Une rose dans un bouquet d'épines par

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10 Chapitre Dixième : "L'Exutoire du Vide"

Catégorie: M
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Je me trouvai dans un cachot sinistre ressemblant étrangement à celui où Rogue donnait ses cours. Mon corps me donnait une impression désagréable de flotter et je du baisser les yeux pour me rendre compte que j’étais assise sur un vieux fauteuil de velours mité. Il m’était impossible de décoller mes bras des accoudoirs et un rapide coup d’œil à ceux-ci m’informa qu’aucun lien de les retenait.

Cependant, autre chose me retenait prisonnière. Une sorte de force qui m’écrasait de l’intérieur.

Chaque particule de mon corps me donnait la sensation d’être une feuille de papier que quelqu’un aurait broyée à la main en la réduisant en une boulette ridée et insignifiante.

Mes pieds étaient cloués au sol de pierre brûlant et une idée horrible me vint à l’esprit : celle que les semelles de mes chaussures étaient entrain de fondre.

Puis, tout à coup, une lumière vive me fit lever les yeux et je me rendis compte que j’étais assise en face d’un bureau sur lequel brûlaient deux bougies rondes, larges et blanches. Sans doute devaient-elles être neuves car leurs rebords n’étaient pas entamés et le bois du bureau était vierge de toute larme de cire chaude.

Depuis combien de temps ces bougies étaient-elles là ? Je n’eus pas le temps de me poser plus de questions car une violente douleur traversa mon crâne tel un éclair zèbre le ciel. Sauf qu’aucune détonation ne suivit mon propre éclair, aucune foudre ne vint s’abattre en moi et les ondes de choc laissées par ce soudain mal de tête semblèrent s’échapper de ma boîte crânienne sans même résonner à mes oreilles.

Vint alors un silence lourd, pesant et salvateur à la fois. Une légère impression de chatouille m’indiqua que la douleur de l’éclair avait laissé tomber quelques unes de mes larmes.

Mes bras étaient toujours immobiles et le fait de ne pouvoir essuyer mes joues me remplie de désespoir plus qu’il ne me frustra.

Ce sentiment de détresse amena une nouvelle vague d’eaux salées qui ruissela sur mon visage avant de se pendre à la pointe de mon menton et de se laisser tomber dans le vide.

 

« -Ma puce, arrête de pleurer maintenant. »

 

La voix, aussi douce fut-elle, m’arracha à mon désespoir si violement que je m’en trouvai aveugle pendant quelques secondes. Puis ma vue revint sans que j’eus besoin de l’ajuster à la semi pénombre de la pièce.

Les flammes des bougies m’éblouirent brièvement avant que je ne distingue une forme derrière le bureau devant lequel j’étais moi-même assise.

Cette voix… je ne l’avais plus entendue depuis plus d’un an et pourtant j’eus l’impression de ne jamais avoir vécu un seul jour sans elle.

 

Des mains fines et halées apparurent sur le bureau et écartèrent les bougies, plaçant chacune de celles-ci à une extrémité du support de bois.

La luminosité presque aveuglante des bougies réduite par leur éloignement, me fis voir le visage que j’avais tant aimé mais que je ne me trouvais bizarrement pas surprise d’avoir devant moi.

Elle n’avait pas changée. Ses belles boucles noires s’échouaient toujours sur ses épaules. Son teint légèrement mat ne portait aucune trace de la mort. Cette dernière n’avait pas non plus altéré se regard d’onyx profond qui me fixait avec tristesse.

Un coin de sa bouche était étiré en un sourire doux et mélancolique.

Malgré sa demande, je ne pus empêcher les larmes de couler… Sans m’en rendre vraiment compte, l’un de mes bras se libéra et ma main vint trouver la sienne, la serrant de toutes les forces que j’étais encore capable de puiser.

C’est avec un sourire béat que je murmurai son prénom, des sanglots dans la voix :

« -Sarah… »

 

Elle ne répondit pas mais le coin de sa bouche se souleva un peu plus, accentuant cette impression envahissante de mélancolie qui se dégageait d’elle.

Elle me donnait l’impression d’une statue dont le visage aurait changé délicatement d’expression au grès des ombres et lumières produites par le Soleil.

 

«-Comment es-tu arrivée ici ? » Lui demandai-je.

