Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 1 : La Ronce et le Savon par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

15 Du poisson au menu

Catégorie: T , 5356 mots
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09 mai 2010 - 21h16


Dans l’évier, la mousse de savon et l’eau avaient quelque chose de profondément apaisant, et Merle en avait encore fort besoin. Même si plusieurs jours avaient passé, même s’il semblait qu’aucune conséquence immédiate ne fut plus amenée à s’imposer de façon évidente, ce qui s’était passé dans l’échoppe de Landalphon de Nesles continuait de l’affecter. Les yeux reptilien de l’Omega, le Terminateur, pour reprendre le terme usité dans les Ombres, n’avaient cessé de revenir secouer son esprit, y compris au milieu de la nuit. Et ce n’était pas tout.

D’une part, il avait perdu son emploi auprès d’Arsenik Filth. Non pas parce qu’il avait été renvoyé – non – mais parce que la raison d’être de son travail avait tout simplement disparu en même temps que l’anamorphe. Il n’avait même pas eu besoin de dégainer l’argument du médaillon, dont il ne savait à présent trop que faire. Il avait reçu son dernier salaire, avait été remercié, et se retrouvait à présent sans complément de revenus. Toutefois, il en était presque soulagé, et il n’était pas certain, à présent, de vouloir chercher une alternative. Peut-être était-il temps de tout simplement cesser pour de bon ses activités liées à cette partie de la ville, et de se vouer entièrement à l’Auberge.

A l’auberge, et à son nouvel apprentissage auprès de Seamus. L’irlandais était un homme de parole, et il avait commencé à lui apprendre – à la discrétion de la chambre 5 – à sonder consciemment les champs magiques autour et à l’intérieur de lui-même, dans le but de comprendre, anticiper et peut-être un jour influencer ses morphies. Les exercices étaient encore fort basiques, mais le commis avait le sentiment d’entrer dans un univers dont il avait toujours soupçonné l’existence, juste là, par-delà les éthers. Il avait bien l’intention de progresser. Mais ce dont il serait capable à terme, il en doutait très sérieusement tant son être lui semblait influencé par des forces extérieures dont il ne soupçonnait pas la nature. L’après-midi connaîtrait une autre de ces leçons. Et il se surprenait à les attendre.

Leur escapade de l’Impasse des Ronces Amères, et sans doute la façon dont l’écrivain avait plaidé l’idée de le préserver face à l’Auror, avaient clairement affermi quelques liens. L’oiseau lui faisait confiance, dorénavant. L’Ebéniste étant mort, une porte venait de se fermer quant à l’éventualité que Seamus perfectionne son art destructeur. En avait-il encore besoin, d’ailleurs ? Ce qu’il fuyait semblait voué à ne pas venir le chercher à l’auberge, car la chose se serait déjà produite. Force était de constater que rien d’autre ne venait chercher Seamus O’Riordan (ou McNamara, peu importait) à la porte de la chambre 5 qu’un plateau de tartines au matin, et il semblait à Merle que l’homme cherchait dorénavant plutôt une forme de rédemption. Peut-être en déplaçant tous ses efforts sur ses tentatives de l’aider lui. Mais s’ils en tiraient chacun profit, alors il était d’accord. Et il ferait de son mieux. 


La journée avait mal commencé pour Neige. Des trois pièges à clapet qu’elle avait posés dans les galeries sans lumière des catacombes, l’un avait été inondé pendant la nuit, l’autre avait été pillé par un énorme scarabée grisâtre qui avait eu tout juste la place de se faufiler entre les barreaux, et le dernier ne contenait qu’une minuscule souris décharnée. L’haruspice l’avait bien écorchée, mais l’examen de ces entrailles rachitiques n’avait fait que confirmer ses pressentiments : la journée serait mauvaise, même si elle avait saisi une possibilité d’en savoir plus quelque part dans les rues du quartier Est, à la tombée du jour. L’information était mince.

La jeune-femme avait haussé les épaules, avait donné les restes de souris à la jeune gargouille qui l’accompagnait, et s’était soigneusement lavé les mains, les bras et le visage à l’eau froide avant de prendre un petit déjeuner constitué d’un grand bol de gruau d’avoine. Le petit phodile avait bien grandi. Tôt ou tard, sa peau finirait de s’épaissir pour devenir semblable à de la pierre articulée. Si la Lune Noire qu’affectionnaient ces créatures restait clémente.

