Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 1 : La Ronce et le Savon par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

17 Le rideau qui danse et l'odeur du cèdre

Catégorie: T , 4276 mots
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11 mai 2010 - 23h48


Le pas un peu lourd, Merle s’engagea dans l’escalier qui montait aux mansardes. Avec un soupir, il poussa la porte de sa chambre dont la lampe à huile s’alluma dès son premier pas sur le plancher. La lumière dansante remplit alors la pièce dont le plafond de lambris inégaux s’inclinait sous plusieurs rangées d’ardoises en plus ou moins bon état. Dans cette lumière dorée, les murs crasseux semblaient presque harmonieux, et le rideau antique qui dansait à la fenêtre entrouverte paraissait saluer le retour du commis. Il était tard et la lune déjà haute.

Au cours des derniers jours et en dehors de la singulière visite d’une haruspice, la vie de l’oiseau avait été étrangement épargnée. Il n’avait pas remis un pied dans les Ombres de Lutèce, avait été laissé en paix par Arsenik Filth, et consacrait ses journées au travail de l’auberge, ce qui avait donné à sa vie une tranquillité dont il ne bénéficiait que pour la première fois.

Les exercices que lui « prescrivait » Seamus, il continuait de les travailler avec une application fragile, et peut-être continuaient-ils de porter leurs premiers fruits. S’il était à mille et une lieues de pouvoir influencer la direction de ses métamorphoses, il était une chose qu’il pouvait dorénavant faire, et qui le laissait encore incrédule. Au réveil, il parvenait maintenant à repousser l’échéance de sa première morphie d’un temps qui se comptait en minutes, et parfois même en heures, et conserver sa véritable apparence malgré ses yeux ouverts. Pour lui, c’était un pas de géant même s’il faisait gronder Caupona. « Jamais en salle comme ça ! » Lui avait-il crié. Et même si Merle ne comprenait toujours pas pourquoi, il respecterait cette injonction. Il ne voulait pas causer plus de problèmes.

Ce soir, à la discrétion de la chandelle à la fin de la vaisselle et dans les chantonnements légers de Saule qui préparait le petit déjeuner du lendemain, il s’était assoupi un instant sur la table de la cuisine. Malgré la fatigue de la journée, il était de nouveau parvenu à garder ses propres traits au réveil, et ainsi allait-il sous les cheveux noirs qui lui avaient valu son nom d’oiseau, probablement jusqu’à ce qu’il s’endorme de nouveau pour de bon. Il ne lâcherait pas, même s’il devait faire des efforts pour lutter contre la transformation qui se bousculait aux portes de sa chair. Il n’avait que trop renoncé, jusqu’alors, alors qu’il se sentait de plus en plus capable. Cette confiance en lui était fort nouvelle, et il était reconnaissant envers Seamus d’avoir su la susciter.

Avec un soupir, il versa de l’eau dans la bassine et fit mousser le savon. L’odeur du cèdre emplit la pièce, alors qu’une impression étrange le saisissait, comme celle de ne pas être seul.


Derrière le rideau, une ombre attendait, logée à l’extérieur du chien assis de la mansarde. Le vent souffla doucement. Un chat passa sur le pignon. Et enfin, un sourire s’afficha sur les lèvres de celui qui avait été patient.

Il avait grandi. Et – pour la première fois – il le voyait de ses yeux, sous cet aspect en tout cas. Grandi, et trempé dans des affaires qui le dépassaient, lui qui semblait ne pas être né pour être en paix. Certains auraient évoqué le destin, d’autres la fatalité, peut-être était-ce un peu des deux. Ou ni l’un ni l’autre, car en réalité, chaque pierre de l’édifice qui avait fait cet oiseau était parfaitement logique.