« -Et toi, Rose, comment en es-tu arrivée là ? »

 

Sa question me désarçonna. Ma main relâcha sa pression sur la sienne pendant un instant.

Je ne savais que répondre. L’idée me vint de faire semblant de ne pas savoir de quoi elle parlait mais comment aurais-je pus mentir à celle qui me connaissait mieux que moi-même, quand bien même l’aurais-je voulu ?

 

« -C’est dur en ce moment, tu sais. J-je-j’essaie de garder espoir mais tu sais…enfin… »

« -Quel espoir as-tu gardé, Rose ? Celui de me rejoindre un jour ? Comptes-tu vraiment cela comme un espoir ou es-tu entrain de me mentir ? » Me demanda-t-elle. La pointe de déception dans la voix me fit brusquement relever la tête, que j’avais légèrement baissée dans ma honte de ne pas arriver à trouver une quelconque justification à mon comportement.

Ses grandes prunelles sombres me fixaient implacablement et sa main, jusqu’ alors inerte dans la mienne, se resserra fermement autour de mon poignet. Pourtant, lorsqu’elle reprit la parole sans même attendre une réponse de ma part, ce ne fut pas la colère à laquelle je m’attendais qui teinta sa voix mais une impatiente difficilement contenue :

 

« -Quand vas-tu enfin m’oublier ? Tu n’as jamais saisi ta chance, Rose. Tu dresses toi-même les barrières qui te séparent du reste du monde. Tu restes sans cesse distante avec des personnes qui pourraient être de vrais amis car tu as peur de l’abandon mais tu t’abandonnes aussi par la même occasion. Ce qui nous différencie des robots ce sont les sentiments que l’on éprouve et tu les rejettes, tu te transformes en une machine. L’amie que tu étais avant souffrait mais n’était pas cet être aigri, sombre et agressif. Ce n’est peut-être que l’image que tu donnes de toi mais à force de jouer le rôle de quelqu’un d’autre ta vraie personnalité commence à disparaître et ton propre esprit s’affaiblit de jour en jour en même temps que ton corps. Avant tu aurais réagi, tu te serais battue…

-C’est vrai, j’ai peur de l’abandon mais seulement parce que la seule personne qui comptait véritablement pour moi m’a abandonnée, tu m’as abandonnée Sarah. Quand tu es morte j’aurais voulu l’être aussi. Dès la seconde où mon regard a croisé ton corps brisé sur le pavé, mon esprit, déjà instable à l’époque, s’est déchiré en deux. J’ai fait toutes les conneries possibles et imaginables pour m’empêcher de me buter en me rappelant ces moments où tu essayais de me convaincre que je méritais de vivre, j’ai tout fait pour combler le gouffre que tu avais un peu plus creusé en moi en te suicidant. Alors oui, c’est vrai, j’ai dressé des barrières, je ne suis plus qu’un robot malade et immonde mais je n’ai jamais abandonné la partie, je ne t’ai jamais abandonnée, moi. C’est tellement simple, Sarah, de me demander de t’oublier alors que tu m’as pris le cœur avant de te jeter avec, du haut du sixième étage. »

 

Je m’étais légèrement penchée vers elle par-dessus le bureau. Ma bouche s’étirait en une grimace de désespoir rendue humide par mes larmes. Mes yeux dévoraient les siens avec avidité sans pouvoir se détacher d’eux.

Pour la première fois depuis le début de notre discussion, Sarah baissa le regard.

 

« -Tu ne m’as jamais pardonnée de t’avoir quittée, de t’avoir laissée seule au monde. »

 Ce n’était pas une question. Elle se tut un instant, les yeux mystérieusement absorbés par l’un des bras de mon fauteuil.

« -Je te demande de me pardonner, de ne plus m’en vouloir. » Je détestais la façon qu’avaient ses yeux d’éviter à tout prix les miens, le ton presque suppliant que sa voix prenait de plus en plus distinctement.