Douze heures plus tard, elle avait réarmé les trois pièges désespérément vides, avait parcouru la moitié des rues de Lutèce sans rencontrer qui que ce fut pour solliciter ses services, avait salué Emilion, un Paria, comme elle, qui logeait dans un caniveau à sec, et commençait dorénavent à perdre ce qui lui restait de patience.

Rien… Rien de nouveau depuis l’aube. Les gens étaient encore bien trop occupés par la Foire de Printemps pour lui prêter attention, et devant elle le futur s’obscurcissait lentement, faute d’avoir rien trouvé de suffisamment lisible en dehors de L’Anathème. Les colonnes inégales du Quotiden des Ombres ne pouvaient rien pour elle. C’était d’entrailles fraîches dont elle avait besoin pour ses prédictions.

Elle était donc dans un état passablement brumeux quand son errance l’amena aux abords du Quai de Montebello, en milieu de soirée. Le crépuscule tombait, illuminant d’or sanglant le ciel de Lutèce, alors que Neige marchait mécaniquement dans une ruelle pavée qui ressemblait aux autres. Au loin, on pouvait entendre quelques clameurs, s’élevant des étals de la Foire de Lutèce dont la Nocturne battait son plein vers Saint-Germain des Près.


La Foire de Lutèce, Merle jugeait avoir assez donné, et ce même si le programme était rutilant, avec sa semaine d’étals de tous horizons et son concours d’inventions. Pour un être que la phobie sociale submergeait, y compris en lieux abrités, c’était une peine. Saule l’y avait traîné de force, l’avait plus ou moins trimballé de stand en stand tout en interpelant n’importe qui au passage. Elle l’avait forcé à « manger » de tout, boire de n’importe quoi et approcher les plus étranges des bêtes fabuleuses. La foule avait été partout, au désespoir du commis de cuisine qui ne pouvait supporter cette marée sorcière plus de quatre minutes de rang. Sa collègue avait ponctuellement respecté son besoin de s’écarter dans les venelles sales et désertes, à raison de quelques secondes toutes les heures. Mais à peine l’avait-elle laissé souffler un instant qu’elle le réembarquait vers l’un ou l’autre des vendeurs de miel, des cracheurs de feu ou des musiciens de rues. Finalement, l’attaque de panique était arrivée. Et avec elle, ces traits qui avaient un jour fait dire à Caupona que les gens « auraient peur de lui s’ils les voyaient ». Saule l’avait ramené. D’un transplanage rapide et immédiat, comme si elle avait eu la réponse à l’énigme de Caupona. Merle savait que ce n’était pas le cas. Mais elle avait cette intuition propre à elle seule, et il la remerciait pour ça en ce jour. Ainsi se trouvait-il alors, à travailler en silence. Elle y était retournée. Seule. C’était sans doute mieux : il n’avait été qu’un poids.

De la vaisselle, il y en avait à revendre. Jamais le Chat qui Pêche n’était aussi rempli que pendant les périodes de foire - au printemps et à l’automne - et chaque chambre était occupée, en cet instant, contrastant de beaucoup avec les jours où seuls O’Riordan et l’animagus pigeon y avaient séjourné. Ces locataires, Saule les blanchissait et les nourrissait sans relâche. Elle avait une énergie que Merle ne pouvait qu’envier en silence, lui qui dépensait bien plus que sa ration quotidienne en calories à chacune de ses transformations. Bien entendu, les assiettes qui s’amoncelait sans relâche partout dans la cuisine avait quelque chose de l’eau limpide s’échappant entre les orifices d’une casserole percée avec laquelle on tenterait d’écoper le contenu d’un bateau. Mais, à présent qu’il n’avait plus à se lever avant le soleil pour livrer le remède de l’Ebéniste, il semblait à Merle que le plus dur labeur était moins épuisant que chaque minute de la vie qu’il avait menée au cours de la première moitié de l’année. En ce matin, il s’attelait encore et encore à la tâche qui était la sienne, saisissant chaque plat, chaque assiette, chaque verrine. Bien sûr, il arrivait toujours plus de plats sales de l’Auberge, et ses efforts pouvaient sembler vains. Et pourtant, il semblait se satisfaire du simple fait de contenir les piles de porcelaine souillée dans des limites raisonnables.


