L'Ochimizu

Chapitre 36 : Un bateau

2969 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/09/2026 16:24

Tsune resta dissimulée derrière la cloison, une main posée sur la garde de son sabre.


Dans une autre pièce, quelque chose heurta violemment le plancher. Puis le silence retomba.


Elle attendit.


Ryōma lui avait demandé quelques minutes. Il voulait parler seul à Shintarō Nakaoka, autrefois son ami et désormais à la tête d’un groupe de Rasetsu de Tosa.


Ils avaient longtemps partagé le même rêve d’un pays où la naissance ne déciderait plus de la place d’un homme.


Mais Ryōma refusait ce que ce rêve était devenu entre les mains de Nakaoka : les Rasetsu, la vengeance et une guerre qui semblait ne plus avoir d’autre but que de poursuivre les morts.


Il espérait encore pouvoir le convaincre d’y renoncer.


Tsune l’avait laissé faire.


Des pas traversèrent la cour. Une voix lança un ordre, bientôt couverte par une autre.


Tsune resta immobile. Une goutte de sueur glissa le long de sa tempe et elle l’essuya du revers de la main.


Depuis le matin, une toux sèche lui irritait la gorge et des frissons lui parcouraient régulièrement le dos malgré la chaleur.


Elle glissa une main sous son vêtement et sortit le flacon qu’elle avait emporté avec elle.


Elle le déboucha et en avala une gorgée.


Le liquide resta à peine une seconde dans sa bouche.


Tsune le recracha aussitôt sur le plancher.


L’acidité lui brûla la langue. Le remède n’avait jamais eu ce goût-là.


Il avait tourné.


Elle reboucha le flacon et le remit dans sa sacoche.


Une toux la saisit avant qu’elle ait pu la retenir. Elle étouffa le son contre son poing.


Dans le couloir, des pas s’arrêtèrent.


Tsune releva aussitôt la tête.


Ils repartirent dans sa direction.


Elle dégaina.


Un homme apparut à l’angle du couloir. Ses cheveux étaient entièrement blancs et ses yeux rouges se fixèrent sur elle.


— Trouvé !


Il attaqua.


Tsune para le premier coup et se déporta sur le côté. Le Rasetsu pivota aussitôt, beaucoup trop rapide pour qu’elle puisse reprendre correctement ses appuis.


Sa lame passa près de son visage.


Tsune recula.


Il revint immédiatement sur elle.


Au dernier instant, elle détourna son sabre, entra dans sa garde et planta sa lame droit dans son cœur.


Le Rasetsu se figea.


Ses yeux restèrent une seconde accrochés aux siens, puis ses jambes cédèrent.


Tsune retira son sabre. Le corps s’effondra lourdement sur le plancher.


Elle resta immobile quelques instants, le souffle trop court.


De nouveaux pas approchaient.


Elle releva son arme.


Ryōma apparut au bout du couloir.


Tsune abaissa légèrement son sabre.


Ses longs cheveux ondulés étaient entièrement blancs. Ses yeux brillaient encore de rouge et plusieurs traces de sang marquaient sa chemise sous son manteau brun entrouvert. Il tenait son pistolet à la main.


Mais ce ne fut pas sa transformation qui retint Tsune.


Ryōma avait un air grave qu’elle ne lui avait encore jamais vu.


Son regard descendit vers le corps.


— Il t’a blessée ?


— Non.


Tsune le fixa une seconde.


— Nakaoka ?


Ryōma détourna légèrement les yeux.


— Je n’ai pas réussi à le convaincre.


Rien de plus.


Tsune comprit.


Un cri éclata dans la cour.


Ryōma releva immédiatement la tête.


— Il faut partir.


Ils traversèrent le couloir au pas de course. Deux hommes apparurent à l’autre extrémité et Ryōma leva son arme avant même que Tsune ait eu le temps de les compter.


La première détonation fit tomber l’un d’eux. Le second se jeta derrière un montant de bois.


— Par là.


Ils bifurquèrent et débouchèrent dans une petite cour où plusieurs Rasetsu de Tosa les attendaient déjà.


Un coup de feu claqua presque aussitôt.


Ryōma fut rejeté d’un pas en arrière. Le tissu de son manteau se déchira au niveau des côtes et le sang se répandit sur sa chemise.


— Ryōma !


Une deuxième balle frappa un pilier derrière eux.


Il jeta un regard de biais à Tsune.


— Plus vite.


Ils firent demi-tour, coururent le long d'un couloir et quittèrent le bâtiment avant de gagner les bois.