« - Ce n’est pas à toi que j’en veux... Si j’avais vraiment été là pour toi, tu aurais pu choisir une autre façon de trouver la paix… J’ai longtemps pensé que tu n’étais qu’une égoïste qui partait pour le « repos éternel » tout en me laissant croupir dans mon propre malheur. Puis je me suis rendue compte que c’était moi l’égoïste ; parce que si il y a bien une chose que je puisse comprendre c’est que trop de douleur rend l’espoir en l’avenir totalement inexistant. Et à ce moment-là, les égoïstes sont tout simplement ceux qui te demandent de vivre pour leur propre bien-être tout en te laissant t’en sortir seule. » 

« -Nous nous sommes aidées mutuellement mais il était difficile de te donner de l’espoir alors que je n’y croyais pas moi-même. Je voulais t’aider mais je n’étais pas assez forte. Nous étions toutes deux trop brisées pour nous aider l’une l’autre sans nous épuiser. Mais contrairement à toi, Rose, je ne suis pas parvenue à vivre avec ces éclats tranchants qui m’infestaient. Nous ne sommes pas les coupables mais les victimes mais ce n’est pas une raison pour que tu te comportes comme telle pour le restant de tes jours. Arrête de vivre à travers mon souvenir. Ouvre-toi à ces amis que tu repousses sans cesse, ces personnes bien vivantes. L’égoïsme ne veut rien dire dans une situation pareille, pas plus que la culpabilité. Tous ces sentiments n’arrangeront strictement rien à ma mort et ne feront que peser un peu plus chaque jour sur ton cœur. Si je ne t’en veux pas, tu n’as pas à t’en vouloir non plus. »

 

Je recouvrai les mains de Sarah avec les miennes. Nous étions toutes deux l’une en face de l’autre à regarder nos larmes tracer des sillons humides sur nos joues. Mais l’expression de mon amie avait changée. Un sourire timide mais franc éclairait son visage comme si une troisième bougie été apparue dans la pièce. Ses yeux étaient remplis d’une douceur et d’une joie qui m’auraient parues étranges si je ne les avais ressenties moi-même. J’étais alors persuadée que le visage de Sarah n’était qu’un simple reflet du mien. Nos mains se serraient fermement et cette force semblait remplir mes bras de fourmillements. Puis une légère mélancolie se fit présente dans nos esprits sans toute fois effacer nos sourires.

Nos mains se délièrent lentement tandis que, paradoxalement, nos lèvres fendaient nos joues un peu plus chaque seconde.

Les bougies se mirent à briller avec une telle intensité que je fus obligée de fermer les yeux pour ne pas être aveugle. Je ne pouvais que sentir ses mains qui glissaient des miennes avec une lenteur proche de la torture. Puis les bouts de ses doigts brisèrent notre unique contact.

 

Lorsque mes yeux s’ouvrirent j’eus tout d’abord l’impression de ne pas avoir quitté le cachot. Une lumière agressive et presque blanche me transperçait le crâne. Puis je me rendis compte que j’étais allongée. L’absence de baldaquin et la raideur des draps sous ma peau m’indiquèrent que je ne me trouvais pas à mon dortoir. Je plissai les yeux pour m’accommoder de cette soudaine luminosité qui s’avéra n’être que le fruit de mon imagination.

L’infirmerie était plongée dans une sorte de bulle de coton duveteux et serein. Le ciel blanc et bas qui recouvrait Poudlard était annonciateur de neige et la vue des arbres nus, rachitiques et gelés par le froid me glaça toute entière malgré la chaleur presque étouffante de la pièce.

Je regardai enfin autour de moi avec plus d’attention, comme un nouveau né découvrant le monde dans lequel il vient d’être jeté. Ma première pensée fut que tout y était trop blanc, même les bougies fixées aux murs semblaient renvoyer cette lumière criarde pareille à celle diffusée par les néons Moldus. Un énième frisson me parcouru et je dû m’adosser contre le mur, à moitié assise dans mon lit aux draps couleur bleu ciel légèrement passée.

Je fermai les yeux l’espace d’une seconde dans l’espoir d’arrêter le malaise qui s’éprenait de moi, emportant le lit vide en face du mien dans une danse endiablée, quadrille du mal de mer.

L’intérieur de mon crâne s’arrêta de tourner sur lui-même et je rouvris les yeux.