Dans le brouillard de son esprit, Neige ne vit le couvercle de poubelle qui traînait par terre dans l’obscurité de la rue qu’au moment où elle buta dessus, avant de finir sa chute sur le conteneur en question, dans un grand fracas de métal. Légèrement sonnée, elle se redressa juste à temps pour voir trois chats faméliques s’enfuir à toutes pattes en lui jetant un regard outré. Elle se releva avec précaution, ôtant de ses cheveux ce qui ressemblait à une arête de poisson… tiens donc, de poisson. Ça avait des entrailles, un poisson.

Un regard circulaire lui apprit qu’elle se trouvait derrière l’Auberge du Chat qui Pêche, un établissement séculaire fréquenté par le peuple plus bas que celui du Marais mais plus haut que celui des ruelles crasseuses qui habritaient ses nuits à elle. Par les interstices du portail entrouvert, elle pouvait voir les fenêtres des cuisines, dont elle cotoyait présentement les poubelles. D’ailleurs, à en juger par la forte odeur marine qui s’en dégageait, il y avait de la daurade au menu. Ou peut-être du congre. Neige se fraya un chemin à l’intérieur de la cour et appuya une main sur le rebord de la poubelle, examinant son contenu avec attention, puis elle commença à tirer délicatement sur un morceau mou, long et visqueux qui ressemblait à un intestin cru. Oh oh… Elle pouvait déjà dire que l’évier se boucherait, et ce de façon imminente.


Ce fut un bruit de poubelles fracassées et la collision molle d’un morceau de peau de congre contre le verre inégal de la fenêtre qui tira Merle des pensées dans lesquelles il se perdait toujours lorsqu’il travaillait. Ce n’était pas la première fois... Les chats avaient l’habitude d’envoyer valser les déchets. Surtout lorsque des restes de poisson se trouvaient à l’intérieur. Cependant, il fallait marquer le coup... Répandre les ordures, c’était exposer la cour arrière de l’auberge à la visite de hordes de rats, qui - curieusement - travaillaient volontiers de concert avec les félins coutumiers des lieux. Rapidement, l’oiseau coupa l’eau et déposa éponge, brosse et gants. Un pas le conduisit à la porte de bois à la peinture écaillée qu’il ouvrit sans attendre avant d’interjeter :


— Vous avez déjà mangé, les chats !


Ce fut alors qu’il remarqua quelque chose de plus gros qu’un chat : une forme mouvante au milieu des ordures qui pouvait fort bien être celle de l’une des créatures étranges échappées de la foire. Il fit un pas en arrière, les sourcils froncés, et saisit une fourchette à volaille aux deux dents effilées. Il avait oublié de fermer le portail qui donnait sur la venelle. Et - pire que tout - il portait toujours la forme qui était réellement la sienne, sous laquelle Saule l’avait rapatrié.


Les chaudes lueurs qui filtraient dans la petite cour pavée semblaient attirer Neige comme un papillon de nuit désorienté. A travers la vitre irrégulière, elle distinguait une silhouette vêtue de noir penchée au-dessus de l’évier, silhouette qui se dirigea d’ailleurs assez vite vers la porte… avec l’intention manifeste de l’ouvrir. Elle revint vivement vers sa poubelle et se mit à tirer de plus belle sur son bout de tripe pour dérouler près d’un mètre d’intestin gluant qu’elle scruta comme si sa vie en dépendait. Elle n’avait que quelques secondes devant elle pour trouver la réponse à ses questions, et en était parfaitement consciente. Il pouvait se passer n’importe quoi, elle n’en avait a priori aucune idée, et cela la dérangeait profondément, aussi analysait-elle rapidement tout ce qui lui tombait sous la main. Il fallait croire qu’elle eut la main heureuse… Apparemment, la première victime de l’évier bouché serait un homme en noir qui lui apparaissait comme étrangement nébuleux, et… Le claquement d’un panneau de bois sur la pierre, ouvert à la volée.

Une interjection concernant les chats, et elle s’immobilisa, aux aguets. Dans l’encadrement de la porte, un mince jeune-homme aux cheveux noirs s’était figé lui aussi, et tenait devant lui une longue fourchette pointue. Neige lui lança un regard insondable par-dessus le bord de la poubelle et se redressa lentement, cachant dans sa main gauche couturée de cicatrices un foie de poisson rougeâtre.