D’autres tirs éclatèrent derrière eux. Une balle passa entre les arbres à leur gauche ; une autre arracha de l’écorce à un tronc.


Ryōma ne ralentit pas.


Lorsque Tsune tourna brièvement la tête vers lui, sa blessure avait déjà cessé de saigner.


Ils descendirent une pente, traversèrent un ruisseau et remontèrent sur l’autre rive. Le bas de leurs vêtements était trempé et collait désormais à leurs jambes.


Peu à peu, les détonations s’espacèrent. Les voix disparurent.


Ryōma continua malgré tout.


Ils marchèrent longtemps.


La forêt s’épaississait à mesure qu’ils avançaient.


Le tissu humide refroidissait Tsune à chacun de ses pas.


Sa gorge brûlait à chaque inspiration et ses jambes devenaient de plus en plus lourdes. Lorsqu’elle trébucha sur une racine, elle dut prendre appui contre un tronc pour ne pas tomber.


Ryōma continuait quelques mètres devant elle.


— Ryōma.


Il se retourna.

Tsune reprit son souffle.


— J’ai besoin d’une minute.


Il la regarda, puis acquiesça sans commentaire.


Tsune s’appuya contre un pin et ferma les yeux jusqu’à ce que le sol cesse de bouger sous ses pieds.


Lorsqu’elle les rouvrit, Ryōma s’était rapproché.


Ses cheveux ondulés reprenaient lentement leur couleur sombre tandis que le rouge disparaissait de ses yeux.


Bientôt, il retrouva son apparence habituelle.


Pas son expression. Son visage était plus dur qu’à l’ordinaire, sa peau plus pâle.


Ses blessures avaient disparu, mais la fatigue restait visible dans ses traits. Il regardait au loin, entre les arbres.


Depuis qu’il l’avait rejointe, il n’avait presque pas parlé.


Tsune l’observa encore quelques secondes, puis sortit son kodachi.


Le bruit de la lame lui fit tourner la tête.


Elle traça une courte entaille juste au-dessus de son poignet, rengaina et lui tendit le bras sans le regarder.


— Tu peux en prendre si tu en as besoin.


Un silence.


— Fais attention avec ce genre de proposition. Je pourrais finir par me faire des idées.


Sa voix avait retrouvé une légère inflexion moqueuse.


À peine.


Tsune ne releva pas.


— Tu viens de te battre contre Nakaoka et de régénérer une balle dans les côtes.


— C’est vrai que, présenté comme ça...


Il laissa sa phrase mourir.


Puis ses doigts se refermèrent autour du poignet de Tsune.


Elle attendit.


Elle s’attendait au contact de ses lèvres.


Rien ne vint.


Quelques secondes passèrent.


Tsune fronça légèrement les sourcils.


— Dépêche-toi avant que je change d’avis.


— Tu es brûlante. Tu as de la fièvre ?


— Ça ne se transmet pas comme ça. Ne t’inquiète pas.


Un court silence suivit.


— Je m’inquiétais pas pour moi.


Tsune tourna enfin la tête vers lui.

Ryōma ne souriait pas.


Il hésita encore avant de porter son poignet à ses lèvres.


Tsune sentit ses doigts se resserrer légèrement autour de son bras, puis presque aussitôt se relâcher.


Il but peu. Quelques gorgées seulement.


Ryōma s’écarta de lui-même.


— Merci.


Elle ramena son poignet vers elle et sortit un morceau de tissu de sa sacoche.


— Ne me remercie pas. J’aurai besoin de ton sang en échange pour refaire mon remède. Une partie de mes flacons a tourné. J’ai dû tout recracher.


Ryōma releva légèrement un sourcil.


— Voilà qui rend la chose tout de suite moins généreuse.


Tsune noua le tissu autour de son poignet.


— Il faudra repasser en ville demain et chercher un apothicaire. Il me faut du maō et du kanzō pour cette fièvre. Et du shōchū suffisamment fort pour refaire la préparation.


Ryōma passa son pouce au coin de sa bouche.


— Très bien. Moi, il me faudra du riz, du poisson et un peu de miso. Je rêve d’un vrai repas. Le sang, c’est pratique, mais ça accompagne assez mal le saké.


Tsune releva les yeux vers lui.


Ryōma regardait déjà ailleurs.


— Je prendrai ton sang quand tu auras complètement récupéré, dit-elle.


— Ça me va.


Tsune resta encore quelques instants appuyée contre le pin, puis se redressa.


— On peut repartir.


Ryōma ne protesta pas.


Ils reprirent leur marche.


Le sous-bois était redevenu silencieux. Seuls leurs pas et le bruissement des branches les accompagnaient.