Je ressentais une étrange impression de sérénité et, aussi improbable que cela puisse paraître, d’espoir. Mes joues étaient dépourvues de larmes et une partie de moi essaya de m’en culpabiliser. Puis ce fût la petite voix de la raison, timide mais assurée, qui vint ôter de mes épaules ce soudain accablement : il n’y avait aucune raison de pleurer. La force donnée par un espoir même encore chétif était un bien meilleur hommage à sa mémoire. Son visage m’était apparu si net, si précis mais, bien loin de me désorienter, je considérais cette vision de Sarah comme naturelle, inévitable. Mon esprit s’était tellement habitué à vivre à travers les restes de son vivant qu’il était tout à fait normal que sa présence physique se manifeste un jour. Que ce soit par le biais d’un rêve, d’un fantôme ou des deux à la fois… Je me donnais l’impression d’être l’une de ces vieilles dames dont le mari est mort depuis vingt ans et qui continue de vivre comme si il était toujours à ses côtés. Reproduire inlassablement les mêmes activités quotidiennes tout en s’adressant à l’être disparu de toutes les façons possibles pour ne pas ressentir avec trop de violence la solitude laissée par son départ.

 

Sarah était devenue pour moi un souvenir morbide et entêtant. Je n’avais jamais pu faire son deuil et je savais qu’en continuant à me la remémorer d’une façon aussi peu saine, je m’enfoncerai toujours plus jusqu’à en devenir totalement irrécupérable. Peut-être était-il possible de vivre sans l’effacer de ma mémoire, en étant capable de penser à elle sans me sentir déchirée de toutes parts ? Mais la seule chose sûre était que le fait d’essayer de vivre en étant étouffée par l’ombre de ce qu’elle avait été autrefois devait être éliminé au plus vite.

 

Ce n’est pas l’idée de me séparer de cette présence irrationnelle et malsaine, qui m’accompagnait quelque fois dès le saut du lit, qui me dérangeait. Ce qui me dérangeait, ce qui m’effrayait, c’était d’être heureuse.

Le bonheur avait été absent de ma vie depuis bien trop longtemps. S’il venait à se manifester de nouveau à moi, comment pourrais-je le gérer ? Comment pourrais-je ne serait-ce que le reconnaître ? La souffrance, la dépression, le vide ; tout ça je connaissais. Je savais reconnaître l’élément déclencheur de la moindre de mes déprimes, j’étais capable de mesurer la profondeur du puits rempli de néant dans lequel je plongeais, bien qu’il me sembla infini.

 

C’est au moment où je me convainquis que le bonheur ne pourrait être pire que ma situation actuelle et que je n’avais rien à perdre, que Mme Pomfresh, les sourcils légèrement froncés, sortit de son bureau :

 

« -Comment vous sentez-vous, mademoiselle ? Vous êtes réveillée depuis longtemps ? » Me demanda-t-elle en s’approchant de mon lit.

« -Depuis une quinzaine de minutes. Je me sens bien. Je-je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé. Encore l’une de mes chutes de tension j’imagine ? » Tentai-je avec un léger sourire. 

« -Ce qui semblerait tout à fait logique au vu de l’état de dénutrition avancé que votre corps doit subir. » Me rétorqua-t-elle du ton de quelqu’un qui ne s’y laisse pas prendre.

 Je détournai le regard. Je me sentais fière de la façon dont j’avais réussi, au fil des mois, à dompter, restreindre, contrôler ce satané corps dont je n’avais jamais voulu. Peu importait la voix de la raison, le regard glacé de Pomfresh et le fait d’être alitée parce que trop faible, je ne pouvais me résoudre à ressentir de la honte face à la torture que je m’étais moi-même infligée.

J’avais fait un choix auquel je m’étais tenue sans aucun compromis. Ceux qui s’acceptaient n’étaient que des faibles qui n’avaient pas la force, la volonté de se contrôler et qui faisaient passer leur manque de détermination pour de « l’amour envers eux-mêmes » et de « l’harmonie entre physique et esprit ».

 

« -Depuis combien de temps ne mangez-vous plus ? » Me demanda-t-elle abruptement.

« -Je suppose que je mange sans quoi je ne serais pas là pour en parler. » Répondis-je froidement tout en essayant de cacher la pointe de mépris perçant ma voix. 

« -Ce qui est sûr c’est, qu’en continuant comme ceci, vous ne serez plus « là » encore longtemps. Ni nulle part d’autre ailleurs, ajouta-t-elle durement.

-Laissez-moi partir d’ici. » J’essayai de trouver suffisamment de force pour me lever. Je basculai ma jambe droite hors de mon lit. L’infirmerie se mit de nouveau à tourner.

