Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 1 : La Ronce et le Savon par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

16 Le toquoir du Manoir Filth

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11 mai 2010 - 14h44


Les vacances de Printemps étaient un événement attendu par tous les élèves de Pandimon. Parce que les beaux jours commençaient à revenir, mais surtout parce qu’ils pourraient tous regagner leurs familles, laissées après la Noël. Tous ? Non. Vératre Hallow n’était pas de ceux-là. Fille de diplomate cosmopolite, née en Islande, elle n’avait pas le loisir de rentrer chez elle, ni même de passer du temps avec une famille débordée par des affaires de toute autre importance que des loisirs avec l’enfant qu’elle était.

Pour ne pas moisir entre les murs de l’école séculaire du Gévaudan, elle avait passé une semaine chez une amie, en province, puis avait rallié la demeure de sa tante, à Paris, du côté moldu. Son oncle Millford travaillait au département de la Coopération du Ministère et affectionnait ce versant de la capitale française. Sa tante, Isore, brillait par sa discrétion et surtout son absence. Quelques jours encore, et elle retrouverait la crypte de la Maison Aralfin.

Ce jour-là, elle avait passé ses deux premières journées enfermée avec Lotus, sa cousine, mais était décidée à prendre l’air. Lutèce s’ouvrait à elle, et peu importait qu’elle n’eut été âgée que de 14 ans. Dans les rues qu’elle fréquentait, elle ne craignait pas grand-chose, même dans ce quartier bourgeois des Ombres. Elle avait quand même du semer la gouvernante, mais elle était à présent libre.

Elle s’était d’abord octroyé quelques divertissements : métamorphoser la sucette d’un petit garçon en cactus, coller les mains d’un vieil homme à son journal, puis subtiliser la bouteille d’un ivrogne et la faire rouler sous les pieds d’une dame qui s’était étalée de tout son long. Elle l’avait alors aidée à se relever, angélique, et avait accusé le soulard. Vers 14h, elle s’était trouvée lasse de tout ça, et avait songé se mettre en quête de l’un de ses amis. Striknin Filth, le préfet de sa Maison, avec lequel elle entretenait des rapports quasi sentimentaux. Il était de quatre ans son aîné, mais – à la longue – ceci ne se verrait plus. Qui donc voyait la différence entre deux personnes de 40 et 44 ans ? Clairement, il était encore distant. Mais les choses changeraient, elle en était convaincue. L’adresse en poche, elle avait passé la Porte des Anathèmes, bien gardée par sa statue, et allait à présent dans la Venelle des Brumes et Mirages. Ce quartier huppé du Marais, elle ne l’avait jamais fréquenté de façon extensive.

Le Manoir Filth ne fut pas difficile à trouver. Il était haut et compliqué, visible d’un peu partout, avec cette coursive qui passait au-dessus de la rue. Elle constata que les passants faisaient un écart pour ne pas passer trop près de la porte, mais ne s’inquiéta pas.

Sans aucune timidité, elle s’approcha. Elle n’avait peur de rien : après tout, du sang viking coulait dans ses veines. Ainsi qu’une bonne dose d’inconscience. Elle saisit le toquoir, frappa trois coup sec et attendit devant la porte, sage comme une image, les mains jointes et un sourire d’ange aux lèvres. Si elle tombait directement sur un Filth (ce dont elle doutait fortement, un elfe était tout de même plus approprié pour ouvrir une porte), il s’agissait de faire bonne impression.


Il était un homme qui s’amusait, lui aussi, du malheur des passants, tout comme des mines timorées qu’affichaient certains d’entre eux lorsque leurs pas les menaient au-devant des lourdes portes du Manoir Filth. Depuis trente ans, Severian Frenodin Froideloup lorgnait par le judas de cette de porte avec le même regard vitreux, un gant blanc posé contre le fer forgé. Le majordome exerçait son métier avec un zèle inégalable, comme son père, le père de son père et tant d’autres avant lui, et jamais un seul Filth n’aurait imaginé se passer du service de cette dynastie d’hommes à tout faire. Les Froideloup étaient les meilleurs dans le domaine, à tous égards.

Cette fois encore, l’homme releva le clapet d’argent qui obturait l’oculaire et en approcha sa paupière. De l’extérieur, au travers du globe de verre, Vératre put voir son iris vert de gris apparaître comme à travers une loupe et la scruter pendant un moment. Aussi vite qu’il était apparu, il s’en fut, et le bruit du clapet retombant à sa place se fit entendre au travers du bois noir. Une seconde passa, puis le son de nombreux loquets magiques coulissant de concert dans les tréfonds du mécanisme de l’ancienne porte se fit entendre. Révélant son poids colossal, cette dernière s’ouvrit enfin sur une herse de fer, baissée et vraisemblablement pourvue de nombreux sortilèges d’obturation magique.