La fourchette était inutile, elle savait déjà qu’elle ne servirait pas, même pas de menace. L’homme qui la tenait était sans doute possible le commis de vaisselle qui allait avoir des ennuis avec son évier. Même lorsqu’il n’était pas vu au travers d’une vitre dépolie, le jeune-homme avait quelque chose de bizarrement flou, comme si l’image qu’elle avait devant elle ne collait pas exactement avec celle qu’elle avait perçue dans sa vision. Mais le regard farouche était le même et les vêtements bel et bien noirs, et cela lui suffisait pour savoir ce qu’elle avait à faire.

Trois pas mesurés l’amenèrent dans le rectangle de lumière que découpait la porte ouverte, trois pas qu’elle franchit sans hésitation et sans agressivité. Son regard noyé d’ombre croisa celui du commis. Une drôle de lueur verte dansait tout au fond, cette mystérieuse lueur de connaissance qu’elle avait cherchée à rallumer toute la journée sans y parvenir. Tendant sa main gauche toujours fermée devant elle, elle prononça à voix basse la phrase rituelle destinée à savoir si une personne voulait entendre une prédiction la concernant, ou si elle préférait rester dans l’ignorance et réagir aux événements au moment où ils arrivaient.


— Voulez-vous écouter ce que j’ai à vous dire ?


L’intonation était neutre, tout comme le geste. Elle proposait un choix, en mettant le jeune-homme aux cheveux noirs à la croisée des chemins… Ce qui était écrit était déjà intangible, mais la façon d’accueillir l’avenir pouvait encore modifier certains événements. Le crépuscule désormais gris mourait devant une nuit d’encre, et dans un des angles de pierre de la cour, on voyait s’allumer les deux pupilles phosphorescentes d’un chat téméraire en quête de poisson.


Ainsi, la forme se précisa pour devenir silhouette et la créature fut incontestablement identifiée comme un être humain. Dans les poubelles du Chat qui Pêche ? C’était bien la première fois en dix ans... Même le vieux Grönson, qui vivait encore quelque part dans ces ruelles, ne s’abaissait jamais à venir fouiller dans les ordures de l’établissement. Point de chats. Ceux-ci avaient dû filer devant l’image terrifiante que pouvait représenter à leurs yeux une jeune-femme en passe de dérober leur butin. 

La fourchette retomba. Merle ne menaçait pas les gens, même lorsqu’ils étaient inamicaux. Et le comportement de la fille sortie des poubelles allait s’avérer certes singulier mais en aucun cas belliqueux. Lorsqu’elle s’approcha, le commis de cuisine eut un net mouvement de recul, ses doigts se resserrant imperceptiblement sur une arme qui ne lui servait plus qu’à accrocher les bribes de courage cachées quelque part très loin derrière ses inaptitudes sociales. Il faisait des efforts. Mais les inconnus surgissant des ordures ne comptaient pas encore dans la liste de ses acquis récents. Avec distance, il observa brièvement celle qui approchait, sans laisser sur elle trop longtemps un regard qu’il préférait laisser trainer à la surface des murs gris de l’auberge. Elle n’avait pas l’air dangereux. Pourtant, la phrase qui lui parvint fit revenir sur le devant de la scène la double pointe de la fourchette à volaille.

Elle avait quelque chose à lui dire ? Merle ne connaissait rien à la divination, quelle qu’elle fut, et ne songea pas un instant à une telle possibilité. En dehors des membres du Chat qui Pêche et de deux ou trois clients, les gens qui le connaissaient se réduisaient presque à néant... A l’exception de ses interlocuteurs successifs dans la Maison de Sifflebuse, le Manoir des Filth ou plus rarement celle de Malebrumes. Il s’en serait bien passé. Mais il ne savait que trop bien que la vie n’était pas faite que de choix. Et si cette fille-là venait transmettre quelque message issu de l’une ou l’autre des Maisons, il ne voyait là que de mauvaises nouvelles.


— Je... Ça dépend..., répondit-il avec une méfiance très habituelle et peut-être un peu exacerbée.


