La nuit était tombée depuis longtemps lorsque Tsune atteignit la lisière du bois.
Elle avait changé, elle aussi.
Ses cheveux, autrefois longs, s'arrêtaient désormais juste au-dessus de ses épaules. Elle portait une robe occidentale claire, simple, fermée sur le devant par une rangée de petits boutons. Une large ceinture de tissu entourait encore sa taille et maintenait son sabre contre sa hanche.
Elle avait un peu maigri. Deux petites cornes dépassaient maintenant de ses cheveux. Elle ne cherchait plus à les dissimuler en permanence. Les ressources nécessaires à son traitement se faisaient rares, l'obligeant à espacer les prises.
La fatigue, elle, ne la quittait plus vraiment.
Pas assez forte pour l'empêcher d'avancer.
Seulement toujours là.
Tsune posa une main contre un tronc et ferma brièvement les yeux.
Un choc de lames lui fit relever la tête.
Le combat avait déjà commencé.
Elle s'avança sans bruit entre les arbres et s'arrêta dans l'ombre, suffisamment loin pour ne pas être vue.
Dans la clairière, plusieurs hommes s'affrontaient.
Des cheveux blancs apparaissaient puis disparaissaient entre les troncs.
Des yeux rouges accrochaient parfois la lumière.
Depuis plusieurs mois, les témoignages s'étaient multipliés. On parlait de Rasetsu dans les troupes de l'ancien shogunat, mais aussi parmi celles du nouveau gouvernement. Certains récits venaient désormais de Tosa.
L'Ochimizu circulait partout.
Tsune allait reculer lorsqu'une silhouette plus petite traversa brusquement la clairière.
Elle se figea.
Le jeune homme évita une lame, pivota et frappa son adversaire avant qu'il puisse se retourner.
Ses cheveux avaient blanchi.
Tōdō Heisuke.
Plus âgé que dans son souvenir. Les cheveux plus courts. Mais c'était bien lui. Malgré la vitesse inhumaine de ses gestes, quelque chose dans sa façon de se battre gardait encore la fougue d'un garçon plutôt que la froideur d'un soldat.
Tsune resta immobile.
Puis elle reconnut un second homme.
Il combattait autrement. Moins vite. Plus méthodiquement.
Un reflet passa sur ses lunettes lorsqu'il tourna la tête.
Sannan. Devenu Rasetsu, lui aussi.
Cette fois, Tsune cessa presque de respirer.
Elle savait que le Shinsengumi avait conservé une partie des recherches. Elle savait que Sannan avait travaillé sur l'Ochimizu. Mais elle ne s'était pas attendue à le voir ainsi.
Sannan se retourna avec une vitesse qui n'avait plus rien d'humain et enfonça sa lame dans la poitrine d'un adversaire.
L'homme s'effondra.
Sannan retira calmement son sabre.
Tsune baissa les yeux une seconde.
L'incendie de l'annexe n'avait rien arrêté.
Kōdō était mort. Niimi aussi. Elle avait détruit les registres qu'elle avait trouvés, brûlé les recherches, emporté ce qu'elle pouvait.
Mais quatre ans plus tard, l'Ochimizu existait toujours.
Le Shinsengumi avait continué à s'en servir. Et il n'était plus le seul.
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Lorsque Tsune sortit enfin de l'ombre, le combat était terminé.
La clairière était redevenue silencieuse. Sannan, Heisuke et les autres survivants étaient partis depuis plusieurs minutes.
Il ne restait que les corps.
Tsune traversa lentement l'herbe et s'arrêta près d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Il était allongé sur le dos, les yeux ouverts. Ses cheveux conservaient encore leurs mèches blanches.
Elle s'accroupit.
Un instant, elle resta immobile devant lui, retenue encore par un dernier scrupule.
Puis elle ouvrit la petite sacoche à sa hanche et en sortit une fiole.
Le sang coulait encore d'une blessure profonde sous les côtes. Elle plaça le goulot contre la plaie et attendit que le liquide monte lentement dans le verre. Quelques gouttes manquèrent l'ouverture et tombèrent sur sa robe.
Tsune referma la fiole.
Elle baissa les yeux vers les petites taches rouges qui s'étendaient sur le tissu clair.
— Tu prélèves leur sang, maintenant ?
Sa main s'immobilisa.
Elle connaissait cette voix lente et grave.
Tsune releva lentement la tête.
Kazama se tenait à quelques pas. Elle ne l'avait pas entendu approcher. Debout entre les arbres, parfaitement immobile, il aurait pu être là depuis le début.
Elle mit une seconde à s'habituer à sa silhouette.
Elle n'était restée que quelques mois auprès de lui après Kyoto. Assez longtemps pour que leur présence mutuelle cesse de lui paraître étrangère, pas assez pour effacer la rancune qu'elle gardait contre lui.
Depuis, beaucoup de choses avaient changé.
Son sabre et ses cheveux clairs étaient restés les mêmes.
Mais Kazama avait abandonné, comme elle, les vêtements qu'elle lui connaissait autrefois. Il portait désormais une tenue occidentale grise, fermée haut sur la poitrine par deux rangées de boutons, la taille serrée d'une large ceinture de cuir. Cette nouvelle tenue ne faisait que renforcer l'allure qu'il avait toujours eue : droit, élégant, presque trop sûr de lui.
Tsune baissa de nouveau les yeux vers la fiole.
— Oui.
Elle se releva. Le mouvement lui demanda un peu plus d'effort qu'elle ne l'aurait voulu.
Kazama le remarqua.