Une main douce et brûlante, comparée au froid constant qui me gelait, se referma sur mon épaule et m’incita gentiment à revenir m’allonger, ce que je fis les yeux de nouveau fermés, la respiration bruyante tout en essayant de ravaler cette soudaine envie de vomir qui semblait m’envahir la poitrine, la gorge et le ventre.

Je me rendis alors compte que, force physique ou pas, je n’avais aucune destination. Qu’anorexie, boulimie, autodestruction en général, ne me faisaient vivre l’instant présent que dans le seul but d’oublier un avenir auquel je ne croyais plus. Que la seule projection de mon futur qui n’était pas encore complètement brouillée ne se résumait qu’au schéma inlassablement redondant de mon prochain menu. Je me sentis vaincue et sans doute s’en aperçu-t-elle. Sans doute vit-elle l’ombre de défaite que ressent le soldat tombé à terre qui n’espère plus l’arrivée des secours pour le relever et le ramener près de ceux qui l’aiment. Peut-être perçu-t-elle ce désespoir que je sentais moi-même luire tel un phare en pleine tempête car, lorsque je tournai enfin mon visage vers elle, son regard s’attrista de la même façon que l’avait fait celui de Sarah dans mes songes.

Sans parler, elle prit ma main qu’elle serra fermement dans la sienne tout en maintenant le contact visuel qui lui permettait d’atteindre un semblant de l’âme que je m’étais employée à détruire. Mais je ne voulais plus me complaire dans ce tableau sombre et nombriliste que j’avais peint de moi-même. Je ne voulais plus de cette succession de croûtes épaisses qui, à force de s’entasser les unes sur les autres, avaient finies par donner cette toile craquelée, ce marasme noirâtre et insignifiant. Il fallait que je me débarrasse de toutes ces couches, que je les égratigne jusqu’à trouver le blanc pur et immaculé de la toile de départ. Pour pouvoir peindre une nouvelle image de ma propre existence.

Cette restauration m’apparaissait comme un long périple, m’épuisant avant même d’avoir commencé. Je savais cependant que la première étape qui me permettrait de m’affranchir de tout ce qui me retenait enchaînée était de ne plus faire dans l’illusion. Je devais admettre que la guérison de mon esprit serait impossible sans celle de mon corps. Sans le soutien solide d’une enveloppe nourrie d’une plus importante consistance. Il fallait également que je lève le voile que je me mettais constamment devant les yeux. Il fallait que je fasse face aux conséquences de ce mode de vie destructeur qui durait depuis bien trop longtemps et que j’avais finit par accepter comme une fatalité plutôt que de me résoudre à le combattre.

J’avais atteint mes limites, je n’avais plus le choix. J’étais au pied du mur.

 

« -Que faut-il que je fasse ? » Demandai-je sans cesser de plonger mon regard dans le sien. Elle parue prise légèrement au dépourvu mais su à quoi je faisais allusion sans que j’eus besoin de faire la moindre précision.

« -Remanger. Je pense que cela prendra du temps, que la rééducation ne sera pas facile. La base serait donc de redonner à votre corps les éléments vitaux dont il manque. Dans un premier temps, cela pourrait vous donner assez de forces pour pouvoir entreprendre une prise en charge plus poussée par la suite. Le calcium et le potassium me semblent être les plus importants pour le moment et peut-être les…

-Une prise en charge plus poussée ? Je serai la seule personne à me prendre en charge. » L’interrompis-je d’un ton trop agressif pour cacher de manière efficace la soudaine montée de panique qui venait de m’envahir.

 

Je savais ce qu’elle cherchait à insinuer et il en était absolument hors de question. La perspective que mes parents puissent être au courant me terrifiait. J’essayai de me calmer, me rendant compte que ma virulence ne m’aiderait pas à la convaincre de me donner une chance de m’en sortir seule. Seulement, avais-je la volonté de m’en sortir ?

La petite voix mesquine qui logeait dans mon crâne ne pouvait s’empêcher de répéter qu’il me serait plus facile de faire semblant d’aller mieux sans être surveillée par mes parents. Tandis que la voix de la raison me mettait en garde contre moi-même, voyant dans mon désir de ne compter que sur ma propre personne la menace d’une rechute bien trop facile.