Derrière cette dernière, dans un costume de velours noir parfaitement ajusté, Froideloup regardait l’enfant entre ses cheveux gris. Son visage était tout en lame de couteau, même s’il n’avait pas la moindre expression d’agressivité. On aurait simplement dit que les années étaient passées sur lui comme autant de cisailles, et ses petits yeux brillants étaient suffisamment perçants pour décourager celui qui aurait frappé là par hasard. Derrière lui, on pouvait entrevoir un hall fait de la pierre de Paris. Au sol deux tapis précieux de laine verte tressée de fil d’or blanc supportaient des candélabres sur pieds en ferronneries gothiques. La cire s’échappait de chaque bougeoir et tombait au sol en longues stalactites aux formes fantomatiques. Dans deux vasques, crépitaient des flammes pâles, éclairant quelques registres posés sur un écritoire de chêne ciré. Le majordome resta silencieux et immobile, dans une attitude que certains auraient qualifiée d’accusatrice. Puis, d’une voix aussi profonde qu’une oubliette, il s’adressa à la fillette qui se trouvait plantée en contrebas.


— Déclinez votre sang, votre nom, vos intentions.


Pourquoi dans cet ordre ? Si ce n’était pas une évidence pour le visiteur, celui-ci pouvait d’ors et déjà passer sa route.


Vératre ne s’offensa pas d’être observée par un judas, elle ne fut pas impressionnée par le mécanisme de la porte et ne fut pas surprise outre mesure d’apprendre qu’il y avait une certaine discrimination à l’entrée du manoir Filth. L’inverse l’aurait d’ailleurs choquée : on ne rentrait pas comme dans un moulin dans la demeure d’une famille de sangs-purs ! Cependant, elle fut surprise de ne pas se retrouver face à un elfe. Un humain de maison ? Voilà qui était original ! Ils n’étaient en réalité pas bien plus beaux que les elfes de maison, voilà ce qu’elle songea, mais elle ne sourcilla pas devant son air inquisiteur. Elle était bien trop sûre d’elle pour ça.

Elle haussa un sourcil à sa question. Insinuait-il qu’elle avait l’air d’une sang-de-bourbe ? Son visage d’ange disparut pour laisser place à un regard méprisant et un rictus mauvais. Elle croisa les bras et dit, d’un ton on ne pouvait plus hautain :


— Sang pur, évidemment ! Vératre Hallow Nightshade ! Je viens rendre visite à Striknin !


Un regard appuyé à l’humain de maison, et elle ajouta du même ton :


— Nous sommes dans la même Maison, à l’école.


Si Vératre était très peu réceptive aux sentiments humains, elle était en revanche beaucoup plus douée pour remarquer les détails intéressant du décor… Et la moquette derrière le majordome n’était pas passée inaperçue.


Le regard perçant de Froideloup demeura inébranlablement planté au travers de la herse lorsque la véhémence de la fillette remplit le porche de pierre blonde. Ce regard, ce ton, cette offense, comptaient parmi les plus évidentes faiblesses, car ils laissaient transparaître de façon livide quels sentiments et quelles vanités occupaient cet être. Sang pur évidemment, glapit l’enfant, sans savoir à quel point elle déshonorait ceux qu’elle tenait pour son illustre famille. La grandeur n’avait pas besoin d’être défendue, si elle était véritable. Et même s’il n’en montrait rien, le majordome ne s’étonna pas de constater pareille maladresse chez une dernière-née de deux familles rapportées d’Albion.

Pendant encore quelques secondes, il laissa l’enfant interjeter des paroles pleines de points d’exclamation à travers les antiques protections magiques. Alors que les derniers mots de la fillette résonnaient sur les ferronneries, il fit un pas de côté et se pencha au-dessus du registre posé sur l’écritoire. Dans la même Maison que Striknin... Allait-elle lui dire en complément qu’elle le voyait à la récréation ? Froideloup n’esquissait jamais de sourire. Mais parfois, ce n’était pas l’envie qui lui manquait. Et si Vératre avait été un membre aussi dévoué à Aralfin qu’elle le prétendait, elle aurait noté que le tapis était brodé de fils d’or blanc et non de l’argent si cher au fondateur de cette illustre Maison. Il réfléchit un instant. La jeune enfant du Patriarche Coriolan de Malebrumes devait avoir pas loin de son âge, et elle fréquentait la même Maison qu’elle, à Pandimon.

Avec un désintérêt silencieux et élégant, il nota quelque chose sur le parchemin granuleux du grimoire, avant d’ouvrir une console d’étain incrustée dans la pierre ciselée qui surplombait le tapis en question. De sa main gantée, il en tira une petite boule de cristal noir avant de revenir se placer face à la herse toujours close. Avec une habitude manifeste, il porta l’objet à hauteur de son front et souffla mornement :


Indocti discant et ament meminisse periti.


En un instant, les sons environnants semblèrent mourir sous le porche, et le simple regard que Vératre posa malgré elle sur l’objet y fut capturé au fin fond de la maille cristalline. Elle avait déjà ressenti ça une fois et une seule, quoique de façon plus intrusive encore. Au jour où elle avait été répartie dans la Maison dont elle portait ostensiblement la fierté. Il ne fallut qu’une seconde, une seule, et l’artefact ressortit de son âme comme il était entré. L’objet retourna dans la console, et Froideloup griffonna à nouveau quelque chose dans son grimoire. Sans qu’il ne prononce la moindre parole, enfin, la herse se souleva. Silencieusement, il se redressa de toute sa hauteur et regarda la fillette sur le pas de la porte.


— Vous venez d’être annoncée.


A qui et en quels termes ? Cette question comportait plusieurs réponses mais n’en recevrait aucune. Le majordome embraya le pas à l’enfant dans le couloir, sans attendre de quelconque réaction de sa part.


