L'Ochimizu
Sous les arbres, l'air demeurait lourd malgré la nuit.
Sannan était assis sur le banc de bois. Une faible lumière filtrait depuis la galerie et accrochait par instants le bord de ses lunettes.
Hijikata s'arrêta à quelques pas.
— Comment tu te sens ?
Sannan releva les yeux.
Un léger sourire passa sur son visage.
— Plutôt bien. Le soleil est couché.
Il leva la tête vers les branches sombres.
— Si je devais me plaindre de quelque chose, ce serait plutôt de cette chaleur. Et de l'humidité.
Hijikata fronça légèrement les sourcils.
— On en souffre tous.
Son regard descendit vers la main gauche de Sannan, posée sur sa cuisse.
Quelques semaines plus tôt encore, ces doigts ne répondaient plus.
À présent, Sannan les replia lentement, comme pour en éprouver une fois encore le mouvement.
— Je ne regrette pas d'avoir bu l'Ochimizu.
Il contempla sa main.
— Je peux de nouveau tenir un sabre. Je pensais ne plus jamais en être capable. Je peux de nouveau servir le Shinsengumi.
Son sourire devint presque paisible.
— Difficile de ne pas y voir une chance. Un miracle, même.
Hijikata ne répondit pas.
Il se souvenait trop bien des cheveux blancs et des yeux rouges d'Iesato.
De la faim.
De ce corps qui avait peu à peu cessé d'être tout à fait celui d'un homme.
Sannan, lui, semblait ne voir que cette main qui lui obéissait de nouveau.
Après quelques secondes, Hijikata croisa les bras.
— Ta place aurait dû être auprès de Kondō.
Le sourire de Sannan s'atténua.
— Tu es l'un de ses officiers. Les hommes devraient pouvoir te voir à ses côtés, agir en son nom. Pas te croire mort.
Sannan garda le silence.
— J'ai besoin de toi ici.
Il haussa légèrement les sourcils.
Hijikata poursuivit avant qu'il puisse répondre :
— Et pas seulement pour tes recherches. Il n'y a pas beaucoup de gens assez intelligents pour me faire entendre raison quand je perds mon sang-froid.
Sannan le contempla un instant.
Puis son sourire revint, plus discret.
— Voilà qui ne te ressemble pas beaucoup.
— Quoi ?
— Te montrer aussi ouvertement attaché à quelqu'un.
Hijikata le fixa.
— Profite-en. Ça ne se reproduira pas.
— Je tâcherai de m'en souvenir.
Hijikata détourna les yeux, manifestement décidé à considérer la conversation comme terminée.
Sannan continua pourtant de l'observer.
Son sourire disparut peu à peu.
— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Comment vas-tu ?
— Ma blessure se referme. Elle tire encore quand je…
— Je ne parle pas de tes côtes.
Hijikata se tut.
Sannan attendit.
Il ne souriait plus.
Hijikata regarda vers la cour.
— Je vais bien.
— Évidemment.
Le calme de Sannan donnait presque à la réponse des airs de provocation.
Hijikata expira.
— Je l'ai vue.
Sannan ne demanda pas qui.
— À la porte Hamaguri.
Hijikata gardait les yeux devant lui.
— Elle était vivante. Elle n'avait même pas l'air blessée.
Sannan attendit encore.
— Elle m'avait dit qu'elle le craignait.
Un silence.
Hijikata entrouvrit les lèvres.
— Je…
Un mouvement près de la galerie attira son attention.
Il tourna brusquement la tête.
Chizuru se tenait à quelques pas, dans l'ombre du bâtiment. Pour la nuit, elle avait passé un simple kimono blanc noué d'une ceinture fine. Ses cheveux, habituellement attachés, retombaient librement sur ses épaules. La lumière de la lune suffisait à révéler la rougeur de ses joues, moins due à la chaleur qu'à l'embarras d'avoir été surprise.
Hijikata se raidit.
Toute trace d'abandon disparut de son visage.
