L'Ochimizu
La route traversait une bambouseraie dense. Dans la lumière encore grise du matin, les soldats avançaient en silence, leurs fusils sur l'épaule. Chizuru marchait parmi eux.
Deux soldats parlaient derrière elle.
— Tu sais comment on l'appelait, à Kyoto ?
— Qui ?
— Hijikata. Le démon du Shinsengumi.
Son compagnon grogna.
— Moins fort.
Le plus jeune eut un sourire nerveux.
— Il est loin.
Il baissa malgré tout un peu la voix.
Chizuru regarda devant elle.
Hijikata ouvrait la marche. Elle ne voyait que son dos.
Il était entouré d'hommes, et pourtant elle ne l'avait jamais trouvé aussi seul.
À Kyoto, Kondō n'était jamais loin. Il y avait les capitaines, leurs disputes, leurs plaisanteries, leurs habitudes. Des hommes qui connaissaient Hijikata autrement que par son rang ou sa réputation.
Ceux qui marchaient derrière lui aujourd'hui connaissaient surtout son nom.
— Et t'as entendu parler du jour où des types du Shinsengumi ont découpé des lutteurs de sumo ?
L'autre tourna brusquement la tête vers lui.
— Tu vas la fermer, oui ?
Le jeune homme n'ajouta rien.
Chizuru continua de marcher sans se retourner.
Un peu plus tôt, il lui avait raconté qu'avant la guerre, il travaillait encore dans les rizières de son père.
Les premiers coups de feu éclatèrent peu après le lever du soleil.
— À couvert !
Les hommes plongèrent entre les bambous.
Une balle traversa les tiges dans un claquement sec. Un soldat tomba. Un autre l'attrapa sous les épaules et le traîna à l'abri.
Trop tard.
Il était mort.
Chizuru se tassa contre le sol.
Devant eux, au-delà de la bambouseraie, l'entrée du château apparaissait enfin.
Pour l'atteindre, il fallait franchir un terrain presque entièrement découvert.
Une nouvelle salve partit des barricades.
La terre éclata sous les impacts.
— On doit passer là ? souffla le jeune soldat.
Personne ne répondit.
Hijikata observait les défenses.
— On attend leur prochaine salve. Dès qu'ils rechargent, on traverse.
Plusieurs hommes se tournèrent vers lui.
— Traverser ?
— Oui.
— Ils vont nous abattre avant le pont !
Hijikata ne quitta pas les portes des yeux.
— Une ou deux balles ne vont pas forcément vous tuer.
Chizuru releva la tête.
Autour d'elle, personne ne répondit.
Le jeune homme serrait son fusil contre lui.
Une ou deux balles.
Hijikata pouvait parler ainsi, maintenant qu'il était un Rasetsu.
Une balle pouvait lui traverser l'épaule, le ventre, peut-être même la poitrine, et sa chair finirait par se refermer.
La leur, non.
Les hommes qui l'entouraient étaient humains.
Ils saigneraient.
Ils mourraient.
Comme celui qui venait d’être abattu derrière les bambous.
— C'est de la folie, murmura quelqu'un.
Hijikata se retourna.
— Vous pensiez venir faire quoi ici ? Vous êtes venus faire la guerre.
Une autre salve claqua.
Tous baissèrent la tête sauf lui.
Puis le silence revint, avec le bruit précipité des armes qu'on rechargeait derrière les barricades.
Un homme se redressa derrière Chizuru.
— Non. Moi, j'y vais pas.
Personne ne bougea.
L'homme recula.
— Je vais pas crever comme ça.
Il se détourna.
Chizuru vit la main de Hijikata descendre vers son sabre.
Elle n'eut pas le temps de parler.
La lame sortit.
Un seul mouvement.
Le corps de l'homme se plia sous le coup.
Le sang jaillit sur les bambous.
Quelques gouttes atteignirent la veste de Chizuru.
L'homme resta debout une seconde, les yeux agrandis.
Puis ses jambes cédèrent.
Le jeune soldat le rattrapa.
— Hé—
Le poids du corps l'entraîna à genoux.
Chizuru se précipita.
Elle posa les mains sur la plaie. Le sang passa aussitôt entre ses doigts.
Elle comprit presque immédiatement.