Cette réponse lui sembla immédiatement idiote, naturellement. Mais être parvenu à dire quelque chose n’était déjà pas si mal, alors il s’en contenterait.


Neige avait déjà eu affaire à des personnes qui ne connaissaient pas le mot de passe, et c’était à chaque fois la même incompréhension manifeste : les gens la regardaient au pire comme une folle, et au mieux comme si elle s’était trompée de personne. Sauf qu’elle ne se trompait jamais. Mais cette fois-ci il y avait quelque chose de plus dans l’attitude de ce jeune-homme, une tension sourde qu’elle finit par identifier… La peur. Tout son corps parlait de rejet et d’angoisse, mêlés d’une étrange résignation. Quelque part, il lui faisait penser à un chien battu qui continuerait malgré tout à revenir vers son maître, espérant peut-être éviter les coups au moins une fois. Que craignait-il donc ainsi…? Voyait-il derrière Neige quelque chose de plus noir que sa simple ombre étirée sur le sol par la lumière de la cuisine ? 

Ou peut-être n’était-ce que la peur de l’inconnu, la peur du saut dans le gouffre… La peur du noir, en fait, une des peurs les plus profondes de tout être humain. Précisément, la peur contre laquelle Neige luttait heure après heure depuis l’aube, en cherchant à lire le présent avec un peu d’avance. Elle n’avait pas souvent peur, parce qu’elle savait au moins une partie de ce qui allait arriver, et parce qu’elle avait pris l’habitude d’accepter le reste sans poser de questions. Mais c’était son rôle d’éclairer l’avenir, quel qu’il soit, et de laisser les gens avancer en pleine lumière… Même si cette lumière révélait autant de havres que de pièges.

Elle ramena sur sa poitrine la main qui serait toujours le foie de congre, comme pour protéger ce qui arriverait à l’employé brun. Sans accorder un regard aux deux pointes d’acier tournées vers elle, elle entreprit d’expliciter sa requête précédente.


— Je peux voir plus loin que la plupart des gens… Vous avez le choix entre en savoir un peu plus que la normale sur les prochaines heures, et oublier ma présence ici…


Neige cherchait avec douceur le regard fuyant du commis de vaisselle, perdu sur les vieilles pierres, cherchant l’empathie nécessaire pour qu’il puisse effectuer son choix en toute lucidité.


— Certains choisissent de fermer les yeux sur ce qu’ils sont seuls à pouvoir savoir… C’est votre droit. Mais maintenant, voulez-vous ouvrir les yeux ?


Et ce disant, elle desserra les doigts de sa main gauche, juste assez pour pouvoir distinguer le dessin rosé des quatre lobes du foie de poisson… Et la silhouette troublée qui flottait au bord de sa conscience, quelque part dans les deux ou trois heures à venir… Une silhouette au regard farouche.

Un peu de sang à demi coagulé suintait entre ses doigts… Elle espérait que quelle que fut sa réponse, le jeune-homme voudrait bien la laisser se laver les mains à l’évier… Avant qu’il ne se bouche. Après tout, les suites de ses prédictions ne la concernaient plus, elle se limitait à porter un message dont les gens faisaient ce que bon leur semblait. Elle avait depuis longtemps, et pour sa propre sauvegarde, cessé de se préoccuper du destin de ceux qui croisaient son chemin au détour d’un soir comme tant d’autres. Ce qui ne signifiait pas pour autant que rien ni personne ne pouvait compter à ses yeux.


Merle avait senti sans mal que - effectivement - la femme qui se trouvait en contrebas des escaliers ne s’était pas « trompée de personne ». Comment avait-elle fait pour déterminer que c’était bel et bien à lui qu’elle avait des choses à dire, il n’en savait trop rien. Même Saule, qui avait pourtant l’habitude de sa présence, vérifiait généralement qu’elle avait bien affaire à lui lorsqu’elle entrait dans une pièce après quelques heures d’absence. En tout cas, une chose était sûre : cette femme n’avait pas peur de son apparence physique. Peut-être, en réalité, parce qu’elle ne le regardait pas sous cet aspect, mais au travers de... visions ? Elle pouvait voir plus loin que la plupart des gens... La fourchette à viande tomba peu à peu au niveau de sa cuisse. Le contraire aurait peut-être été préférable, mais Merle n’agissait jamais en fonction de sa raison. Peut-être l’attitude prudente et calme de son interlocutrice y était-elle pour quelque chose. En général, les gens se comportaient de façon trop brusque pour obtenir quelques paroles ou - pire - un soupçon de confiance de la part de Merle. Mais on aurait dit que cette rencontre-là savait exactement comment poser sa voix pour ne pas produire d’effets indésirables. Peut-être, effectivement, y voyait-elle plus loin que la plupart.