Vératre avait observé la sphère, semblable à celle qui régissait la cérémonie de répartition de Pandimon mais beaucoup moins désagrable. L’Œil n’était pas un rite initiatique plaisant, lui qui était capable de sonder les tréfonds de votre âme. Et pour avoir déjà vécu ça, elle savait ce qui allait se passer. Elle ne s’était pas attendue à revivre ça un jour. Mais elle ne rebrousserait pas chemin. Un instant, elle hésita à faire remarquer à l’esclave des Filth que si les frontières du monde de la sorcellerie française étaient mieux gardées, ils n’auraient pas à imposer ça à leurs visiteurs. Cependant, la furtive intrusion de l’artefact dans son esprit la laissa sans voix pendant plusieurs bonnes secondes, et elle se contenta de redresser le menton.

Elle suivit le majordome sans rien dire, n’imaginant même pas avoir pu être annoncée à quelqu’un d’autre que Striknin en personne. Elle se fichait bien des questions pratiques. Elle ne poserait pas non plus de questions : il était exclu de s’abaisser à faire la discussion avec un domestique.


Le corridor s’enfonça dans une demi-pénombre où la lumière des quelques torches semblait être maintenue délibérément faible pour que les portes qui s’enfonçaient derrières les tentures passent inaperçues. L’une d’elle était gravée de figures difformes, une autre était doublée d’une grille ferronée aux larges motifs de feuilles de sang-dragon. Une autre, encore, semblait être frappée de coups semblables aux battements d’un cœur embrumé. L’air portait une étrange odeur de chandelle éteinte, mêlée à celle de l’ambre brune et d’herbes sèches.

Le majordome ne se retourna pas. Sûrement avait-il perçu le pas de la fillette froisser derrière lui la maille des tapis. Quelque part dans les étages, une horloge tinta avec le son caverneux d’une cloche de bronze. Froideloup mena ses pas longs et calmes jusqu’à un rideau qui déboucha dans une antichambre tapissée de velours et meublée de quatre longues armoires de chêne noir. Dans l’un des angles de la pièce, il ouvrit une petite porte recouverte des mêmes étoffes que les murs. Au-delà s’éloignait un petit couloir étroit et sans lumière, au bout duquel on pouvait entrevoir la clarté d’un petit salon meublé avec soin.


— Voici, dit-il avec un élégant hochement de tête, tout en invitant Vératre à avancer.


A ce moment, s’élevèrent des voix dans le couloir que tous deux venaient de quitter, quelque part au-devant de l’une des étranges portes. Il n’était pas possible d’en distinguer les mots, mais l’on pouvait reconnaître sans mal l’intonation grave et soignée de deux hommes parlant avec une véhémence maîtrisée. Aussi étrange que ceci fut, Froideloup fut étonné par le timbre de l’une d’entre elles. Etonné, ou décontenancé. Clairement, il connaissait son propriétaire, et son expression trahissait qu’il ne lui avait pas ouvert la porte, à la différence de la jeune-fille qu’il menait. Un très court instant, il regarda en arrière de leurs pas comme s’il allait lui demander de partir. Pourtant - peut-être pour ne croiser le chemin de personne - il sembla finalement juger que la marche avant étaite présentement la meilleure solution. En avant, et le moins lentement possible.


— Si Mademoiselle veut bien se donner la peine, dit-il sobrement.


Vératre était fille de politicien et - à ce titre - elle avait hérité de certaines des caractéristiques de cette espèce : elle était hypocrite, sournoise et stratège, mais surtout elle laissait toujours une oreille traîner partout. Pour être au courant de tout, et si possible des faits dérangeants concernant les concurrents ou collaborateurs potentiels de son père. Souvent, les adultes ne se méfiaient pas des enfants et n’hésitaient pas à continuer leurs conversations privées, persuadés qu’un petit sorcier ne comprendrait rien aux grandes affaires du monde. Une aubaine pour une famille comme la sienne, où l’on n’hésitait pas à utiliser les enfants pour l’une ou l’autre fin.

Ainsi, la discussion du fond du couloir résonna comme une alarme dans sa petite tête d’espionne. L’air de rien, elle ralentit le pas et décida finalement de trouver la décoration de la pièce follement passionnante, prenant tout son temps pour s’approcher du couloir. De seconde en seconde, la conversation devint plus claire : deux hommes, une dispute probablement, mais toute en retenue, qui ne pouvait être l’apanage que de sorciers de haut rang. Les mains derrière le dos, le visage faussement perdu dans les sculptures du bois sombre à la façon d’une étudiante en histoire de l’Art, elle laissa passer les quelques secondes qui la séparaient de la réponse.


Une dispute ? Vératre usait là d’une induction bien hâtive se traduisant par une mésinterprétation flagrante. Mais peut-être était-ce parce que ses sujets d’étude, pour une fois, ne se définissaient pas comme des politiciens, des concurrents et encore moins des collaborateurs de son père. Malgré leur retenue, il y avait de l’urgence dans les voix des deux hommes qui approchaient, des intonations propres à la rhétorique, certes, mais point de colère. Nul ne se disputait avec celui dont la voix portait le moins haut. Et il aurait été bien imprudent de tenter telle absurdité.