Mais la force intérieure que j’avais nouvellement déployée et qui m’avait servie à accepter que j’avais un problème était encore bien trop fragile pour me permettre d’affronter ceux que je cherchais à épargner à n’importe quel prix. De plus, le fait de guérir par mon seul courage, ma seule volonté serait quelque chose qui contribuerait enfin à remonter de peu la courbe décadente de ma propre estime. Changer la volonté de toujours plus maigrir en une énergie positive qui me permettrait de trouver un semblant de bonheur. Voilà une chose qui ne serait pas facile.

Cette pensée me fit voir ceux qui se sentaient à l’aise dans leurs corps, ceux que je trouvais d’ordinaire si faibles, comme des êtres bien plus valables et bien plus déterminés que je ne pourrais sans doute jamais l’être en continuant à me détruire. Ces personnes m’apparurent alors tellement plus fortes que moi, à un point où j’aurais presque pus en être jalouse.

Moi qui m’étais tuée à la tâche en faisant de ma vie un enfer, qui ne pouvais retourner en arrière, qui avais changé mon esprit de façon irréversible quand bien même la guérison fus possible, je n’avais jamais ne serait-ce qu’effleuré leur niveau de liberté.

Mes ailes à moi, celles que je sentais me pousser lorsque je m’empêchais de manger, étaient factices. Je m’étais laissée avoir par une publicité mensongère qui, bien loin de m’élever à l’état de pur esprit, m’avait alourdie tout en me donnant une impression de légèreté qui n’était autre qu’un immense vide.

 

« -J’ai conscience que je dois redonner à mon corps ce dont il a besoin. Pour ça il me faudra la volonté de m’en sortir. Cette volonté devra venir de moi et aucune `prise en charge plus poussée’ ne servira à la rendre plus solide.

-Mademoiselle, votre vie est en danger. Les hypoglycémies et les vertiges ne sont rien comparés à l’arrêt cardiaque qui vous menace à chaque pas que vous faites, à chaque marche d’escalier que vous gravissez.

-Très bien, je n’ai pas d’autre choix que de tout faire pour me soigner. C’est une obligation vitale et cela suffit à me donner l’envie de me battre. Je n’ai pas besoin des autres. Je dirais même que le fait de ne pas avoir à leur montrer des résultats positifs de ma guérison serait une pression en moins à supporter. 

-Avant de venir à Poudlard, je travaillais comme infirmière dans un grand hôpital d’Irlande et je sais par expérience qu’il ne sert à rien de forcer un patient à entreprendre des démarches contre sa volonté. Mais le fait est que vous êtes encore mineure et que, étant la seule personne au courant de vos problèmes, je suis responsable de ce qui pourrait aggraver votre état de santé.

-Dans ce cas, je suis sincèrement désolée de vous poser un dilemme moral aussi désagréable. » Ma voix était devenue acide. Je savais qu’elle n’avait pas le choix, que je ne pourrai l’empêcher de parler. Tout ce que je pouvais demander pour le moment c’était un sursis.

 

« -Je m’engage à me réalimenter correctement et à parler à mes parents aux prochaines vacances si vous vous engagez à ne parler de mon état de santé à personne. Pas même au directeur. » Ajoutai-je, me doutant que la confiance mutuelle qu’ils avaient l’un en l’autre les poussait sans doute un peu trop souvent à parler entre eux de leurs élèves…

« -Nous ne sommes qu’en mi-novembre, les vacances ne débutent que le 23 décembre. 

-J’ai tenu des années dans cet état, ce n’est pas cinq malheureuses petites semaines qui changeront quoi que ce soit. Je préférerais reprendre suffisamment de forces avant de devoir vivre une telle confrontation. Il me semble qu’une période de temps aussi longue devrait suffire à m’y préparer.

-Je ne sais pas, mademoiselle…

-Je pourrai faire tout ça moi-même mais si vous acceptiez de me donner les compléments dont je manque pendant cette période afin d’éviter toute carence, je vous en serais profondément reconnaissante. »

 

Je me tournai vers elle, la fixant sans ciller dans le but de lui faire ressentir la fureur, l’envie féroce et brûlante de tuer ces petites voix, ces obsessions qui m’avaient asservie, qui avaient faite de moi une esclave et un monstre.