Ces cheveux noirs, ces yeux que l’on pouvait deviner comme étant d’un gris métallique, ne purent que provoquer une joie discrète à l’homme de main de la Maison du Solstice d’Hiver. Ce gosse avait bien tracé sa route, mais s’il était à présent capable d’aller et venir sous ses traits propres, alors il était sans doute tant d’agir de nouveau. D’endiguer, de prévenir ou d’exploiter, il se réservait encore le droit de choisir. Mais en tout cas de refaire un pas en direction du monde qui était le sien. Et de savoir. Il avait plus d’importance qu’il ne pourrait jamais le penser. Mais en ce soir, il n’était pas là pour ça. Il était venu récupérer quelque chose.


Merle aimait la façon dont les bulles du savon étaient attirées par la paroi de la bassine. Il ne comprenait pas bien pourquoi les petites sphères irisées se trouvaient ainsi irrépressiblement mêlées les unes aux autres contre la faïence, laissant au centre du récipient un trou d’onde claire. Comme d’ordinaire, il resta un instant à regarder les bulles et leurs jeux de lumière. Et alors, se produisit quelque chose qui retint sa main au moment où elle allait décoller du bois de la tablette pour rejoindre l’eau et le cèdre.

Une vibration infime vint parcourir la surface de l’onde, perturbant les bulles et leur amoncellement délicat. L’Auberge du Chat qui Pêche était faite de la belle pierre de Paris rongée par le salpêtre dans ses sous-bassements et coiffée de deux étages de bois dans ses hauteurs. Malgré les sortilèges qui le rendaient plus ou moins imputrescible, l’élément ligneux avait souffert du temps et chaque secousse, même minuscule, chaque pas de moineau, faisait trembler la structure des planchers et poutres. Était-il possible que l’un des chats de la cour fut encore monté jusque-là pour quémander quelque chose ?


La brise s’engouffra dans la pièce, douce et printanière, ses odeurs exacerbées par le calme de la nuit. Un souffle encore, et l’homme en profita pour apparaître à l’intérieur, comme porté par cette vague bourrasque dans le rayon de Lune. Il allait dans un costume sobre et sombre, sans un parfum, sans un son. Tout était sous contrôle, et il aimait ça.

D’un geste et d’un sortilège informulé, il enserra la pièce dans une aura de confidentialité, qui s’instaura dans un chuintement liquide. Une isolation parfaite : aucun son ne parviendrait en dehors. Parallèlement, la porte se verrouilla dans un claquement.


Le bruit fit relever les yeux gris de l’oiseau, dorénavant alarmé, et ce qui suivit ne laissa pas de place au doute. A présent, Merle avait appris à ressentir les remous qui parcouraient les Champs Magiques dans chacune de leurs perturbations. Un coup sourd venait d’être porté à l’entrelacs des flux élémentaires qui baignaient toute chose. Un sortilège avait été lancé. Un sortilège englobant et durable. Aucun chat ne savait lancer ça. Merle se releva du dessus de la bassine et tourna le regard vers la fenêtre.

Ce fut alors qu’il le vit, et la peur le saisit tout autant que la surprise. Sa main recula et vint renverser une partie de l’eau de la bassine qui tomba sur le plancher en rependant une myriade de bulles entre les lattes usées de bois. La peur, comme le sommeil, le révélait tel qu’il était, et il était vraisemblable qu’il aurait pris sa véritable apparence en cet instant s’il ne l’avait pas déjà maintenue. Il fit un pas en arrière et sa main chercha sa baguette en hâte au côté de son pantalon. Celle-ci, cependant, dormait tranquillement dans le pot à spatules, comme à son habitude.


— Bonsoir, fit l’homme immobile. Merle.


Il connaissait l’effet qu’il ferait, et l’avait certainement escompté.


— C’est assez dépouillé, chez toi.


Dans cette parole, planait un accent anglosaxon discret. De ceux qui n’étaient plus que très minces, après des années d’expatriation. Pourquoi le jeune-homme vivait-il entouré de si peu de biens ? Essayait-il de ne pas s’attacher à l’endroit ? De se laisser la liberté de partir à tout moment ? De prévenir le jour où il en serait rejeté ? Si son regard n’était pas porté sur son vis-à-vis, toute l’attitude de son corps témoignait de la direction de son attention, comme celle d’un félin en quête d’une proie. Il capterait ses mouvements. Le moindre d’entre eux.