Le petit jeu de la fillette n’échappa pas au majordome, dont le visage en lames de couteaux se ferma presque aussi prestement que sa grande main gantée sur le loquet de la porte. Car déjà, le rideau qu’il venait de passer pour entrer dans l’antichambre se rouvrit en un froissement d’étoffe pour laisser entrer les deux hommes que Froideloup avait souhaité éviter.

Grand et mince, le premier portait des cheveux et sourcils d’un blond cendré qui ne laissait aucun doute quant à son apparentement au dénommé Striknin. Dans un complet de velours vert sombre, il allait à grand pas sous un air concerné. Aussitôt qu’il passa dans l’antichambre, ses paroles moururent à la surface du bois des armoires sombres, ne laissant flotter qu’un bref « il y parviendra sans doute aucun » dans l’air confiné de la pièce. Cette phrase était sans appel, portée haute et claire au-dessus des tapis.

Immédiatement derrière lui, un homme aux cheveux et à la barbe noire le suivait, à présent en silence. Si la dernière phrase de Filth ne semblait pas le convaincre, il n’en demeurait pas moins stoïque. Sa stature était moins haute d’une demi-tête mais son port était plus digne encore, au-dessus d’un manteau gris brodé d’entrelacs d’un noir mat et d’une sobriété paradoxale. Froideloup s’immobilisa à son entrée et le salua d’un mouvement de tête qui n’attendait aucune réponse.

Sans un regard pour ceux qui se trouvaient là, les deux hommes traversèrent l’antichambre et ouvrirent une seconde porte, tout à fait semblable à celle que Vératre aurait déjà dû emprunter, située dans l’angle opposé de la pièce. En un instant, elle se referma derrière eux et ne laissa pour souvenir de leur passage qu’une odeur capiteuse du bois de santal.

Le majordome planta son regard sur Vératre et rouvrit largement et ostensiblement la porte qui lui était destinée. Si les quatre sécurités magiques qui avaient été débloquées temporairement pour permettre son passage se refermaient, elle retrouverait le pavé et aurait l’occasion de détailler à loisir les chefs-d’œuvre d’art gothique que constituaient les frises de la façade.


Les choses se déroulèrent rapidement, et pourtant comme au ralenti dans la tête de la jeune-fille. Qui donc était cet homme brun ? Il y parviendrait ? Les mots de Mr Filth résonnèrent dans sa tête et elle resta un instant songeuse avant de pénétrer dans le passage. Si elle ne dit rien, elle catalogua toute information pour plus tard.

Lorsqu’elle daigna enfin emprunter la voie qui avait été ouverte pour elle, l’humain de maison la salua avec un respect fort conventionnel avant de refermer la porte de bois sculpté.


Ainsi resta-t-elle là, seule. L’obscurité se fit derrière elle, dans le couloir, et ne demeura pour seule lumière que celle qui brillait à l’autre bout. Les murs étaient tapissés de feutrages obscurs brodés de motifs de ronces plus mâts. Dans les ténèbres qui régnaient là, ces formes étaient comme autant de figures qui regardaient celui qui avançait sur le plancher silencieux.

Quelques pas encore l’amenèrent dans la lumière, et son pied rencontra le contact feutré d’un lourd tapis semblable à celui qu’elle avait détaillé dans le vestibule de la demeure. En face d’elle, les épais vitraux d’une fenêtre à meneau laissaient filtrer la lumière d’une ruelle qui n’appartenait pas à la même Lutèce que celle qui l’avait accompagnée en ces lieux. L’air était chargé d’une odeur acidulée contrastant avec les parfums plus capiteux que Vératre avait senti depuis son arrivée. Plusieurs plantes grimpantes poussaient dans des pots de grès et venaient courir sur les poutres et les entrelacs muraux. Un peu plus loin, quatre canapés encerclés de bibliothèque se faisaient front dans un presque cercle étudié. Et dans l’un d’eux, Striknin Filth était en train de lire un parchemin déroulé.


Vératre déboula dans cet univers serein comme une tornade.


— Pfff… J’ai cru que votre esclave ne me laisserait jamais entrer !, dit-elle sans prendre le temps d’observer la beauté des plantes.


Elle s’approcha et s’installa à côté de Striknin, aussi naturellement que si ils étaient dans la crypte d’Aralfin et qu’elle l’avait quitté depuis une heure.


— Tu lis quoi ?


Non, prendre des nouvelles de la santé ou des vacances c’était de la discussion stérile. Striknin, allait sans doute se demander ce qu’elle faisait là, ou peut-être pas… Une chose était sûre : elle ne l’avait pas prévenu et il ne l’avait pas invitée. Il n’avait même pas sous-entendu qu’elle pourrait passer si elle n’avait rien à faire, et il n’était probablement même pas au courant qu’elle passait des vacances à Lutèce. Mais la jeune islandaise n’était pas à ça près.


La question de Vératre s’éleva dans le cabinet et vint se poser à la surface lisse des feuilles entrelacées qui grimpaient le long des bibliothèques. Les yeux de Striknin continuèrent de suivre les courbes régulière des mots posés sur le parchemin, sans hâte et jusqu’en bas de la page, puis clignèrent une fois avant de se poser sur le visage juvénile de la jeune Aralfine.