— Depuis combien de temps tu es là ?
— Je… pas longtemps.
— Combien de temps ?
Elle hésita.
— Je viens juste d'arriver. Je voulais voir si Sannan-san avait besoin de quelque chose. Je suis désolée. Je n'ai pas osé vous interrompre.
Sannan tourna les yeux vers elle.
— C'est aimable à vous, Yukimura-kun.
Son sourire demeura quelques secondes.
— Mais je crois qu'il vaudrait mieux que je ne vous demande pas ce dont j'ai besoin.
Son regard descendit malgré lui.
À la naissance de son cou.
Le souvenir du battement qu'il avait perçu sous sa peau lors de la faim lui revint avec une netteté déplaisante.
Son sourire s'effaça.
— Je vais rentrer.
Il se leva.
— Bonne nuit, Hijikata-kun.
Puis, en passant près de Chizuru :
— Yukimura-kun.
— Bonne nuit, Sannan-san.
Sannan inclina légèrement la tête et disparut dans la galerie.
Le silence retomba dans la cour.
Hijikata suivit un instant du regard l'endroit où il avait disparu, puis se détourna.
— Tu devrais dormir. Retourne dans ta chambre.
Chizuru ne bougea pas.
— Hijikata-san…
Elle regarda le banc désormais vide.
— Est-ce que vous pensez, vous aussi, que l'Ochimizu est un miracle ?
Hijikata fronça les sourcils.
— Tu as entendu ça aussi.
Chizuru baissa les yeux.
— Seulement la fin.
Il ne répondit pas.
— Je n'arrive pas à comprendre comment mon père a pu accepter de faire ce genre de recherches.
Hijikata tourna les yeux vers elle.
— Il savait ce que cela faisait aux hommes qui le buvaient. Il avait forcément vu ce qu'ils devenaient. Alors comment a-t-il pu continuer ?
Sa voix faiblit.
— Je m'en veux de n'avoir rien remarqué. J'aurais peut-être pu l'arrêter. Sannan n'aurait pas eu à se faire passer pour mort. Et peut-être que j'aurais pu sauver mon père.
Hijikata détourna le regard vers les arbres de la cour.
Une étendue d'eau lui revint.
Des roseaux courbés par le vent.
Tsune, de dos, immobile devant le lac où un homme venait de jeter ce qui pouvait peut-être l'aider à sauver sa sœur.
Puis sa propre voix.
Alors ne perdez pas le peu de temps qu'il lui reste à regarder ce lac. Rentrez avec ce que vous avez. Et cherchez encore.
Il avait seulement voulu l'empêcher d'abandonner.
Rien de plus.
Elle avait cherché.
Pendant des années.
Jusqu'à Kōdō.
Jusqu'à l'Ochimizu.
Hijikata repoussa le souvenir.
— Tu n'es pas responsable.
Chizuru releva la tête.
— Mais…
— Tu n'as pas choisi ton père. Et tu n'as pas fait ses expériences à sa place.
Elle baissa les yeux.
Hijikata reprit, plus durement :
— Les regrets ne changent rien.
Il revit des cheveux blancs dans une pièce fermée.
Puis une lame de Kazama traversant la cour.
Il continua avant que les images ne prennent davantage de place.
— Ce qui compte, c'est ce que tu fais maintenant.
Chizuru releva les yeux.
— Maintenant ?
— Oui.
Hijikata la regarda enfin.
— Si tu veux aider, alors aide. Tant qu'il reste quelque chose que tu peux faire, fais-le.
Elle resta silencieuse.
La phrase sembla la toucher davantage qu'il ne l'avait prévu.
Un léger sourire, presque soulagé, apparut sur ses lèvres.
— Oui.
Elle hésita.
— Merci, Hijikata-san.
— Maintenant, rentre dans ta chambre. Et je ne veux plus te surprendre à écouter les conversations.
Chizuru le salua avant de regagner la galerie.
Hijikata resta seul.
Son regard revint vers le banc où Sannan avait été assis.