— Tu possèdes quelque chose qui ne t’appartient pas.


Evoquait-il un objet ou son identité ? Il aimait cette ambiguïté.


— De... De quoi parlez-vous..., balbutia Merle en priant ses genoux de ne pas le lâcher trop vite.


Comment ce type-là connaissait-il son nom ? Il ne s’étonna pas - en revanche - d’être tutoyé par une apparition nocturne. Tout le monde l’avait toujours tutoyé, simplement parce qu’il n’était rien, même en comparaison d’un tavernier. Il ignorait qui était cet homme, il ignorait s’il était dangereux. Mais tout, de ses vêtemets à ses postures en passant par ses mains ne portant nulle trace de labeur, indiquait qu’il comptait parmi les sphères les plus hautes des Lumières ou des Ombres de Lutèce.

Ce qu’il possédait et qui ne lui appartenait pas. Ces mots là résonnèrent en lui comme un ordre. Pire, comme une menace. Où était-elle, cette indifférence qu’il affectionnait dans le regard des gens, chez cet inconnu capable d’apparaître à la fenêtre comme un rayon de Lune ? Nul doute à avoir, cet être là savait très bien qui il était, ce qu’il était et ce qu’il avait fait ces derniers temps. Les éléments s’imbriquèrent dans sa tête en un clin d’œil, malgré la tourmente qui battait en tempête au-dessous de ses tempes. Si cet homme n’était pas un allié de Filth, il était peut-être pire encore.


Cette fois, les yeux de l’homme quittèrent le mur de la chambre monastique et vinrent se poser sur Merle, directs et durs, même si ce dernier cherchait à les fuir.


— Ce dont je parle, répéta-t-il avec un brin de sarcasme dans la voix. De la mission que Filth t’a confiée, de l’élixir de Landalphon de Nesles, du matin où cette ordure d’Alagos l’a abattu, et de cet objet que tu as ramassé.


C’était direct, et ne laissait aucune place au doute. Il savait, et bien au-delà de ces quelques faits, en réalité. Depuis vingt-cinq années, il ouvrait l’œil. Distant, mais vigilant.

Il était ironique et formidablement pratique que ce gamin ait échoué dans l’établissement de Caupona, lui qui avait essuyé les bancs de l’école en même temps que lui. Malgré sa double nationalité, le gallois avait parcouru les couloirs de Pandimon, en son temps. Ceux que Merle, lui, n’avait jamais connus.


— Ce médaillon. Il est instable et dangereux, lui dit-il inflexiblement. Il n’a rien à faire, ni ici ni entre tes mains. Je ne veux pas – et tu ne veux pas non plus – voir quoi que ce soit de néfaste passer sur cette auberge.


Un moment, il songea que cet oiseau-là ne savait pas à quel point ils étaient tous deux liés, et la chose lui prodigua un sourire, quasi paternel.


— Tu as fait beaucoup de progrès ces derniers jours. Cet irlandais est un bon professeur.


Il ne fallut pas bien longtemps à Merle pour comprendre que les intentions de l’homme à son égard ne passeraient pas - dans l’immédiat du moins - par quelques sortilèges impardonnables ou coups de bottes. Par expérience, il savait que lorsque quelqu’un de cette importance et de ce tempérament avait de tels desseins en tête, il ne s’encombrait pas de conversations semblables et allait droit au but. Et à vrai dire, il n’était pas véritablement rassuré de cette magnanimité absurde : lorsqu’on trouvait un cancrelat dans un pot de sucre, on ne s’encombrait pas de sa survie. A moins de s’amuser de la peur de la petite créature face à la main souveraine, ce qui lui semblait être une délectation envisageable pour un homme tel que celui-là.