— Le bulletin de la société crypto-entomologique d’Enovren, répondit-il en roulant le parchemin et en nouant le cordon fixé au cachet.


Ce n’était probablement pas un mensonge. Striknin ne mentait jamais. Il se pouvait qu’il omette, mais point qu’il ne mente, et personne n’avait de doute à ce sujet.

Au-delà de l’un des vitraux soutenus par la pierre ouvragée des meneaux, la voix d’Arsenik Filth se fit entendre, étouffée par le verre coloré. Rapidement, la seconde voit renchérit, et il ne faisait aucun doute que le ton avait monté d’un cran depuis le passage des deux hommes dans le couloir. La seconde voix, profonde et calme, n’en était pas moins implacable et tranchante, et elle semblait à présent provoquer quelque embrasement chez le père de Striknin. Ce dernier tourna la tête vers la fenêtre, les sourcils imperceptiblement froncés.


Vératre avait pris l’habitude de devoir attendre que le préfet se décide à répondre à ses questions, mais elle s’en accommodait et y avait peut-être même pris goût. C’était tellement lassant, ces gens qui répondaient forcément aux questions… quitte à dire n’importe quoi ! Avec son aîné, il y avait un incontestable suspens. Même lorsqu’il daignait répondre, on ne savait jamais s’il irait au bout ou non, et le plus souvent, c’était d’ailleurs ce qui se produisait.

Elle suivit le regard de l’aralfin, et s’en fut observer les deux silhouettes derrière les vitraux. Elle regarda le préfet à la recherche d’un indice qui ne vint jamais, mais elle avait compris que la scène n’était pas anodine. Elle le fixa et demanda sans l’ombre d’une hésitation :


— Qui est l’homme brun qui parle avec ton père ?


Quand on voulait une réponse précise, il fallait poser une question précise !


— C’est Coriolan de Malebrumes, répondit Striknin tout en rangeant le rouleau de parchemin dans un coffret d’acajou.


Il connaissait assez l’inexpérience de Vératre dans les rues de Lutèce et ne montra pas le moindre étonnement à sa question. Pour connaître, il fallait avoir eu connaissance. Et prendre connaissance relevait parfois de la volonté et parfois du hasard. Au dehors, le ton ne semblait pas vouloir redescendre, et les mots initialement parcimonieux des deux hommes se faisaient à présent plus denses et plus affirmés, même s’ils demeuraient inaudibles.


Coriolan de Malebrumes… Autant le prénom n’inspira rien à la jeune fille, autant le nom de famille lui parla. Elle fixa Striknin :


— C’est le père de Zibeline ?


Comme l’avait pressenti Froideloup, Zibeline de Malebrumes était une Aralfine. Une camarade mystérieuse, qui parlait à demi-mots et semblait sans cesse traversée par un mélange d’espoir et de tristesse. Il lui semblait simplement que Pandimon lui servait de prison, d’endroit où elle était gardée pour être un jour restituée à un destin plus grand. Elle avait une vision du monde bien différente de la sienne et elles n’avaient jamais réellement sympathisé au-delà d’une conversation de cheminée.


— En effet, répondit-il avec un mouvement de tête et un plissement des yeux qui laissaient entendre que la définition donnée par Vératre était un peu réductrice.


Le ton ne baissant pas, cette dernière demanda cependant rapidement :


— Tu sais pourquoi ils se disputent ?


Se pouvait-il que ce fut une histoire de famille ? Zibeline et Striknin étaient-ils cousins ? Après tout, les sangs purs d’un pays étaient toujours cousins, à plus ou moins large échelle.


Dispute était finalement un terme de plus en plus approprié, s’il ne l’avait pas été au départ. Certes, il y avait une retenue étudiée dans le rythme et le niveau sonore de la conversation des deux hommes, dont seules les basses de voix parvenaient au-delà du verre des vitraux. Pourtant, l’animosité se faisait de plus en plus perceptible, et Striknin en fronçait de plus en plus les sourcils, ce qui n’était pas tout à fait dans ses habitudes. Clairement, il subodorait ce dont il pouvait s’agir.


— L’Ebéniste est mort il y a peu, répondit-il en s’enfonçant dans le fauteuil où il était assis.


Si Vératre ne connaissait pas Coriolan de Malebrumes, elle ne pouvait ignorer les légendes contant les abominations de l’Ebéniste, cette anamorphe versé dans le plus obscur des arts et égrainant les notes de la Pavane comme autant de fruits nauséabonds. Quels qu’eussent été les pays et les coutumes, chaque terre sorcière partageait les contes du dévoreur d’enfants, du croquemitaine qui prenait forme maudite pour venir enlever les plus innocents bambins. Bien souvent, dans ces versions enfantines et naïves d’une terrible vérité, on se servait de la crainte pour forcer sa progéniture à effectuer quelque tâche sans broncher. « Si tu ne vas pas au lit, l’Ebéniste viendra te chercher », avait-on dit trop souvent sans songer à ce que Landalphon de Nesles aurait réellement commis s’il avait entendu cet appel. Car en toute légende, sommeillait une vérité. Et celle-ci dépassait l’imagination d’un esprit encore plus ou moins sain.


— Le Patriarche revendique la possession du médaillon qu’il portait.