Tant qu'il reste quelque chose que tu peux faire, fais-le.
Il avait toujours vécu ainsi.
Il ne voyait aucune raison de commencer à penser autrement.
---
Quelques semaines avaient passé.
La chaleur de Kyoto avait fini par céder.
Dans les campagnes alentour, les rizières fauchées s'étendaient en bandes jaunes au pied des collines, tandis que les premiers feuillages rougis apparaissaient parmi les pins.
Tsune avait posé une main contre le tronc d'un arbre.
La lumière de l'après-midi glissait entre les branches. Elle ne regardait ni le jardin, ni Kazama, ni même vraiment ce qui se trouvait devant elle.
Son regard semblait arrêté quelque part au loin.
Kazama se tenait quelques pas derrière elle, sur la terrasse de bois.
— J'ai appris que les loups de Mibu avaient poursuivi des hommes de Chōshū jusqu'au mont Tennō, alors qu'ils s'y retiraient pour mourir, dit-il.
Il quitta la terrasse.
Tsune bougea à peine.
— Ils voulaient sans doute gagner le mérite d'Aizu, répondit-elle.
Kazama vint s'arrêter derrière elle, assez près pour qu'elle sente sa présence.
— Poursuivre des hommes vaincus pour leur enlever jusqu'au droit de choisir leur propre mort…
Sa voix s'abaissa près de son oreille.
— Voilà donc ce que tes précieux loups de Mibu appellent servir avec honneur.
Tsune ne se retourna pas.
Elle accepta la proximité sans se raidir. Ses doigts restèrent posés contre l'écorce. Son souffle, lui, s'était ralenti.
— L'honneur… dit-elle. Je déteste ce mot.
Un sourire passa sur les lèvres de Kazama.
Discret.
Presque satisfait.
Tsune releva les yeux vers lui.
Il regardait devant lui, comme s'il n'avait pas besoin de vérifier l'effet produit sur elle.
De si près, elle distinguait le détail du tissu rouge noué autour de son cou. Il suivait la ligne de sa gorge avant de retomber souplement sur ses clavicules, entre les pans clairs de son vêtement.
Tsune détourna les yeux. Elle sentait toujours la chaleur de sa présence dans son dos, son épaule à quelques centimètres de la sienne.
Cela aurait dû l'agacer.
Elle constata avec une pointe d'irritation qu'il n'en était rien.
Au contraire.
Depuis quelque temps, ces silences-là lui étaient devenus agréables.
— Voilà qui est intéressant.
La voix arriva derrière eux avec une familiarité presque lasse.
Tsune tourna la tête.
Kyō se tenait à l'entrée du jardin, une main près de sa ceinture. Ses longs cheveux d'un noir bleuté étaient relevés haut derrière sa tête ; un foulard vert entourait son cou.
Son regard passa de Tsune à Kazama.
Puis à l'espace presque inexistant entre eux.
Un sourire entendu se dessina sur ses lèvres.
— Enfin.
Tsune s'écarta aussitôt.
— Enfin quoi ?
— Rien.
Kyō entra tranquillement dans le jardin.
— Je commençais seulement à me demander combien de mois il vous faudrait encore.
Kazama lui adressa un regard froid.
— Kyō.
— Quoi ?
Il haussa les épaules.
— Ça fait neuf mois que je vous regarde vous supporter à peine. Laisse-moi au moins profiter du spectacle.
Son regard passa vers Tsune, puis revint à Kazama.
— Je savais que les femmes Shiranui avaient du caractère, mais j'ai bien cru que celle-ci te ferait attendre toute ta vie.
Son sourire s'élargit à peine.
— Tu as fini par récupérer ta femme, finalement.
Tsune se raidit.
— Il ne m'a pas récupérée.
Puis, plus durement :
— Et je ne serai jamais sa femme.
Le silence fut bref.
Kazama tourna lentement la tête vers elle.
Tsune soutint son regard.
Il ne paraissait ni surpris ni réellement irrité.