Il n'y avait rien à faire.
Chizuru leva les yeux vers Hijikata.
Il se tenait devant elle, le sabre encore rouge à la main.
— Quelqu'un d'autre veut partir ?
Personne ne répondit.
Le jeune soldat fixait celui qu'il tenait encore dans ses bras.
— Il l'a tué...
Sa voix tremblait.
Depuis le château, un coup de feu claqua.
Hijikata se retourna immédiatement.
— Ils rechargent. Maintenant !
Il sortit des bambous.
Trois hommes partirent derrière lui.
— Hijikata-san !
Chizuru se redressa.
Ils couraient déjà sur le terrain découvert.
Un premier tir frappa la terre derrière eux.
Le suivant atteignit un soldat, qui s'effondra en pleine course.
Un troisième claqua.
Hijikata eut un violent mouvement de l'épaule.
Du sang apparut sur sa veste noire.
— Hijikata-san !
Il chancela.
Puis continua.
Chizuru resta immobile.
Quelques secondes plus tôt, il leur avait dit qu'une ou deux balles ne les tueraient pas.
À présent, il courait avec une balle dans le corps.
Et elle savait ce que les autres ignoraient encore.
La blessure se refermerait.
Celle de l'homme allongé derrière elle ne se refermerait jamais.
Hijikata atteignit le pont au moment où un défenseur levait son fusil.
Il entra sous son arme et frappa ; l'homme tomba.
Un second dégaina. Il tomba presque aussitôt à son tour.
Les soldats autour de Chizuru regardaient en silence.
Puis quelqu'un souffla :
— Le démon du Shinsengumi...
Un homme se leva.
Puis un autre.
— Il a ouvert le passage !
Ils partirent à leur tour.
En quelques secondes, toute la troupe courut vers le château.
Chizuru resta à genoux.
Sous ses mains, l'homme était mort.
Le jeune soldat le tenait encore.
Son compagnon posa une main sur son épaule.
— Viens.
— Mais...
— Il est mort.
Il finit par lâcher le corps.
Chizuru regarda ses mains couvertes de sang. Puis elle releva les yeux.
Au loin, Hijikata atteignait les portes du château.
Pendant quelques secondes, elle eut du mal à reconnaître en lui l'homme qui, la veille, avait fermé les yeux sur ses genoux.
Elle le vit disparaître derrière les portes.
—
Hijikata avançait dans le château depuis une dizaine de minutes, sabre en main.
Un soldat le suivait à quelques pas, fusil contre la poitrine.
À l'intérieur, les combats devenaient difficiles à situer. Par moments, des cris et des détonations éclataient derrière des cloisons.
Hijikata porta une main à son épaule.
La balle l'avait traversée pendant la charge. Chaque mouvement de son bras réveillait une brûlure profonde dans le muscle.
Des pas précipités résonnèrent devant eux.
— Hijikata-san !
Un soldat surgit au bout de la galerie.
— On n'arrive pas à prendre la grande salle. Quatre hommes ont essayé d'entrer. Aucun n'est ressorti.
Hijikata fronça les sourcils.
— Ils tiennent toujours l'accès ?
— Oui. On ne sait pas combien ils sont à l'intérieur.
— Vous deux, retournez à l'escalier est. Prenez quatre hommes avec vous et tenez le passage jusqu'à ce que le reste de l'avant-garde soit à l'intérieur.
— Mais—
— Allez-y !
Les deux hommes repartirent aussitôt.
Hijikata se mit à courir.
Les longues galeries défilaient autour de lui. Des panneaux de papier bordaient les couloirs.
Son épaule le lança de nouveau.
Hijikata ne ralentit pas.
Quelques mèches noires glissèrent devant ses yeux.
Elles blanchirent.
Ses yeux prirent leur teinte rouge de Rasetsu.
La brûlure dans son épaule diminua tandis que la chair se resserrait autour de la plaie.
Il accéléra.
La grande salle était au bout de la galerie. Il atteignit les panneaux coulissants.
L'un d'eux était entrouvert.
Hijikata posa la main dessus et le repoussa.
Le bois glissa dans son rail.
La salle apparut. Vaste.