Ses sourcils se froncèrent légèrement, plus à la manière de quelqu’un qui vient de se blesser qu’à celle de celui qui se méfie. Cette fille parlait de façon extrêmement imagée, et il avait toujours un mal fou à comprendre ce qui se cachait au-delà. Quand Saule lui parlait de cette façon, il prenait généralement tout au premier degré de façon pathétique. Mais cette fois, il parvenait plus ou moins à deviner qu’on cherchait à lui parler de choses plus profondes que de mouvements de paupières.

En secouant la tête avec impuissance, il fit un pas de côté vers l’intérieur de la cuisine et invita celle qui tenait encore ses abats de poisson dans la main à entrer. Si Caupo s’était douté un seul instant qu’il proposait à une fille rencontrée au milieu des poubelles d’entrer dans la cuisine, il lui aurait certainement fait avaler son éponge. Saule également, étant donné le seuil de tolérance qu’elle possédait en termes d’hygiène. Peu de temps avant, il aurait encore cédé à sa peur des représailles et à sa désastreuse envie de ne rien savoir. L’ignorance était quelque chose de bigrement rassurant et déculpabilisant. Et pourtant, il parvenait à envisager de ne pas s’y réfugier encore et encore.


— Entrez..., finit-il par dire tout en bloquant la porte crasseuse à l’aide d’un seau de ménage. 


Décidément, ce garçon lui paraissait assez étrange. Neige avait failli repartir, mais au moment où elle s’y résignait, il se mit en mouvement… A cela près qu’il ne semblait toujours pas comprendre ce qu’elle venait faire là… Pourtant, et c’était tout à son honneur, il venait de lui ouvrir sa porte. Il choisirait donc de savoir. Elle franchit d’un pas égal le seuil de pierre, et jeta au jeune commis un regard lourd de sens, bien que dénué d’agressivité. Il avait choisi de l’écouter, et elle allait parler.

Elle cligna deux ou trois fois des yeux pour s’habituer à la différence de luminosité. Quand elle put enfin regarder autour d’elle, elle détailla rapidement l’intérieur de la cuisine. Tout d’abord, le grand évier devant lequel le jeune-homme venait de se planter, avec son impressionnante pile de vaisselle sale. Ensuite, les fourneaux superbement entretenus et les casseroles accrochées au mur, brillantes de propreté. Et enfin, la double porte battante qui menait au reste de l’auberge… fermée pour le moment. Neige se mit à la surveiller du coin de l’œil, attentive à tout ce qui pourrait l’interrompre… Il avait l’air assez nerveux comme ça.

Ramenant son attention sur lui, elle inspira doucement et prit la parole d’une voix basse, presque monocorde mais néanmoins assez incisive pour n’endormir personne.


— Vous devriez faire attention à votre évier. Il va se boucher d’ici quelques minutes, tout au plus.


Voilà, c’était la partie la plus facile. Et à présent… venait la partie qui n’était jamais aisée ; elle devait lui parler de lui-même, alors qu’il paraissait brouillé, même dans sa propre perception. A présent, elle allait avoir besoin de rester parfaitement neutre pour éviter toute influence et toute réaction inappropriée, et c’est cet équilibre délicat, toujours sur le tranchant d’un fil, qui était difficile. A présent… Elle leva son regard sombre vers lui, énigmatique.


— Et vous… vous n’êtes pas ce que vous semblez être. Vous paraissez moineau, mais vous avez les ailes du corbeau.


Elle se rendait bien compte que ses dernières paroles étaient à peu près incompréhensibles, mais elle-même n’arrivait pas bien à situer d’où venait l’effet de flou qui nimbait le jeune-homme. Cependant, elle était convaincue qu’il avait plus de ressources qu’il n’en montrait.