Une chose lui apparut cependant comme certaine, alors même qu’il tâchait de calmer les battements de son cœur qui cognaient comme un bouc en rage dans un enclos trop petit. L’homme aimait parler, et il ne dispensait pas ses mots avec parcimonie. De façon évidente, il savait très précisément ce qu’il venait chercher et ne tarissait pas de détails pour le désigner et en commenter l’importance et le danger.

Il avait fait des progrès ? L’irlandais ? Il savait ça ? Qu’est-ce que c’était que cette histoire-là ? Dans la gorge de Merle, quelque chose se serrait de plus en plus. Il avait le sentiment que sa réponse, quelle qu’elle eut été, serait une arme dans la main de son visiteur. Le changeforme le regarda, les sourcils bas et le regard plus dur que d’ordinaire, avec une expression qui lui aurait probablement valu un coup de talon de Caupona.


— Qui êtes-vous ? demanda-t-il seulement à titre de réponse.


Il s’attirerait vraisemblablement des ennuis. Mais peu importait.


Ce regard raviva le sourire de son visiteur. Il avait bien plus au fond de lui que ce qu’il mobilisait pour l’heure. Il fallait lui laisser le temps. Et sans doute cultiver ça. Les loups n’engendraient pas des rats. Il ne répondit cependant pas à son interrogation, pourtant clairement inédite au regard des aptitudes de l’oiseau à la parole.


— Le médaillon, je te prie, lui dit-il seulement.


D’autres étaient sans doute en chasse de ce bien là, il n’avait pas l’intention d’attendre. Alors qu’il avait été traversé par la nonchalance quelques instants plus tôt, il venait de changer drastiquement de posture. Il était impérieux.


La transformation qui s’opéra dans le regard et dans les mots de l’homme confirmèrent que la notion « d’ennuis » était sur le point de prendre tout son sens, mais Merle avait le sentiment d’avoir été tiré en ce sens et se trouvait à présent face à une attitude bien plus cohérente de la part de son visiteur. Ni Saule ni Caupo n’auraient pu croire qu’il soutiendrait ainsi le regard de cet homme, lui qui détournait les yeux lorsqu’une petite fille le croisait dans la rue. Et pourtant, il garda ses yeux gris plantés dans ceux de cet inconnu, les lèvres serrées mais les jambes redevenues solides.

Il ne se trompait pas dans son analyse, et il était lui-même terrifié de cette vérité qui s’imposait à lui : face à la bonté, la clémence et - pire encore - face à l’affection, il n’était qu’un être faible et silencieux, qui ne savait pas gérer les situations. En revanche - et il le réalisait avec un effroi grandissant - il parvenait à se montrer solide, droit et presque courageux dans les situations périlleuses. Face à Landalphon de Nesles, au travers des Ombres lorsqu’il avait mené Seamus à l’anamorphe et jusque dans le vestibule d’Arsenik Filth, il avait parfois traversé la tête haute et le regard franc des situations qui aurait fait fléchir des êtres moins sociopathes et déficients que lui en terme d’estime de soi. Il détestait cette dualité et ce sentiment d’accomplissement qu’il ne ressentait qu’en des lieux qui n’étaient pas pour lui.

En serrant les dents et en détachant ses yeux de lui comme on arracherait un couteau planté dans une table, il marcha jusqu’au coffre de cuir usé qui se cachait dans l’ombre du pied de sa couche. Il n’avait jamais envisagé de garder ce médaillon. En le récupérant, il savait qu’on le lui réclamerait tôt ou tard s’il avait la moindre valeur. Et peu lui importait de savoir quel usage en ferait son propriétaire. Ce qu’il voulait, c’était ne plus avoir d’ennuis. Sans un bruit, il tira un mouchoir du coffret, qu’il referma avant de se redresser. En un instant, le mouchoir fut tendu en direction de L’homme alors que Merle, les doigts toujours serrés sur l’étoffe régulière de l’un des maigres biens qu’il possédait, répétait son absurde requête.


— Qui êtes-vous ?


