L'Ochimizu

Chapitre 24 : Keisuke Sannan

Par Zihume

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Sannan posa la petite coupelle de porcelaine près de la lampe.


Il avait apporté peu de matériel dans la chambre de Chizuru : quelques linges propres, une lame courte et un petit flacon vide.


Chizuru était assise en face de lui, près de son futon, la manche remontée jusqu'au coude.


Sannan avait retiré son haori. Son bras gauche demeurait ramené près de son corps, presque immobile sous la manche de son kimono. De la main droite, il réajusta légèrement ses lunettes avant de prendre la lame qu'il avait préparée.


— Une petite quantité suffira.


Chizuru hocha la tête.


Il essuya une dernière fois le métal avec un linge.


— Cela risque de piquer un peu.


— Ne vous en faites pas.


Sannan posa doucement deux doigts contre l'intérieur de l'avant-bras de Chizuru et incisa la peau.


Elle eut un léger crispement.


Une ligne rouge apparut.


Le sang perla presque aussitôt.


Sannan maintint doucement son avant-bras au-dessus de la coupelle.


Une première goutte tomba sur la porcelaine blanche.


Puis d'autres suivirent.


Une petite quantité de sang s'accumula au fond. Assez pour être versée ensuite dans le flacon qu'il avait apporté.


— Encore un instant.


Chizuru acquiesça.


Sannan allait retirer la coupelle lorsqu'une lueur attira son regard.


Très faible d'abord.


Presque invisible.


Il s'immobilisa.


Sous ses doigts, une clarté dorée venait d'apparaître autour de la coupure.


L'or courut sous la peau comme un fil de lumière.


Les bords de la plaie se rapprochèrent lentement.


Le saignement diminua.


Puis s'arrêta.


Sannan ne bougea plus.


Derrière les verres de ses lunettes, son regard suivait chaque changement avec une attention si entière que Chizuru finit par regarder elle aussi son bras.


Quelques secondes plus tard, il ne restait plus qu'une ligne rose.


Puis plus rien.


— C'est toujours comme ça, dit-elle.


Sannan ne répondit pas.


Ses doigts étaient restés suspendus au-dessus de sa peau.


Il avait vu des chairs déchirées se reformer, des blessures qui auraient dû tuer un homme disparaître sous ses yeux. Il connaissait cette violence-là, la fièvre qui l'accompagnait toujours, la transformation qu'elle exigeait en retour.


La peau de Chizuru, elle, s'était simplement refermée.


Sans fièvre.


Sans cheveux blancs.


Sans yeux rouges.


Comme si son corps avait toujours su ce qu'il devait faire.


Sannan passa lentement le pouce à l'endroit où se trouvait encore la coupure quelques instants plus tôt.


La peau était intacte.


Il appuya légèrement.


Aucune marque.


— Sannan-san ?


Il sembla seulement alors prendre conscience de son geste.


Il retira sa main.


— Pardonnez-moi.


Sa voix était restée parfaitement calme.


Il prit la coupelle et versa avec précaution le sang dans le petit flacon.


Cela suffirait.


Il posa le flacon près de la lampe.


Son bras gauche resta contre lui.


Immobile.


Depuis des mois, il s'était habitué à tout accomplir de la main droite.


Écrire.


Verser une préparation.


Ouvrir un coffret.


Nouer son vêtement.


Les autres ne le remarquaient presque plus.


Lui non plus, certains jours.


Il avait appris à ne plus regarder cette main lorsqu'elle refusait de répondre.


Chizuru rabattit lentement sa manche.


— Est-ce que cela vous aidera vraiment à comprendre les recherches de mon père ?


Sannan releva les yeux vers elle.


— Je l'espère.


Elle contempla un instant le petit flacon rempli de son sang.


Un sourire embarrassé passa sur ses lèvres.


— Quand j'étais enfant, je ne trouvais même pas cela étrange.


Sannan attendit.


— Je pensais seulement que j'avais de la chance. Je pouvais tomber, me couper… et quelques instants plus tard, il n'y avait plus rien. Je ne comprenais pas pourquoi mon père insistait autant pour que personne ne le voie.


Elle eut un léger sourire.


Son regard descendit vers le bras gauche de Sannan.


Le sourire disparut.


Sannan reporta son attention sur le flacon.


