servie de lui, corrigea Sōji.


Sa voix était légère, mais son sourire ne l'était pas. Assis près de Saitō, il faisait tourner sa coupe entre ses doigts sans y toucher.


— Et maintenant, elle se promène tranquillement avec Kazama comme si rien ne s'était passé.


— Nous ignorons encore ce qu'elle faisait à l'Ikedaya, dit Saitō.


La main de Sōji descendit machinalement vers son flanc, à l'endroit où Tsune l'avait blessé neuf mois plus tôt.


— Si Kondō-san n'avait pas ordonné qu'on la ramène vivante, je me serais fait un plaisir de lui trancher la tête.


Chizuru pâlit.


— Sōji, dit Harada.


— Quoi ? Tu trouves vraiment qu'elle mérite qu'on lui demande gentiment de nous suivre ?


— Cela suffit, coupa Saitō.


Sōji tourna vers lui un regard froid.


— Cette affaire ne doit pas être discutée ici, poursuivit Saitō. Les ordres de Kondō-san sont clairs.


Shinpachi posa sa coupe avec un bruit mat.

---


Dans la salle voisine, les panneaux donnant sur la rue avaient été ouverts.

Hijikata s’était assis devant la fenêtre. Une jambe repliée, il avait posé le coude sur son genou et laissé sa main retomber près de la balustrade. Son sabre reposait à portée de main. Son kimono violet se confondait presque avec l’ombre de la pièce ; seule la ligne de son visage se détachait dans la lumière venue de la rue.

Son regard violet restait fixé sur les toits.


Des pas légers approchèrent sur les tatamis.


— Vous ne célébrez pas avec vos hommes, Hijikata-sama ?


Il tourna brièvement la tête.


Une geiko venait de s'arrêter près de l'entrée. Son kimono aux tons sombres soulignait la blancheur de son visage. Ses cheveux relevés découvraient sa nuque et quelques ornements sobres encadraient ses tempes.

Elle lui rappela quelqu'un.

Il se détourna vers la rue.


— Ils n'ont pas besoin de moi pour boire.


La femme s'approcha.


— Toute la ville parle de ce qu'ils ont accompli à l'Ikedaya.


— Ils se sont bien battus.


Une légère courbe passa sur les lèvres d'Hijikata. Elle disparut presque aussitôt, mais Tsune l'avait vue.


Elle s'arrêta derrière lui et s'agenouilla à quelques pas seulement.


Hijikata percevait désormais sa présence presque dans son dos et le parfum discret mêlé à ses cheveux. Il ne se retourna pas. Le bref regard qu'il lui avait accordé avait suffi à éveiller une impression trop familière qu'il ne parvenait pas à nommer. Il préféra regarder la rue, comme si l'ignorer suffirait à la dissoudre.

Dans la pièce voisine, une coupe heurta un plateau. Shinpachi éleva de nouveau la voix, aussitôt repris par Saitō.


— Kondō-san doit être fier.


Cette fois, sa main se referma lentement sur son genou.

Il se retourna enfin.


La femme ne baissa pas les yeux. Pendant une seconde, il resta parfaitement immobile, comme si son esprit refusait encore de réunir ce visage avec celui qu'il avait conservé en mémoire.

Puis quelque chose se fendit brièvement dans son expression. Son regard s’attarda sur la poudre blanche, les lèvres colorées, la nuque dégagée par la coiffure avant de retrouver ses yeux gris.


— Tsune.


Un sourire triste effleura les lèvres de la jeune femme.


— Tu m'as manqué.


Hijikata ne répondit pas.

Son regard resta fixé sur elle, mais rien dans son visage ne trahit ce que ces mots venaient de provoquer. 


— Pourquoi es-tu ici ?


La sécheresse de la question n'effaça pas le soulagement qui venait de traverser ses traits. Tsune l'avait vu. Cela lui suffit.

Elle se rapprocha encore de l'ouverture, leurs genoux se touchaient presque.


— Pour t'expliquer ce qui s'est passé.


— Neuf mois plus tard.


— Je n'ai pas pu revenir avant.


— Où étais-tu ?


— Je suivais la trace de l'Ochimizu.


Le regard d'Hijikata se durcit.


— Avec Kazama.


— Oui.


Elle ne chercha pas à éviter son regard ni à atténuer la réponse.


— Tu as décapité Kōdō.


Tsune inspira lentement.


— C'est lui qui avait remis de l'Ochimizu à des hommes de Chōshū.


Hijikata ne bougea pas.


— Il me l'a avoué cette nuit-là. L'un des Rasetsu avait retrouvé assez de lucidité pour comprendre ce qu'il avait fait. Kōdō voulait le tuer avant qu'il puisse parler.