Elle rangea la fiole dans sa sacoche. Lorsqu'elle releva les yeux, son regard rouge s'était arrêté plus haut.
Sur ses cornes.
— Tu ne prends plus ton traitement ?
— Les préparations de Kōdō sont presque épuisées. Il me reste quelques composants, mais pas assez pour continuer comme avant.
Le regard de Kazama descendit vers la petite sacoche.
— Alors tu fabriques les tiennes.
— J'essaie.
— Avec ça.
Il désigna d'un mouvement du menton le corps à leurs pieds.
— Le sang de Rasetsu faisait partie de la formule, dit-elle simplement.
Aucun reproche dans le regard de Kazama. Seulement cette même attention beaucoup trop précise.
— Tu as maigri.
Tsune resta interdite.
Elle détourna légèrement le visage.
— À peine.
Il ne la contredit pas. Son regard passa une nouvelle fois sur ses cornes, puis sur les taches de sang qui marquaient sa robe blanche.
Tsune soupira.
— Ne t'inquiète pas. Je n'ai pas repris les recherches de Kōdō dans l'espoir de concevoir un meilleur traitement. Je ne cherche plus à guérir.
Quelque chose changea dans l'expression de Kazama.
Elle le vit trop tard.
— J'essaie seulement de gagner du temps. Je cherche toujours ceux qui fabriquent les Rasetsu. Je transmets ce que j'apprends à Kyō et à Ryōma.
Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de la sangle de sa sacoche.
— J'espère pouvoir un jour faire disparaître l'Ochimizu.
Kazama la regarda longtemps.
— Les humains ont mis quatre ans à répandre dans tout le pays une arme qu'ils comprennent à peine, dit-il enfin. Ils se l'arrachent comme ils se sont arraché les fusils, les canons et les alliances. Peu importe ce qu'elle fait de leurs hommes, tant qu'elle leur permet de tuer ceux d'en face.
Son regard passa sur les morts.
— Tu n'es pas responsable de leur cruauté, Tsune.
Le vent passa doucement dans les arbres.
Tsune écarta une mèche courte de son visage. Kazama suivit le geste des yeux. La fatigue avait laissé des ombres légères sous ses yeux, rien qui la rendît fragile au premier regard, mais assez pour qu'il voie ce que quelqu'un qui ne la connaissait pas aussi bien aurait probablement manqué.
— Tu as ta part de responsabilité, poursuivit-il. Mais Kōdō a fait ses choix. Les hommes qui ont récupéré ses recherches ou qui ont pris l'Ochimizu ont fait les leurs.
Il regarda la fiole qu'elle venait de ranger.
Quelque chose dans la poitrine de Tsune se serra. Elle ne répondit pas.
Un bruissement passa dans les branches au-dessus d'eux. Quelques feuilles frémirent, puis un battement d'ailes s'éloigna dans la nuit.
Kazama détourna les yeux vers les arbres.
— J'ai dissimulé mon clan aux yeux des humains. J'ai fait disparaître ce qui leur permettait encore de nous trouver. Nos anciennes résidences sont abandonnées.
Une ombre de mépris passa dans son regard.
— Je ne dois plus rien à Satsuma.
Le silence qui suivit fut différent.
Tsune le sentit avant même qu'il recommence à parler.
Kazama la regardait directement.
— Viens avec moi.
Elle resta immobile.
— Où ?
— Ailleurs. Hors du Japon, s'il le faut.
Cette fois, elle ne trouva rien à répondre immédiatement.
Il était sérieux.
— Tu veux quitter le pays ?
— Je veux que tu quittes leur guerre.
Son regard descendit brièvement vers les corps, puis revint vers elle.
Tsune resta silencieuse.
— S'il te reste deux ans, ce seront deux ans, poursuivit-il. S'il t'en reste dix, dix.
Sa voix resta calme.
— Mais ne les passe pas à courir derrière chaque erreur commise par Kōdō, et chaque homme assez stupide pour avoir voulu la reproduire.
Tsune détourna les yeux. Un sourire sans joie passa sur ses lèvres.
— Tu n'as pas changé. Toujours à vouloir me récupérer.
Autrefois, la remarque aurait suffi. Elle connaissait le mouvement presque imperceptible de son menton lorsqu'elle heurtait son orgueil.
Rien de cela ne vint.
Kazama la regardait simplement.
— Je ne peux pas partir, dit-elle finalement.
Il ne répondit pas.
Tsune releva les yeux vers lui.
Elle s'était attendue à ce qu'il insiste.
Quelque chose passa dans son regard, si bref qu'elle n'aurait su dire si elle l'avait vraiment vu.
Il resta encore quelques secondes devant elle.
Tsune eut la sensation étrange qu'il attendait autre chose.
Pas qu'elle cède.
Peut-être seulement qu'elle lui donne une raison de rester.
Mais Tsune ne dit rien.
Un souffle bref échappa à Kazama, quelque part entre le soupir et le dédain.
Puis il se détourna et reprit sa marche sans un mot.
— Chikage.
Il s'arrêta.
Tsune regretta presque immédiatement de l'avoir appelé.
Elle baissa les yeux vers ses chaussures.
— Ton clan…
Kazama attendit.
— Où l'as-tu dissimulé ?
Il resta de dos.
Pendant quelques secondes, Tsune n'entendit que le vent dans les branches.
— Au sud de Yoshino.
Elle releva légèrement les yeux.
— Dans les montagnes.
Il n'ajouta rien.
Pas de ta place est là-bas.
Pas de je t'attendrai.
Tsune ne répondit pas.
Kazama reprit sa marche.