Quelques secondes.


C'était tout ce qu'il avait fallu à la blessure de Chizuru pour disparaître.


Il baissa les yeux vers sa propre main.


Il plia légèrement les doigts de sa main gauche.


Rien.


Pas même un tremblement.


---


Les hommes de Chōshū étaient revenus en armes à Kyoto. Aizu mobilisa ses forces pour défendre le palais, avec l'appui de Satsuma. Le Shinsengumi fut envoyé avec eux.


Le camp d'Aizu avait été dressé à proximité du palais. Quelques tentes, des caisses de matériel et des hommes armés attendaient sous les bannières du domaine.


Depuis leur arrivée, ils attendaient surtout des ordres.


Un coup de canon déchira le matin.


Le grondement roula au-dessus des toits.


Puis un second suivit, accompagné bientôt des détonations plus sèches des armes à feu.


Le combat avait commencé.


Hijikata se tenait près de l'entrée du camp, un bandeau autour du front. Sous son haori, son flanc encore blessé lors de l'attaque de Kazama tirait à chacun de ses mouvements, mais il n'en montrait rien.


Une nouvelle détonation éclata au loin.


Hijikata se tourna vers Saitō, debout à quelques pas de lui.


— Préviens les autres. On bouge.


Saitō inclina la tête et se détourna.


— Arrêtez !


Il s'immobilisa.


Un soldat d'Aizu venait de faire un pas vers eux. Il portait un hakama noir, une veste courte aux couleurs de son domaine et un sabre à la hanche.


— Qu'est-ce que vous faites ? Nous avons reçu l'ordre de rester ici !


Hijikata ne bougea pas tout de suite.


Puis il tourna lentement la tête.


— Tu viens de me dire de m'arrêter ?


Le soldat hésita.


Saitō observa le profil de son vice-commandant.


Hijikata pivota lentement vers lui, cette fois sans chercher à dissimuler son irritation.


— Je croyais que votre travail était de protéger le palais impérial. Mais apparemment, vous préférez rester ici à attendre qu'on vous dise quoi faire.


Saitō intervint à voix basse.


— Hijikata-san…


Hijikata ne prêta aucune attention à l'avertissement.


— Nous sommes venus empêcher Chōshū d'attaquer Kyoto. Alors réponds-moi : où sont leurs hommes en ce moment ?


Le soldat ouvrit la bouche.


— À… à la porte Hamaguri. Mais nous n'avons encore reçu aucun ordre de—


— Voilà donc votre problème ?


La main de Hijikata descendit près de la garde de son sabre.


— Des hommes attaquent le palais et vous attendez qu'un messager vienne vous donner la permission de les arrêter ?


— Mais nos supérieurs nous ont ordonné de tenir cette position.


Hijikata fit un pas vers lui.


Le mouvement tira sur sa blessure. Saitō le vit à la tension brève de sa mâchoire.


Cela ne fit que durcir davantage son expression.


— Si vous avez encore un peu de fierté dans votre fonction, oubliez vos ordres pendant cinq minutes et faites votre travail.


Le soldat resta figé.


Quelques hommes d'Aizu s'étaient tournés vers eux.


Hijikata semblait presque attendre qu'on le contredise encore.


Saitō l'observa un instant.


Depuis quelque temps, il laissait moins souvent passer ce qu'autrefois il aurait seulement méprisé.


Personne ne répondit.


Hijikata se détourna.


— Saitō.


— Oui.


— On y va.


---


La porte Hamaguri portait encore les traces du combat.


Une partie des battants avait été arrachée. Du bois brisé, des armes abandonnées et des traces de sang couvraient le sol.


Des hommes d'Aizu tenaient les abords de la porte. Quelques soldats de Satsuma étaient restés avec eux pour sécuriser les lieux et évacuer les blessés.


Kondō s'arrêta devant les dégâts.


Son visage se ferma.


— Qu'est-ce que Chōshū peut bien avoir en tête ? Attaquer le palais impérial !


Un coup de feu retentit encore quelque part dans Kyoto.


Plus éloigné cette fois.


Saitō revint vers eux depuis le groupe de soldats de Satsuma qu'il venait d'interroger.