— Et tu l'as tué à sa place.


— Oui.


Le mot tomba entre eux sans justification.


— Il m’a fait falsifier les registres, reprit-elle. Il faisait boire l’Ochimizu à des condamnés sans leur laisser le choix. Je ne pouvais plus continuer.


Une ombre passa sur le visage d'Hijikata.


— Tu aurais dû venir me voir.


Elle ne répondit pas.

Les voix continuaient dans la salle voisine. Shinpachi riait de nouveau, inconscient de ce qui se jouait à quelques cloisons de lui. Ici, pourtant, le silence semblait s'être refermé autour d'eux.


— Tu as incendié l'annexe, dit Hijikata.


— Pour détruire les recherches.


— Tu as blessé Sōji.


— Il voulait m'empêcher de partir.


— Tōdō t’a vue avec des hommes de Chōshū.


— Ce n’étaient pas mes alliés.


— Qui étaient-ils ?


— Shiranui Kyō est mon cousin. Les hommes qui l’accompagnaient servaient Chōshū, mais ils n’étaient pas venus traiter avec moi. Kyō voulait me rappeler que ma famille n’avait pas renoncé à mon mariage.


— Il te menaçait ?


— Oui. D’une certaine manière.


Le regard de Hijikata se durcit.


— Et tu as finalement choisi de rejoindre Kazama.


— J’avais besoin de ses hommes et de ses contacts pour retrouver l’Ochimizu.


Tsune baissa un instant les yeux vers ses mains.

Hijikata l'observa longuement, comme s'il attendait encore la partie du récit qu'elle tenterait de dissimuler.

Elle lui raconta les entrepôts fouillés, les réserves détruites et les Rasetsu qu’ils avaient retrouvés.


Chaque fois qu'Hijikata l'interrompait, elle répondait sans détour.


— Kazama savait que Kōdō travaillait avec Chōshū ?


— Non, mais il avait des soupçons.


— Satsuma t'a-t-il demandé de surveiller le Shinsengumi ?


— Jamais.


— As-tu transmis ce que tu avais lu à quelqu'un ?


— Non.


— Pas même à ton mari ?


La manière dont il prononça ce dernier mot fit relever les yeux à Tsune.


— Non.


À mesure que la conversation avançait, quelque chose se détendit en elle. Il était en colère. Il lui reprochait sa fuite, la blessure de Sōji, les secrets et ces neuf mois passés aux côtés de Kazama. Mais il l'écoutait. Il reprenait chaque détail comme il l'aurait fait devant un rapport imparfait, cherchant les contradictions plutôt que les prétextes pour la condamner.

C'était bien l'homme qu'elle était venue retrouver.


— Je sais ce qui risque de se passer si je retourne à Mibu, dit-elle enfin.


Hijikata resta immobile.


— Aizu va exiger ton exécution.


— Je sais.


— Et tu es tout de même venue ici.


— Je ne suis pas revenue pour le Shinsengumi.


Le regard d'Hijikata changea légèrement.


— Alors qu’est-ce que tu veux ?


Tsune le regarda.


— Toi.


Le silence se prolongea. La mâchoire de Hijikata se tendit légèrement avant qu’il ne détourne les yeux vers la rue.


 — Tu m’avais parlé d’un commerce, reprit-elle.


Son visage se ferma davantage.


— D’une maison. D’enfants. D’une vie dans laquelle tu ne serais plus obligé de dormir avec ton sabre à portée de main.


Il lui lança un regard dur, mais elle y vit surtout la peur de ce qu'elle venait de rappeler.

Elle avança la main.


— Cette vie peut encore exister.


Ses doigts se posèrent sur la manche violette d'Hijikata, près de son poignet. Il se raidit, mais ne l'écarta pas.


— J'ai essayé pendant neuf mois, reprit-elle. J'ai essayé de continuer comme si je pouvais simplement laisser tout cela derrière moi.


Sa voix vacilla à peine.


— Mais je n'y arrive pas.


Hijikata baissa les yeux vers sa main.

Elle était là.

Vivante.

Il lui aurait suffi de retourner la paume et de refermer les doigts sur les siens. Pendant une seconde, les neuf mois disparurent derrière l'évidence de sa présence : le poids léger de sa main, ses yeux fixés sur lui, cette voix qu'il avait cru ne plus jamais entendre autrement que dans sa mémoire.


Il releva les yeux vers son visage.


— Ce qui se prépare finira par mettre le Shinsengumi en danger, murmura-t-elle. Des hommes de Chōshū se rassemblent déjà aux abords de Kyoto. Ce qui s’est passé à l’Ikedaya ne les arrêtera pas.


Quelque chose se referma en lui.