Elle ouvrit sa main gauche bien à plat devant elle, laissant voir tous les détails du foie de poisson posé sur sa paume. Ses yeux s’agrandirent légèrement… Pour la première fois, elle prit conscience de toute l’étrangeté de ce qu’elle allait dire. Cela lui arrivait rarement, mais devant ce garçon aux cheveux noirs, cette fois-ci, elle se troubla devant l’évidence.


— Par ailleurs, dans… deux heures environ… vous allez… être…


Ses joues pâles se colorèrent légèrement alors qu’elle bafouillait, et elle passa rapidement une main dans ses cheveux emmêlés pour tenter de reprendre contenance.


— …dans un peu plus de deux heures, vous serez une jeune-femme de grande taille avec des mains de pianiste et de très longs cheveux blonds.


Finalement, elle avait débité ça d’une traite. Après quoi, elle ne sut que se taire, le silence devenant presque une entité propre qui dévorait jusqu’à sa conscience d’un avenir improbable qu’elle venait de définir comme une certitude. Elle venait d’énoncer l’impossible. Mais elle venait d’énoncer la vérité. En deux pas incertains, elle s’appuya contre le bord froid de l’évier et laissa choir d’un air absent son foie de congre dans la poubelle. Elle n’arrivait pas à comprendre ce jeune-homme insaisissable qui s’effacerait en deux heures mais qui venait de lui brûler les yeux.


Ce dernier venait de servir une louche de soupe dans un bol, et s’était de nouveau figé face à la viscéromancienne. Si la première de ses prédictions - pourtant de nature très aviaire - le laissait dans l’incompréhension, la seconde, celle qui avait le plus troublé la voyante, lui semblait au contraire parfaitement cohérente. Il n’avait jamais reçu de prédiction d’haruspimancie. Mais d’un coup, cette discipline divinatoire de Lune Noire lui semblait plutôt fiable.

Il posa le bol sur le coin de la table, comme il aurait souhaité qu’on l’eut fait pour lui sans violer ses distances, avec un simple pincement navré des lèvres. Il n’aurait pas besoin de lui spécifier ce qu’il était. De toute façon, elle venait visiblement de « le voir ».


Pourtant, Neige n’avait pas idée de ce qu’était un changeforme, pour n’en avoir jamais rencontré. Elle ne pouvait saisir la nature physique de Merle, qui était ce dont les gens s’apercevaient relativement facilement lorsqu’ils le côtoyaient suffisamment longtemps. En revanche et sans vraiment s’en rendre compte, elle avait vu autre chose, que pratiquement personne n’aurait pu déceler. A travers le masque, elle avait vu la vérité, à la fois l’apparence fondamentale superposée à l’apparence transitoire, et le profil de l’âme découpée en plumes noires nimbées de blanc. Cette fois, elle ferma les yeux, et dans les ténèbres de ses paupières, le silence prit pour elle une nouvelle forme. Sa voix n’était plus qu’un murmure…


— On ne change pas sa nature. Vous êtes un oiseau. Vous volerez. Mais méfiez-vous des plumes les plus luisantes.


En rouvrant les yeux, elle savait qu’elle allait briser un instant hors du temps. Elle redevenait une simple jeune-femme aux allures de pauvresse, et laissa son regard errer entre ses mains et le sol de la cuisine. Une lassitude sournoise l’envahissait, signe qu’elle s’était un peu trop laissée un peu trop impliquer émotionnellement… et qu’elle en payait le prix. D’un signe explicite, elle demanda l’autorisation de se laver les mains à l’évier.


Ceci, l’oiseau le lui accorda non sans avoir retiré une haute pile d’assiettes. Les traces de viscères ayant trainé dans les poubelles, il en ferait son affaire. Ce qui le troublait beaucoup - outre la fin de la prophétie incompréhensible dont il venait de faire l’objet - était le bruit d’engorgement que venait d’émettre le siphon. Se pouvait-il que...


— Voilà, j’ai dit ce que j’avais à dire…, souffla l’harupsice tout en raflant le bol de soupe et en l’avalant d’une traite qui en disait long sur son état de famine.


Déjà, elle fondait le long de l’évier jusqu’à la porte qui l’avait laissée entrer pour de trop longues minutes, qui étaient environ au nombre de trois. Dans un gargouilli d’eau, l’évier venait de se boucher complètement.


— Oh, et j’oubliais… On m’appelle Neige.


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