— Kondō-san. Hijikata-san. Chōshū a attaqué la porte tôt ce matin. Aizu a tenu jusqu'à l'arrivée de Satsuma. Ils les ont repoussés ensemble.


Okita eut un petit sourire.


— Satsuma qui vient au secours d'Aizu… Les temps changent.


Kondō lui adressa un regard, mais ne releva pas.


Hijikata observait déjà les hommes rassemblés plus loin.


Puis son regard s'arrêta.


À quelques dizaines de pas de la porte, légèrement à l'écart du gros des soldats de Satsuma, se tenait une silhouette qu'il reconnut avant même d'en distinguer complètement le visage.


Tsune.


Elle portait de nouveau des vêtements d'homme : un kimono vert sombre, un obi simple, un sabre à la hanche. Ses cheveux étaient attachés.


Elle se tenait droite.


Vivante.


Aucune blessure apparente ne gênait sa posture.


Pendant une seconde, Hijikata ne vit plus les hommes qui l'entouraient.


Il revit le sang répandu dans la cour de Mibu.


Son corps s'effondrant entre lui et la lame de Kazama.


Il avait quitté cette cour sans savoir si elle survivrait.


Le soulagement vint avant tout le reste, brutal et presque douloureux.


Puis Kazama entra dans son champ de vision.


Il se tenait à quelques pas d'elle.

Il lui dit quelque chose que Hijikata ne put entendre. Tsune répondit brièvement, sans se raidir ni chercher à s'éloigner de lui.


Le soulagement ne disparut pas.

Quelque chose de plus amer vint simplement s'y mêler.


Elle avait survécu.

Et elle était là, auprès de lui.


Puis Tsune tourna la tête.

Son regard rencontra celui d'Hijikata.


Son visage ne changea presque pas. Ni surprise, ni trouble visible.


Hijikata ne bougea pas non plus.


— Hijikata !


La voix de Harada le ramena à la porte.


Il détourna les yeux.


Harada arrivait vers eux, sa lance contre l'épaule.


— Une partie des hommes de Chōshū continue de se battre du côté de la porte Kuge. D'autres se replieraient vers le mont Tennō.


Kondō fronça les sourcils.


— Ils abandonnent déjà la capitale ?


Yamazaki arriva à son tour et s'inclina.


— Hijikata-san. J'ai repéré Shiranui. Elle se trouve près des hommes de Satsuma, avec celui qui l'a libérée du quartier général. Dois-je les suivre lorsqu'ils quitteront les lieux ?


Hijikata ne répondit pas immédiatement.


Son regard revint vers Tsune.


Kazama venait de lui parler de nouveau. Elle s'était légèrement déplacée avec lui vers les hommes de Satsuma.


— Non.


Yamazaki releva les yeux.


— Elle se trouve au milieu des forces de Satsuma. Si on commence à la suivre ici et qu'ils s'en aperçoivent, ils peuvent croire que nous surveillons leurs hommes.


Hijikata reporta son attention sur les soldats qui tenaient encore la porte.


— Satsuma vient de se battre aux côtés d'Aizu. Je ne provoquerai pas un incident avec eux pour l'arrêter ici.


Un temps.


— Aujourd'hui, notre ennemi est Chōshū.


Il régla la suite en quelques phrases sèches. Harada irait vers la porte Kuge ; Saitō et Yamazaki resteraient sur place. Dès que la position des hommes repliés vers le mont Tennō serait confirmée, Hijikata partirait à son tour.


Les hommes se dispersèrent selon les ordres.


Hijikata jeta une dernière fois les yeux vers l'endroit où Tsune se trouvait.


Elle avait disparu.


Seuls restaient quelques soldats de Satsuma devant les murs endommagés.


---


Un coup de canon résonna au loin.


Chizuru releva la tête.


Le grondement traversa les murs du quartier général avant de s'éteindre au-dessus de Kyoto.


Depuis le matin, les détonations revenaient à intervalles irréguliers. Kondō, Hijikata et la plupart des capitaines avaient été envoyés près du palais avec les hommes du Shinsengumi.


Sannan, lui, était resté à Mibu.


Depuis le premier prélèvement, Chizuru lui avait donné à plusieurs reprises de petites quantités de son sang.


Ce matin encore, il avait rempli un petit flacon avant de la remercier et de retourner travailler.