Vératre perdit une teinte de rose au profit d’un blanc lugubre. Elle resta silencieuse puis articula difficilement quelques paroles, comme un moldu qui vient de découvrir que la magie existe.


— Le Bussemanden… Mais… Il ne peut pas… mourir…


Rien n’était plus évident. Dans les légendes qui avaient bercé sa vie en tout cas. Elle se sentait presque indignée de la nouvelle : le monde avait arrêté de tourner rond, comme s’il ne comptait plus que trois points cardinaux. Non seulement l’Ebéniste avait existé pour de bon, mais ilé tait mort ? C’était impossible. Il fallait des personnes comme lui pour équilibrer le monde, à son sens. Et pourtant, elle ne connaissait pas l’histoire réelle. Cette visite au manoir Filth prenait une tournure bien inattendue.


— Est-ce que ça veut dire que… Coriolan de Malebrumes l’a fait assassiner ?


Elle ne croirait pas que le Bussemanden était mort de vieillesse !


— Qu’est-ce que c’est que ce médaillon ? Que va-t-il faire avec ? Prendre la relève en espérant que personne ne remarque la différence ?


Sa tête fonctionnait à mille à l’heure. Tout ceci se passait à quelques mètres d’elle, et elle eut la soudaine envie de fuir. Sa fierté l’en empêcha, et elle cacha ses mains tremblantes dans les poches de sa cape pour mieux reprendre son air hautain.


Au dehors, les voix continuaient d’égrainer des paroles indistinctes et véhémentes qui se mêlaient de façon confuse aux bruits plus lointains de la Venelle. Le préfet d’Aralfin posa sur sa cadette un regard lourd de sens. Longtemps, lui-même avait cru que l’anamorphe ne pourrait mourir. Les Arcanes de Pandimon étaient depuis passées sur ses années d’ignorance et lui avaient révélé que nul tissu de Kas n’était indéfectible. Il secoua la tête.


— Voilà bien des années que Coriolan de Malebrumes payait mon père pour contenir les douleurs de l’anamorphe. Le plus longtemps aurait été le mieux car il se servait de lui, mais ce médaillon est - je le crois - plus précieux encore que sa vie. Aujourd’hui, il compte bien récolter le fruit de sa patience. Un seul homme pouvait tuer de Nesles, et en l’anéantissant, il pense avoir libéré le monde d’un fléau. Alagos est bien loin d’imaginer qu’il pourrait placer entre les mains du Patriarche un objet comme ce médaillon. Cependant... quelque chose ne se passe pas comme prévu...


Un éclat de voix plus important se fit entendre, et les yeux de Striknin se tournèrent à nouveau vers le vitrail. Son inquiétude était dorénavant palpable dans l’air, et il devenait de plus en plus évident qu’au dehors, les choses pourraient mal tourner. Sans un mot de plus, il se leva du fauteuil et marcha jusqu’à la fenêtre qu’il entrouvrit avec une discrétion sans faille. Posant sa main sur le mur, il demeura alors immobile, écoutant chaque parole qui pourrait lui indiquer quelle issue était à prévoir.


Vératre fronça les sourcils, elle compatissait rarement et jamais longtemps, elle n’allait pas commencer aujourd’hui et certainement pas pour un homme aussi dangereux que l’Ebéniste. Il avait agonisé dans d’atroces souffrances ? Il l’avait sans doute mérité ! Mais prudemment, la petite aralfine demanda :


— Ton père veut garder le médaillon pour lui ?


C’était une grave accusation qu’elle venait de formuler sous la forme d’une question, par politesse. Il lui fallut quelques secondes pour rassembler son courage et se décider à le rejoindre. Striknin ne l’écoutait probablement pas, elle s’adossa au mur, de l’autre côté. S’il restait là, alors elle aussi ! Elle ferma les yeux et se concentra sur les voix. La perspective de mourir touchée par un sort perdu ne l’enchantait guère, mais Vératre avait toujours fait passer les affaires politiques avant ses propres envies.


En cette heure, la question n’était plus guère de savoir si l’Ebéniste avait ou non mérité le sort qui avait été le sien. Certes, Landalphon de Nesles avait disparu lorsque son imago était devenu incontrôlable. La créature n’avait plus ni conscience ni libre arbitre, ni même mémoire de ce que l’anamorphe qu’il avait été avait fait, et la chose qui avait souffert dans la pénombre n’était pas la personne qui aurait mérité d’expier ses fautes. Il n’était point question de punition ou de purgation... Seul le potentiel de Lune Noire que représentait cet être avait eu de l’importance aux yeux du Patriarche du Solstice d’Hiver.

Vératre portait sur cette histoire le regard de la fillette qu’elle était, et Striknin la regarda silencieusement alors qu’un silence nerveux s’était fait au dehors. La jeune Aralfine avait un certain don pour l’invention romanesque, mais elle se fourvoyait. Striknin en avait trop dit, et la petite en avait trop vu pour que les choses en restent à ce point. A voix basse pour qu’aucun souffle ne dépasse les boiseries de la fenêtre, il souffla :


— Mon père n’a pas ce médaillon. Il a lui-même fouillé tout l’Atelier de De Nesles.


L’objet était introuvable, et pourtant il était aisément repérable en Vision Ka. Soit Alagos l’avait emporté, soit le misérable employé chargé de livrer quotidiennement l’élixir se l’était approprié. La seconde possibilité semblait la plus probable, car la loyauté d’Alagos envers les Puissants était connue et infaillible. Il l’aurait restitué. En revanche, le métamorphe...