Un sortilège informulé infligea une légère pression sur le poignet de Merle pour le faire lâcher, et l’objet lévita jusqu’à la main de celui qui était resté dans une posture d’attente. Ce qui se dégageait du médaillon était indicible, et clairement empreint d’un pouvoir lourd et terrible. L’homme de main, cependant, n’en avait cure. Depuis ses dix-sept ans, il s’était engagé dans cette voie d’allégeance, prêtée à cette lignée dont la sienne était un rejeton marginal. Cette vie lui convenait. Il en tirait de nombreux avantages. Un halo, reflet d’une protection d’isolation, entoura l’objet qui rejoignit sa poche, et il finit par reposer les yeux sur le commis.


— Je suis un ami de ton patron, dit-il avec la plus totale conscience de la tonalité étrange que prenait cette parole. Ce n’était pas vrai. Mais ce n’était pas faux. Ce qu’il souhaitait était mettre cet oiseau en confiance, peu importait comment.


— Mon nom est Léandre Walsingham.


Il ne le lâcha pas du regard.


— Et nous nous sommes déjà croisés.


En cet instant, il se prit à se satisfaire de la désobéissance de ses jeunes années, assimilable à une trahison. Et l’expression qu’il portait en était le reflet sibyllin. Ses yeux se firent plus brillants.


— Merle, prononça-t-il, faisant sonner son nom pour la seconde fois. Bientôt, tu sauras pourquoi ton patron te dit que ta réelle apparence effraie ceux qui la voient. En attendant, suis ses conseils.


Au moment où l’homme avait enfermé le médaillon dans sa stase magique, il avait semblé que l’air devenait plus léger, tout autour d’eux, comme si une fenêtre avait été ouverte sur une pièce confinée depuis trop longtemps.

La réponse que le dénommé Léandre donna était à la fois précise et lacunaire. Pour Merle, elle semblait être la partie émergée d’un iceberg de la taille du Quartier Latin. Walsingham. Il lui semblait avoir déjà entendu prononcer ce nom, même s’il ne pouvait se rappeler du contexte. En revanche, il était presque sûr de savoir de quel côté de la Porte des Anathèmes il avait été énoncé.

Lorsque l’homme prononça une nouvelle fois son nom avec ce ton si particulier qui était sien, Merle le regarda avec une méfiance évidente. Et pourtant, derrière cette hostilité farouche qui lui était habituelle, il ressentait un confort paradoxal, comme s’il avait connu cette voix là depuis longtemps.


— Je sais très bien ce qui effraie la majorité des gens, dit-il avec un calme qui n’exprimait plus que son épuisement. Ceux-là, le métamorphe leur fait peur.


Un peu plus de vingt-cinq années avaient été suffisantes pour analyser cette situation-là, la plus commune, mais pas la plus douloureuse. Merle secoua la tête, alors qu’il sentait ses forces diminuer et le pincement dans sa poitrine lui signaler qu’il ne garderait plus bien longtemps les traits du garçon aux cheveux noirs. Minuit allait sonner. La peur ne le maintenait plus ainsi, et il lâcherait bientôt. Avec un soupir, il s’assit sur son lit et regarda ses mains jointes.


— Ce qui m’inquiète, c’est ce qui effraie la minorité.


Cette minorité qui était celle de ses proches, ceux qui l’avaient déjà vu sous les traits qu’il portait alors et qui en tressaillaient alors que ses autres métamorphoses quotidiennes les laissaient indifférents, ceux qui comptaient parmi eux Caupona et qui lui valaient ces conseils que ce Léandre lui prônait de suivre. Merle était fatigué de tout cela. Fatigué et inquiet de ne jamais trouver la quiétude à laquelle il aspirait.