Elle passait devant la pièce où il travaillait lorsqu'un bruit l'arrêta.


Quelque chose venait de tomber.


Un second choc suivit, plus sourd. Comme si quelqu'un avait heurté la table.


— Sannan-san ?


Aucune réponse.


Elle attendit.


Derrière la porte, une respiration difficile rompit le silence.


Chizuru s'approcha.


— Sannan-san ?


Toujours rien.


Elle posa la main sur le panneau.


— J'entre.


La porte coulissa.


Une fiole brisée gisait près du bureau.


Sannan se tenait debout derrière la table, le corps légèrement penché vers l'avant. Ses lunettes avaient glissé plus bas sur son nez.


Chizuru s'arrêta.


Ses cheveux étaient blancs.


Lorsqu'il releva la tête, ses yeux étaient rouges.


— Sannan-san…


Il inspira brusquement.


Son visage se contracta.


— Sortez.


Chizuru ne bougea pas.


Son regard parcourut la pièce. Des feuilles couvertes de notes s'étalaient sur la table. Près de l'encrier reposait une petite bouteille vide dont elle reconnut immédiatement la forme.


Une préparation d'Ochimizu.


Elle regarda de nouveau Sannan.


— Vous en avez pris ?


Il ferma les yeux un instant.


— Sortez, Yukimura-kun.


Sa voix restait étonnamment calme.


Le reste de son corps l'était beaucoup moins.


Ses épaules tremblaient. Sa respiration passait difficilement entre ses dents serrées.


Puis Chizuru remarqua sa main.


La gauche.


Elle était posée à plat sur le bord de la table.


Les doigts s'étaient refermés si fort sur le bois que les jointures avaient blanchi.


Chizuru resta immobile.


Cette main n'aurait pas dû pouvoir faire cela.


Son regard remonta jusqu'à son visage.


Ses traits venaient de se tendre davantage.


Il ne la regardait plus dans les yeux. Son attention s'était fixée sur sa gorge.


Elle porta instinctivement une main à son cou.


Le mouvement sembla arracher Sannan à quelque chose.


— Sortez.


Cette fois, le mot claqua.


Chizuru recula d'un pas.


— Vous souffrez. Je peux appeler quelqu'un.


— Non.


Il inspira profondément, comme s'il cherchait encore à reprendre le contrôle de sa voix.


— Personne ne doit entrer ici.


Chizuru ne recula pas tout de suite.


— Je peux au moins vous apporter de l'eau.


— Non.


Sannan releva les yeux vers elle.


La faim y était devenue impossible à confondre avec autre chose.


— Yukimura-kun. Partez. Maintenant.


Cette fois, elle recula.


— D'accord.


Elle referma la porte derrière elle.


---


Sannan attendit que ses pas aient disparu.


Alors seulement, sa main lâcha le bord de la table.


Il se plia brusquement en avant.


Une douleur sourde lui traversait tout le corps.


Il ferma les yeux.


Respirer.


Il suffisait de respirer.


La faim passerait.


Elle devait passer.


Son regard se posa sur la table.


À côté de ses notes se trouvait un petit flacon.


Le sang que Chizuru lui avait donné quelques heures plus tôt pour ses recherches.


Sannan resta immobile.


Il l'avait prélevé afin d'étudier la réaction du sang oni aux différents composants de l'Ochimizu.


Chizuru avait accepté cela.


Rien d'autre.


Il détourna les yeux.


La douleur remonta brutalement dans sa gorge.


Son souffle se brisa.


Pendant quelques secondes, il revit Chizuru debout devant lui.


Sa peau.


Le battement visible du sang à son cou.


Il serra les dents.


Le flacon était déjà là.


Personne ne serait blessé.


Personne ne perdrait une goutte de sang supplémentaire.


Son regard revint vers le verre.


Sa main resta immobile quelques secondes encore.


Puis il prit le flacon et retira le bouchon.


Il but.


Le goût fut métallique.


La douleur reflua presque immédiatement.


Sa respiration ralentit.


La tension quitta peu à peu ses épaules. Ses yeux restèrent fermés quelques secondes tandis que le silence revenait autour de lui.


Lorsqu'il les rouvrit, le petit flacon était vide.


Au loin, un nouveau coup de canon roula au-dessus de Kyoto.





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