C'était presque pire.
— Tu peux le répéter autant de fois que tu le souhaites.
Sa voix resta égale.
— Cela ne change rien. Le mariage a eu lieu. Nos familles l'ont reconnu. Tu portes mon nom.
Les doigts de Tsune se crispèrent.
Kazama le vit.
— Tu ferais mieux d'accepter ce que tu ne peux pas changer. Ne m'oblige pas à te rappeler une nouvelle fois où est ta place.
Le kodashi quitta son fourreau.
La pointe vint se poser contre la gorge de Kazama.
Il ne bougea pas.
Son regard descendit brièvement vers l'acier avant de revenir au visage de Tsune.
Un sourire presque imperceptible reparut sur ses lèvres.
Aucune inquiétude dans ses yeux.
Tsune maintint la lame contre sa peau.
— Si c'est un jeu qui t'amuse, dit-il, joue-le jusqu'au bout.
Elle appuya imperceptiblement la pointe.
Kyō les observa quelques secondes.
Puis il soupira.
— Je vous dérange peut-être ? Dites-le, dans ce cas. Je peux revenir quand vous aurez terminé.
Tsune resta encore un instant face à Kazama.
Puis elle abaissa le kodashi.
La lame retrouva son fourreau d'un geste net.
Elle s'écarta.
Pas simplement vers l'arbre.
Plus loin.
Assez pour que la distance entre eux ne puisse plus prêter à confusion.
Kyō les regarda tour à tour.
— Maintenant que vous avez fini…
Tsune lui lança un regard.
— Parle.
— J'ai appris quelque chose d'intéressant. Satsuma participera bien à l'expédition contre Chōshū.
Il marqua une courte pause.
— Mais ils semblent beaucoup moins pressés de nous voir tous morts qu'il y a quelques mois.
Tsune releva légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Kazama répondit avant lui :
— Parce que si Edo écrase Chōshū, le shogunat en sortira renforcé.
Kyō lui adressa un sourire.
— Exactement.
Il haussa une épaule.
— Satsuma accepte qu'on punisse Chōshū. Mais pas qu'Edo profite de l'occasion pour montrer qu'il peut encore mettre un grand domaine à genoux.
Tsune réfléchit un instant.
— Alors ils participeront, mais feront en sorte que Chōshū ne soit pas détruit.
— C'est l'idée.
Kyō se tourna vers Kazama.
— Regarde le bon côté des choses. À ce rythme, dans quelques mois, toi et moi allons presque pouvoir cesser de nous considérer comme des ennemis politiques.
— N'exagère pas.
Le regard de Kyō glissa vers Tsune.
— Finalement, Ryōma avait peut-être vu juste.
Tsune ne réagit pas.
— Avec ce mariage, ajouta-t-il. Il avait peut-être compris avant nous que Satsuma et Chōshū finiraient par avoir intérêt à s'entendre.
— Kyō.
La voix de Kazama resta calme.
L’avertissement suffisait.
Kyō lui adressa un regard innocent.
— Quoi ? Je parle politique.
Tsune ne les écoutait déjà presque plus.
Les loups de Mibu lui revinrent à l'esprit.
Peu de temps auparavant, ils avaient défendu les portes du palais aux côtés des hommes de Satsuma.
Ils avaient gagné. Aizu les avait félicités. Puis ils avaient poursuivi les derniers hommes de Chōshū jusque dans leur fuite.
Et déjà, alors que cette victoire était encore récente, Satsuma commençait à prendre ses distances avec le shogunat.
Les alliances changeaient.
Pas le Shinsengumi.
Sa main revint inconsciemment sur la garde de son kodashi.
— Ils ne le verront pas venir, murmura-t-elle.
Kazama tourna les yeux vers elle.
— Qui ?
Tsune resta silencieuse une seconde.
— Le Shinsengumi.
Aucun des deux hommes ne répondit.
Au-dessus d'eux, les branches remuèrent doucement dans le vent.