Il souffrait. Léandre pouvait le sentir dans les Kas. Son lot était d’être né ainsi ne relevait pas du choix. En revanche, son comportement face à sa condition si. S’il avait toujours veillé, s’il avait toujours su où il était et dans quel état, il n’avait jamais connu le détail de ce que les gens lui avaient fait subir. Quelle avait pu être l’attitude du monde extérieur vis-à-vis du changeforme, pour qu’il en soit arrivé à cet effacement ? A cette déconsidération ? Il s’approcha et s’accroupit face à lui, le fixant dans les yeux en l’empêchant de fuir une nouvelle fois. Comme il l’aurait fait avec son propre fils.


— Ce n’est pas ta nature ni même ton apparence qui leur fait peur, mais l’histoire qu’elles racontent.


Il continua de le fixer, longtemps. Il regrettait de ne pas avoir agi plus tôt, même si les répercutions auraient été sensiblement différentes. Caupona le protégeait, mais il le bridait. Il était temps de le sortir de l’isolement et de lui faire courir les risques qui le révéleraient à lui-même.


— Ce que je voudrais, c’est que tu cesses de te détester toi.


Il le revoyait, en cet instant. Âgé de quelques heures. Lorsqu’il avait été chargé de cette tâche odieuse à laquelle il avait renoncé. Il revoyait ce perron battu par le vent, et le manteau qu’il avait laissé sur lui, seule trace du monde duquel il était venu. En silence, il se redressa et frotta doucement son pantalon.


— Ne te sous-estime pas et ne sous-estime pas ton sang. Ça me met en colère.


Et l’air qu’il portait était sans équivoque quant au fait que c’était vrai. Il se dirigea vers la fenêtre et passa une main sur la vitre avant de jeter un rapide coup d’œil à l’extérieur. 


Pourquoi, pourquoi donc Merle avait-il parlé ainsi à un homme qui - en plus d’être un inconnu - avait tout d’un personnage peu recommandable ? Il n’avait jamais émis de telles considérations en présence de Saule, qu’il connaissait pourtant depuis des années...

La réponse n’était peut-être pas si opaque. Léandre Walsingham semblait avoir la clef de pas mal de portes, et Merle avait le sentiment étrange que celle-ci comptait à son trousseau. Il ne lui faisait pas confiance, non. Cependant, il trouva quelque chose de bienveillant dans le regard de cet homme qui s’était agenouillé et avait violenté son regard. Il ne pouvait cependant en comprendre l’origine.

A cette insistante, il avait fini par abandonner tout effort. En un clignement de paupières et une douleur diffuse, ses cheveux avaient viré à une couleur de châtaigne et ses yeux au brun foncé. Alors même que sa peau s’assombrissait, il fronça des sourcils broussailleux et observa l’homme se redresser. Malgré sa peau toujours plus mâte, il demeura un instant livide sous le lambris crasseux. Avait-il parlé de sang ? Tout était à présent confus dans la tête de Merle comme un panier de grains mélangés. Il voulut dire quelque chose, poser une question, lâcher un seul mot, mais pas le moindre son ne parvint à passer sa gorge encore nouée par la morphie.

Dans la demi-obscurité, il ne put que regarder l’homme rejoindre la fenêtre. Avec grand peine, il finit par déglutir et tenta de respirer avec plus de régularité. Vraisemblablement, ses jambes ne l’auraient pas porté s’il avait essayé de se lever. Mais de toute façon, à quoi bon ?


— Re... Reviendrez-vous ? demanda-t-il seulement.


Après avoir dissipé le sortilège de confidentialité et alors qu’il se hissait souplement sur la lucarne, l’homme de main se tourna une dernière fois vers Merle, avec un sourire en coin. Il avait à faire, il ne Le ferait pas attendre, le médaillon dans sa poche.

Une chose infime changea cependant dans l’air, comme une respiration retenue, et un murmure se fit dans l’oreille du changeforme, alors qu’il se trouvait à bonne distance de lui.


— Non. C’est toi qui viendra me chercher. N’est-ce pas ce que l’on fait avec l’un des siens ?


Et – en un battement de cils – il eut disparu, ne laissant dans la pièce rien d’autre que le bruit habituel d’une ancienne maison craquant dans les rayons de Lune.


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