Après quelques minutes, Tsune regarda Ryōma. Il avançait les yeux fixés devant lui, une main près de son pistolet.


— Tu pensais vraiment pouvoir le faire changer d’avis ?


Il continua quelques pas avant de répondre.


— Oui.


Son pouce passa lentement contre la crosse de son arme.


— C’était probablement idiot.


— Non.


Le mot sortit presque immédiatement.


Tsune pensa à Hijikata.


À cette nuit où elle lui avait demandé de tout quitter. Aux arguments qu’elle avait alignés les uns après les autres, dans l’espoir qu’il finisse par choisir autrement.


Il ne l’avait pas fait.


— Tu as fait ce que tu pouvais. Tu pouvais essayer de le convaincre. Mais tu ne pouvais pas décider à sa place.


Cette fois, Ryōma tourna légèrement la tête vers elle.


Tsune resta silencieuse après avoir parlé.


Une part d’elle n’était pas certaine de croire entièrement à ses propres mots.


Un sourire fatigué effleura la bouche de Ryōma.


— Tu parles d’expérience, on dirait.


Tsune lui lança un regard.


Il n’insista pas.


Ils continuèrent à avancer.


Un peu plus loin, Ryōma ajusta son manteau sur ses épaules.


— J'espère qu'on va atteindre Takasaki avant la nuit.


Tsune poursuivit à ses côtés sans répondre.


Au bout d’une quinzaine de minutes, elle remarqua qu’il avait ralenti son allure et que son regard se perdait régulièrement entre les arbres.


Il avait plaisanté plusieurs fois depuis leur fuite, mais jamais longtemps. Chaque sourire disparaissait presque aussitôt, laissant revenir cette expression fermée qu’il portait depuis qu’il avait revu Nakaoka.


Tsune l’observa encore un moment.


Elle ne lui posa pas d’autre question.


Ils continuèrent ainsi, côte à côte, dans le silence.


---


La chambre était plongée dans la pénombre lorsqu’ils rentrèrent.


Ryōma referma la porte derrière eux, retira son sabre et le posa contre le mur. Il ôta ensuite son manteau taché de sang, le laissa tomber à côté de ses affaires, puis déroula son futon.


Il s’y assit lourdement, les jambes encore repliées devant lui.


Tsune ne dit rien. Elle traversa la pièce jusqu’à la cruche laissée près de la fenêtre, remplit un bol et le vida presque entièrement avant de se resservir.


L’eau était tiède. Elle en but malgré tout.


Lorsqu’elle reposa le bol, un frisson la parcourut si brutalement qu’elle serra les bras contre elle.


Ryōma leva les yeux.


— Tu as froid maintenant ?


— Oui.


Elle prit dans leur coffre un haori gris qu’elle enfila par-dessus sa robe, puis s’agenouilla devant la boîte de bois laissée dans la chambre quelques jours plus tôt.


Deux autres flacons y reposaient.


Elle en prit un, le déboucha et avala la dose entière.


Ryōma l’observait depuis l’autre côté de la pièce.


— Celui-là a meilleur goût ?


— Oui.


— Excellente nouvelle.


Tsune referma la boîte.


Elle attendit que le remède fasse effet.


En quelques secondes, ses cheveux perdirent leur couleur sombre. Deux cornes apparurent à travers les mèches devenues blanches.


Tsune ferma brièvement les yeux.


Ryōma la regardait.


Il savait depuis longtemps qu’elle était une oni et ne parut pas particulièrement surpris. Son regard s’attarda néanmoins sur son visage avant de remonter jusqu’à ses cornes.


— Eh bien.


Tsune attendit.


— Les cheveux blancs, ça te va plutôt bien. Les yeux dorés aussi.


Son regard remonta encore.


— Les cornes, en revanche, je suis moins convaincu.


Tsune lui lança un regard las.


— T’es pénible, Ryōma.


Un sourire apparut sur ses lèvres.


Il disparut presque aussitôt.


Tsune détourna les yeux.


— Il faut retrouver ce médecin de Tosa.


Ryōma resta silencieux quelques secondes avant d’acquiescer.


— L’un des hommes de Nakaoka a confirmé qu’il était passé par Takasaki il y a moins d’une semaine. Il utilise probablement encore les mêmes intermédiaires pour se procurer ce dont il a besoin. J’ai quelques commerces en tête. J’irai voir demain.


— Je viendrai avec toi.


— Tu devrais plutôt te reposer un peu. T’es pas en forme.


Tsune leva les yeux vers lui.


— Avec le remède que je viens de prendre, je devrais être tranquille quelques jours.