Il tendit un instant l’oreille, alors que les mots « négligence », « faute » et « magnanimité » s’élevaient distinctement depuis la cour, avec un ton fort déplaisant.


— Celui qui l’a pris n’a pas la moindre idée de ce qu’il a entre les mains... Maintenant il...


SLASH


Un bruit sec et déchirant s’éleva depuis la cour, rapidement suivi par un grondement de rage et de douleur. Une lumière violacée l’avait accompagné et provoqua en Striknin une urgence inhabituelle. Quittant la fenêtre dans une hâte non feinte, il traversa en trois pas le petit salon et rouvrit avec grand fracas la porte par laquelle Vératre était entrée.


— Severian ? SEVERIAN, la cour !, cria-t-il alors que le majordome, dans l’antichambre, se hâtait déjà en cette direction dans un même mouvement.


Le bruit du sort lancé avait fait frissonner la petite islandaise. La lumière violette qui s’en était dégagée la conforta dans son idée qu’il fallait s’éloigner de la fenêtre et l’attitude de son aîné d’Aralfin finit de la convaincre que les choses étaient en train de dégénérer.

La personne qui aurait pu les protéger en cas de problème était à terre, et Striknin avait crié suffisamment fort pour se faire repérer. Elle pesta intérieurement, Mr Filth ne savait pas s’entourer et - en plus - il s’était laissé surprendre. Son père à elle avait toujours des gardes du corps ! Elle suivit Striknin, sans même se poser la question. Bien sûr, une quatrième année n’avait aucune chance face au maître des Ombres, même une sang-pure… Mais l’union faisait la force. Froideloup ne mit pas longtemps à arriver : il avait sans doute espionné la conversation lui aussi. Elle ne savait pas trop ce que le majordome et son camarade allaient faire, mais peu importait : elle suivrait de toute façon !


Sans un regard vers le petit salon qu’ils quittaient, Striknin s’engagea dans le couloir obscur qui avait mené les pas de Vératre jusqu’à lui, et se hâta à travers la pénombre jusque dans l’antichambre. Le majordome venait de quitter l’endroit et les précéda dans les escaliers qui descendaient vers la cour, dans le seul claquement de ses talons sur la pierre des marches. A son côté, le préfet d’Aralfin vit sa jeune camarade aussi terrifiée que déterminée, et il s’arrêta net au milieu de l’escalier ouvragé.


— S’il est encore là, Vératre, ne tente rien, tu m’entends ?


Il planta avec urgence son regard bleu dans celui de la fillette. Si par malheur il lui passait par l’esprit l’idée de produire le moindre Lumos, elle mettrait incontestablement ses jours en danger. Se défendre ? L’idée était honorable mais désespérément vaine. Coriolan de Malebrumes n’était pas de ceux qui permettaient ce genre d’espoirs. Il était hors de question que la jeune Aralfine ne mette en quelque péril en cette demeure, et Striknin hésita un instant à lui demander de remonter au salon. En bas, Froideloup ouvrait déjà la porte ferronnée.


— Reste derrière moi, souffla-t-il avant de reprendre sa descente à grands pas.


Plus aucun bruit ne venait du dehors, en dehors de celui, familier, des pigeons sur les toits et de la venelle au-delà de l’enceinte.


Rare étaient les personnes qui pouvait se vanter d’avoir une quelconque influence sur Vératre, mais Striknin en faisait partie. Au fil du temps, le jeune-homme avait même su acquérir une certaine autorité sur elle. Et heureusement pour la situation. 

Elle savait qu’elle avait beaucoup à apprendre du fils Filth, elle savait aussi que - pour qu’il daigne lui parler de tous ces domaines obscurs qui le passionnaient - elle devait suivre certaines règles. Le laisser finir de lire une page, ne pas insister s’il ne répondait pas à une question, ne pas crier sur les toits ce qu’il lui avait dit, et se taire s’il n’était pas d’humeur bavarde. Etonnement, elle jouait le jeu ! S’il ne répondait pas, c’était qu’il ne la jugeait pas prête à accéder à certaine connaissance. Elle savait cependant que ce n’était en rien irrévocable : elle devait être juste être patiente, exercice ô combien nouveau pour elle.

Elle répondit par un simple « oui », ni plus, ni moins : elle l’avait entendu. C’était ça la question, non ? Mais elle capta le regard qu’il lui adressa, et comprit l’importance de se plier à ses injonctions. Elle hocha doucement la tête, promesse silencieuse qu’elle ferait ce qu’il lui ordonnerait. Toujours la baguette à la main, pour se donner de la prestance, elle se faufila derrière lui au travers de la porte de la cour, son cœur battant si fort qu’il lui semblait audible.


La porte qui donnait sur la cour battit lorsque Striknin la passa, et son pas foula les pavés alors que Vératre s’engageait à sa suite. Au regard qu’elle avait eu, le préfet d’Aralfin n’avait plus de doute quant à l’attitude que la fillette adopterait. Et quoi qu’il arrive, il ferait tout pour que rien de fâcheux ne la concerne. C’était là son rôle d’aîné, d’hôte, de préfet, et tout simplement d’individu. Devant eux, Froideloup s’était précipité au milieu de la cour et s’était agenouillé près de la forme indistincte d’Arsenik Filth. Le majordome répandait derrière lui sur le pavé le tissu de sa redingote, murmurant des mots très bas dont la nature était évidente pour Striknin. Des sortilèges d’abrogation, ou l’art de dissiper les sortilèges.