— Qui t'a dit cela ?


— Kazama entend des choses que vous n'entendez pas encore.


Le regard d'Hijikata revint sur la poudre blanche, les lèvres colorées, la main encore posée contre sa manche. Elle était entrée déguisée dans un établissement où se trouvaient ses hommes. Elle avait attendu qu'il soit seul. Elle avait rappelé une vie dont il ne lui avait parlé qu'une fois, dans un moment qu'il n'avait jamais accordé à personne d'autre. 

Maintenant, elle répétait les avertissements rapportés par Kazama et lui offrait précisément ce qu'il désirait assez pour risquer de tout abandonner.


Tout ce qui l'avait troublé quelques secondes auparavant prit soudain l'apparence d'un calcul.


Il avait besoin que ce soit un calcul.


— Tu es venue ici pour me demander de quitter le Shinsengumi ?


Tsune entendit la distance revenir dans sa voix.

Elle hésita, puis acquiesça.


— Oui.


La main d'Hijikata se referma brusquement autour de son poignet.

Tsune eut un mouvement de surprise. Ses doigts lâchèrent sa manche, mais elle ne chercha pas à se dégager.


— Tu entres ici sous un déguisement, tu attends que je sois seul et tu me demandes de quitter mon poste.


— Je n’essaie pas de te manipuler.


— Comment veux-tu que j’appelle ça ?


Elle le fixa, déconcertée par la dureté qui avait remplacé son trouble.


— Je croyais que tu comprendrais.


Sa prise se resserra. Hijikata tourna la tête vers la cloison.


— Saitō !


Sa voix traversa les panneaux et coupa net les conversations dans la pièce voisine.

Les yeux de Tsune s'élargirent.

Elle regarda sa main emprisonnée dans la sienne, puis son visage.


— Qu'est-ce que tu fais ?


Des mouvements précipités répondirent derrière la cloison. Une coupe roula sur un plateau. Le bois d'un fourreau heurta le sol.

Hijikata ne détourna pas les yeux d'elle.


— Shiranui est ici.


Le nom lui fit plus mal que la pression de ses doigts.

Tsune ne bougea pas.

Elle cherchait encore sur son visage quelque chose qui lui dirait qu'elle avait mal compris.


— Tu m'arrêtes ? demanda-t-elle.


Il y eut une seconde pendant laquelle elle attendit encore qu'il dise non.


— Oui.


Tsune tira brusquement sur son bras.

Hijikata raffermit sa prise et se releva avec elle.


— Lâche-moi.


Elle se dégagea presque. Sa main libre descendit instinctivement vers son obi, à l'endroit où une lame courte était dissimulée.

Hijikata vit le mouvement.


— N'y pense même pas.


La cloison s'ouvrit brutalement.


Saitō parut le premier, la main sur la garde de son sabre. Il s'immobilisa une fraction de seconde en reconnaissant, sous le maquillage, les yeux gris de Tsune.

Sōji arriva derrière lui. Son regard passa du visage poudré de Tsune à la main d'Hijikata refermée autour de son poignet.


Un sourire sans joie étira ses lèvres.


— Encore toi.

 

Harada les rejoignit à son tour, suivi de Shinpachi.

Tsune tenta encore de retirer son bras.


— Toshizō, écoute-moi.


Le prénom produisit un bref silence.


— J'ai entendu ce que tu avais à dire.


— Alors tu sais...


— Saitō, prends son arme.


Saitō s'avança.

Tsune tourna la tête vers la fenêtre ouverte. Les toits n'étaient qu'à quelques pas. Elle aurait encore pu tirer sa lame, frapper Hijikata et tenter de fuir avant que Saitō ne lui barre le passage.


Sa main resta pourtant immobile.

Saitō retira la lame courte du obi et recula avec elle.

Personne ne parla.


Harada regarda la main de Hijikata, toujours refermée autour du poignet de Tsune. Elle n’avait plus besoin d’être retenue. Pourtant, sa prise ne se desserra pas.

Il savait ce qu’ils avaient représenté l’un pour l’autre, même si aucun d’eux ne l’avait jamais dit devant les autres. Il avait vu leurs regards, leurs silences trop familiers, les rares sourires que la présence de Tsune avait parfois arraché à Hijikata.


Tsune ne le quittait pas des yeux. La surprise s’effaçait lentement de son visage, laissant place à une douleur plus silencieuse.


Hijikata soutint son regard sans ciller. Seule la tension de sa mâchoire trahissait ce que ce geste lui coûtait.

Harada détourna les yeux vers la fenêtre ouverte.


Il avait entendu bien des hommes appeler Hijikata le démon du Shinsengumi.

Ce soir-là, ce nom lui parut d’une justesse terrible.

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