Ryōma s’allongea sur le futon, un bras replié sous la tête.


Tsune resta assise devant sa boîte.


Quelques minutes passèrent.


— Après lui, j’arrête, finit-il par dire.


Elle tourna la tête.


Ryōma regardait le plafond.


— Quoi ?


— Ce médecin. Je vais t’aider à le retrouver. On détruit ce qu’il possède... s’il faut le tuer, on le tue.


Il marqua une pause.


— Après ça, j’arrête.


Tsune fronça légèrement les sourcils.


— Et s’il a déjà transmis des informations sur l’Ochimizu à quelqu’un d’autre ?


— Bien sûr qu’il l’aura fait.


Ryōma tourna légèrement la tête vers elle.


— Il y aura toujours quelqu’un d’autre, Tsune.


Elle ne répondit pas.


— Une copie qu’on n’a pas trouvée. Un flacon emporté par un officier. Un médecin qui aura retenu suffisamment de choses pour recommencer. On pourrait passer toute notre vie à chercher sans jamais savoir si on a vraiment tout détruit.


Tsune baissa les yeux vers les flacons.


— J’ai déjà donné assez de temps aux Rasetsu.


Sa voix était calme.


Tsune resta silencieuse quelques secondes.


— Alors tu vas faire quoi ?


Ryōma réfléchit.


— Acheter un bateau.


Elle releva les yeux.


— Un bateau.


— Oui.


Un faible sourire reparut.


— Je retournerai peut-être à Nagasaki. Ou ailleurs. J’ai toujours voulu voir jusqu’où on pouvait aller si on arrêtait de demander la permission à tous ceux qui pensent posséder la mer.


Son regard se perdit un instant vers le plafond.


Il avait presque l’air rêveur.


Ryōma leva ensuite les yeux vers elle.


— Et toi ?


— Moi ?


— Qu’est-ce que tu vas faire ?


Tsune regarda la boîte devant elle.


— J’ai participé à la création de l’Ochimizu. Je dois faire tout ce que je peux pour qu’il disparaisse.


Ryōma expira lentement.


— Tsune...


Elle releva les yeux.


— La culpabilité ne changera pas ce que tu as fait.


Elle se raidit légèrement.


Ryōma resta allongé, les yeux tournés vers le plafond.


— Les recherches ont eu lieu. L’Ochimizu existe. Tu peux passer le reste de ta vie à essayer de payer pour ça, ça ne l’effacera pas.


Il marqua une pause.


Tsune ne répondit pas.


— Retrouve ce médecin. Détruis ce que tu peux. Fais ta part.


Il ferma les yeux.


— Et après, vis un peu, Tsune. Mange quelque chose que tu aimes. Va voir la mer. Sens le soleil sur ta peau. Fais quelque chose qui ne serve à rien d’autre qu’à être encore là.


Tsune l’observa quelques secondes.


— Quand tu parles comme ça, tu serais presque séduisant.


Un sourire apparut sur les lèvres de Ryōma.


— Je comptais dormir, mais si tu veux commencer par quelque chose de parfaitement inutile et plutôt agréable, je peux te faire une place sur mon futon.


— Dors !


Son sourire s’élargit.


— Comme tu veux.


Il referma les yeux.


Le sourire resta encore quelques secondes sur ses lèvres.


Puis il disparut.


Tsune continua de le regarder.


Elle se leva finalement, déroula un futon à quelques pas du sien et s’y allongea sur le dos. Ses cheveux mi-longs, toujours blancs, s’éparpillèrent autour de son visage. Elle resserra le haori contre elle.


Son regard se fixa sur le plafond.


Qu’est-ce que tu vas faire ?


Elle ne savait pas ce qu’elle voulait.


Elle ne savait même pas combien de temps il lui restait.


Profiter d’être encore là.


Kazama lui avait dit quelque chose de semblable.


Arrêter de poursuivre l’Ochimizu. Partir avec lui. Ailleurs. Hors du Japon, s’il le fallait.


Tsune ferma les yeux.


Sa sœur avait eu besoin d’être sauvée.


Puis Kōdō avait eu besoin de ses recherches.


Le Shinsengumi avait eu besoin de ses connaissances.


Et maintenant, l’Ochimizu devait disparaître.


Il y avait toujours eu quelque chose à faire.


Quelque chose qui rendait la suite évidente.


Pour la première fois, Tsune essaya d’imaginer ce qui resterait si elle cessait de courir après tout cela.


Elle ne trouva rien.


Dans l’autre futon, Ryōma ne bougeait plus.


Tsune resta longtemps éveillée.



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