 

« -Tout-tout cela me dérange. Je ne sais pas… Je…

-Un mois, un seul. Jusqu’aux vacances. Après ça, si je ne respecte pas ma parole, je vous promets que je n’essayerai pas de vous empêcher de prévenir ceux que vous jugerez bons de tenir au courant. Pour le moment je vous demande simplement de faire preuve d’un peu de compréhension, d’avoir confiance en moi car je suis persuadée que vous savez que ma situation ne me plait pas plus qu’à vous. Si vous étiez capable de me laisser une unique chance de vous prouver ma bonne volonté… La décision ne tient qu’à vous.

-J’espère que ce n’est pas une sorte de manipulation… Si vous ne parlez pas à vos parents comme prévu, aux prochaines vacances, aucun autre accord ne sera possible. »

 

Je fus soudain prise d’un élan d’affection pour cette femme au visage bien trop bon, à la voix bien trop douce qui semblait ressentir une part, même infime, de la confiance que je sentais bouillir en moi.

Je refusai de me culpabiliser, j’allai tenir ma parole, je ne venais pas de manipuler l’une des seules personnes, avec Neville, qui arrivaient encore à me faire ressentir un semblant d’humanité. Je n’essayais pas non plus de me convaincre de ma propre sincérité.

 

Sa main avait délaissé la mienne et c’est d’un ton professionnel, dénué de toute émotion compatissante qu’elle reprit la parole :

« -Je vais vous donner ce mélange Moldu, dit-elle en faisant apparaître une petite bouteille de verre violet à l’aide de sa baguette magique. C’est une mixture fabuleuse qui vous redonnera la base des nutriments nécessaires à votre santé. Revenez me voir dans deux jours, nous continuerons le traitement et nous fixerons le rythme de vos futures visites. Buvez toute la bouteille. C’est la seule condition que je vous demande de respecter avant que vous ne quittiez mon infirmerie. »

 

Je pris la bouteille et la regarda s’éloigner.

« -Merci. » Lui lançai-je avant qu’elle ne disparaisse dans son bureau tout en espérant qu’elle comprenne que je ne venais pas de la remercier pour le simple fait de m’avoir donné le complément. Elle ne se retourna pas mais s’arrêta pendant une seconde sur le pas de la porte, la main serrée autour de la poignée de cette dernière. Je pus la voir brièvement fermer les yeux, la tête à peine baissée avant qu’elle ne me laisse seule pour de bon dans cette pièce au charme aseptisé.

 

Je me redressai, ouvris la bouteille et reniflai le bord du goulot. L’odeur douceâtre du médicament me fit froncer le nez. J’hésitai à le prendre lorsqu’un mouvement à la périphérie de mon champ de vision attira mon attention.

Sur mon épaule reposait, d’un calme menaçant, une mèche touffue de mes cheveux devenus secs et cassants au fil du temps. Je fixai l’abomination avec horreur. Une larme coula, puis une seconde. Je sentais de nouveau la panique poindre. Une angoisse aigue et lancinante. C’est avec résignation que je portai le goulot de la bouteille à ma bouche qui, crispée, me donna l’impression d’être totalement indépendante de ma volonté. Je me forçai donc à entrouvrir les lèvres avant d’engloutir à grandes gorgées, la tête rejetée en arrière et les yeux plissés, le contenu vital dont le goût semblait me défier de tout recracher par terre.

Lorsque j’eus finit, je reposai la bouteille désormais vide sur la table de chevet à gauche de mon lit. Le souffle court et le cœur battant, j’essuyai le résidu humide de mes larmes collant à mes joues et retirai d’une main ferme la mèche de cheveux morts prématurément, de mon épaule. Je me levai et regardai la pendule accrochée au mur auquel je tournai le dos en étant allongée dans mon lit.

 

Il était une heure de l’après midi.

 

Le combat que je devrais mener contre moi-même commencerait après que j’eus franchi les portes de l’infirmerie. Je ne pouvais plus reculer et je ne pouvais pas non plus rester cloîtrée ici pour le restant de mes jours. Enfermée dans cette bulle désinfectée.

C’est pleine d’appréhension et la mort dans l’âme que je m’avançai vers les doubles portes en verre fumé qui me séparaient du reste du monde. Je jetai la mèche dans la poubelle située près du lit le plus proche de l’entrée. Mèche témoignant que mon écroulement intérieur finissait enfin, malgré tous mes efforts, par détériorer le peu de présence physique qui me servait de façade.

 

La main sur la poignée, je pris une grande inspiration et c’est tête baissée que j’ouvris la porte et me jetai dans l’arène.

 

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