De grands panneaux peints encadraient la pièce. Une étagère exposait encore quelques objets de porcelaine, étrangement intacts au milieu du désordre.
Tout le reste portait les traces du combat.
Une table basse avait été renversée.
L'une des cloisons avait été éventrée et le papier déchiré pendait autour du cadre de bois.
Plusieurs hommes étaient à terre.
L'un près de l'entrée. Deux autres au milieu de la salle. Le dernier s'était effondré contre un pilier.
Tous morts.
Hijikata posa lentement la main sur la garde de son sabre.
Quelqu'un se tenait au milieu de la pièce.
Pendant une seconde, Hijikata ne reconnut que les cheveux blonds.
L'homme avait abandonné le kimono dans lequel Hijikata l'avait toujours vu. Il portait désormais une longue veste occidentale grise.
— Kazama.
L'oni tourna la tête.
Son regard se posa sur lui.
Il ne réagit pas immédiatement.
Une seconde passa.
Ses yeux parcoururent les cheveux blancs de Hijikata, puis son visage, avant de s'arrêter sur le rouge de ses yeux.
La reconnaissance vint.
Un sourire franc apparut sur les lèvres de Kazama.
— Hijikata. Tu as pris le poison de Kōdō...
Hijikata soutint son regard.
Ce sourire lui déplut immédiatement.
— Qu'est-ce que tu fous ici ?
Il avança de quelques pas dans la salle, la main près de la garde de son sabre.
— Tsune m'a dit que tu ne servais plus Satsuma.
— Elle t'a donc parlé.
— Réponds.
— Je n'ai rien à faire de votre guerre. Vos maîtres changent, et vous continuez bêtement à vous entretuer pour savoir qui aura le droit de vous commander. Cela ne me concerne pas.
Kazama fit quelques pas vers lui.
— Je suis venu chasser les Rasetsu. Ces imitations grotesques ont assez souillé le nom des oni.
Sa voix était parfaitement calme. Lente et basse.
— J'ai appris que le Shinsengumi continue à utiliser l'Ochimizu.
Son regard parcourut lentement Hijikata.
Ses cheveux blancs.
Ses yeux rouges.
— Je m'attendais à trouver tes hommes.
Une pause.
— Pas toi.
Hijikata sentit sa mâchoire se contracter.
Kazama sourit de nouveau.
— Voilà qui rend les choses plus amusantes.
Kazama tira son sabre hors du fourreau.
— Puisque tu es devenu l'un d'eux, je vais devoir te tuer cette fois.
Hijikata dégaina à son tour.
— Essaie.
Kazama frappa, mais Hijikata détourna sa lame et riposta.
Leurs bottes glissèrent sur les tatamis.
Kazama recula d'un pas sous la violence de l'échange.
Hijikata le suivit aussitôt.
Sa lame passa sous sa garde et lui ouvrit les côtes.
Le tissu de sa veste grise se déchira. Le sang apparut aussitôt.
Hijikata eut un sourire bref.
— L'imitation serait-elle en train de battre l'original ?
Kazama baissa les yeux vers la coupure.
— Ne te réjouis pas trop vite.
Une lueur dorée apparut sous le tissu déchiré.
La coupure se referma sous les yeux de Hijikata.
Puis quelque chose changea.
Les cheveux blonds de Kazama pâlirent jusqu'à devenir blancs.
Des cornes émergèrent de son front.
Ses yeux prirent une teinte dorée.
Le yōki se déploya brutalement dans la salle.
Hijikata sentit la pression avant même de le voir bouger.
Kazama était déjà devant lui. La lame passa sous sa garde.
Le choc le projeta contre une cloison.
Le bois céda et Hijikata s'effondra dans la pièce voisine.
La douleur lui coupa le souffle.
Il porta une main à son flanc.
Du sang couvrit aussitôt sa paume.
Hijikata attendit.
Il était un Rasetsu.
La chair devait se refermer.
Rien ne se produisit.
Kazama franchit tranquillement les débris de la cloison, toujours sous sa forme d'oni.
Hijikata se redressa difficilement.
— Tu voulais l'original.
Kazama leva son sabre.
— Le voilà.
Hijikata raffermit sa prise sur son arme.
Le sang continuait de couler le long de son flanc.
La blessure ne se refermait pas.