Les pensées confuses du garçon se trouvèrent instantanément réorganisées dans son esprit troublé. Si Froideloup prodiguait des soins, c’était que son père n’était pas mort. Et s’il prenait le temps de lancer de tels charmes, c’était que la cour ne présentait plus de danger. Alors même que cette conclusion se dessinait à son esprit, la baguette toujours en main, il fit deux pas de plus dans la cour dont il parcourut tout l’espace des yeux. L’oreille attentive, il scruta également chaque son, chaque bruissement, et tout doute fut rapidement écarté : Coriolan de Malebrumes avait transplané.


— Il n’est plus là, souffla-t-il avec presque du soulagement dans la voix.


Puis, sans attendre, il marcha jusque dans le dos du majordome, les yeux fixant le pavé et n’osant d’abord pas se poser sur son père. Jamais il ne l’avait vu au sol, cet homme qui l’avait impressionné toute sa vie, voire terrifié dans son enfance. Même les lourdes broderies de ses vêtements avaient l’air moins imposantes lorsqu’elles côtoyaient le pavé rude de Lutèce. Et pourtant, même à terre, Arsenik Filth conservait une dignité que tout autre aurait perdue. L’homme était sans connaissance mais respirait régulièrement. A son épaule, le tissu de ses robes était imprégné du rouge organique et profond de son sang. Dans un enchevêtrement de fils verts et dorés, sa manche gauche n’était plus que lanières. Et à l’intérieur, le bras était manquant.


Les idées de Vératre se bousculaient dans sa tête, le père de Striknin au sol, l’humain de la maison Filth à son chevet, la voix soulagée de l’Aralfin, les pavés et le sang… En Islande, il lui était arrivé de voir les moldus qui s’étaient aventurés en territoire sorcier couchés dans une mare de sang : cela ne lui avait pas plus d’effet que si elle avait vu un chat écrasé au bord d’un chemin. Mais la vue d’un sorcier aussi puissant que Mr Filth, gisant sur le sol, lui fit monter les larmes aux yeux.

Pour elle peu importait qu’il fut vivant ou pas : il avait perdu un duel, et ça c’était pire que tout. Avait-il seulement envie d’être sauvé ? Et cet humain de maison, que faisait-il ? Il n’était pas Médicus ! Ses yeux se posèrent sur la manche de la cape de Mr Filth et elle eut un frisson d’effroi. Elle eut un haut le cœur qui la força à détacher le regard, c’était plus sage si elle ne voulait pas se retrouver à vomir dans un coin de la cour. Elle reporta son attention sur l’Aralfin et demanda :


— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?


Demander de l’aide au Ministère. Appeler l’hôpital Saint-Archambault ? Elle n’avait aucune idée de ce qu’il convenait de faire, mais elle était prête à la faire de toute façon !


La voix profonde de Froideloup continua d’égrainer un moment des mots indistincts. Parole après parole, il tissait ses sortilèges de soin comme autant de bandages de Kas. Striknin s’était agenouillé au côté de son père dont la conscience n’était pas revenue, et le moment sembla suspendu à la pierre de la haute maison qui dominait la cour. Enfin, après un instant de silence, le majordhomme souffla : « Il est stable. La chambre, Striknin, allons ». Cette dernière injonction se fit pressante et l’homme regarda autour de lui vers les murs de la cour aux meurtrières étroites, comme s’il craignait que les yeux des passants eussent été dotés du pouvoir de voir à travers la pierre et l’ardoise. Avec l’aide du préfet d’Aralfin, il souleva la grande silhouette d’Arsenik Filth, inerte dans ses volutes de tissu brodé, et l’emporta vers la grande porte sculptée qui donnait sur les salons principaux. Striknin, sans un mot, se baissa et ramassa une longue tige de bois-de-ronces sculpté et la plaça à son flanc, celle là même que son père avait brandi quelques instant avant et qui était tombée sur le pavé de Lutèce.

Demander de l’aide au Ministère ? Si Vératre avait prononcé une telle parole à voix haute, peut-être le convoi se serait-il écrasé sur le perron avant même de pouvoir fouler les tapis précieux. Ce qui se produisait en ces murs était tenu secret, quelles que soient les circonstances, et la bureaucratie en serait éternellement tenue à l’écart par un simple souffle de Coriolan de Malebrumes. Ce qu’il convenait de faire en cette heure ? Striknin secoua la tête et passa la porte de la demeure en invitant Vératre à le suivre.


— On se tait, Vératre, souffla-t-il. Pour l’heure, on se tait.


Déjà, sa longue silhouette s’engageait entre les fauteuils de chêne et de velours, alors que Froideloup grimpait les quelques marches qui les séparaient de l’antichambre. Au cours des années que Vératre avait partagées avec lui à Pandimon, elle ne l’avait jamais entendu prôner le silence ou craindre quiconque. Ce jour venait de marquer la fin de cette époque-là.


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